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L'hégémonie de l'ombre : Analyse de l'impérialisme et du colonialisme chiite des mollahs depuis 1979
La chute de la dynastie Pahlavi en 1979 n'a pas seulement marqué la fin d'une monarchie millénaire en Iran, elle a inauguré une ère nouvelle où la théocratie s'est muée en une puissance expansionniste d'un genre inédit. Si le terme de colonialisme est historiquement rattaché aux empires maritimes européens du XIXe siècle, l'observation des dynamiques géopolitiques au Moyen-Orient impose aujourd'hui de repenser ce concept pour l'appliquer à la République Islamique d'Iran. On assiste en effet à la mise en place d'un système de domination qui, bien que se drapant dans la rhétorique de la libération des opprimés et de l'anticolonialisme, présente toutes les caractéristiques structurelles d'un empire colonial : extraction de ressources, contrôle territorial par des forces supplétives, imposition d'un modèle culturel et religieux, et subordination des souverainetés nationales voisines aux intérêts de la métropole, à savoir Téhéran.
L'aspect le plus saillant de cet impérialisme réside dans sa dimension idéologique, fondée sur la doctrine du Velayat-e Faqih, ou la tutelle du juriste musulman. Cette conception du pouvoir ne reconnaît pas les frontières nationales issues des traités de l'après-guerre, les considérant comme des constructions artificielles de l'impérialisme occidental. Pour les mollahs, la légitimité politique découle de la religion et doit s'étendre à l'ensemble de l'Oumma, la communauté des croyants. Dès les premières années de la révolution, l'ayatollah Khomeini a théorisé l'exportation de la révolution comme un impératif sacré. Ce n'était pas une simple invitation à l'émulation, mais une stratégie active de déstabilisation des régimes en place pour instaurer un ordre théocratique global. Ce messianisme politique sert de moteur à une expansion territoriale qui vise à recréer, sous une forme religieuse, la grandeur des anciens empires perses, tout en y ajoutant une dimension confessionnelle stricte qui marginalise non seulement les non-musulmans, mais aussi les musulmans sunnites.
Les caractéristiques de ce colonialisme chiite se distinguent par l'usage extensif de la guerre hybride et du recours aux procurations, ou proxies. Plutôt que d'envoyer une armée d'occupation classique, ce qui déclencherait une réprobation internationale immédiate, Téhéran procède par infiltration et par la création de structures paramilitaires locales. Le Hezbollah libanais en est le prototype parfait. Véritable État dans l'État, il dispose d'un arsenal supérieur à celui de l'armée nationale libanaise et dicte la politique étrangère et intérieure du pays en fonction des besoins de l'Iran. Ce modèle a été exporté avec succès en Irak après 2003, où les milices du Hachd al-Chaabi ont méthodiquement infiltré les rouages de l'État, de l'économie et de la sécurité. En Syrie, le régime de Bachar al-Assad, pour survivre, a dû accepter une présence iranienne massive qui s'apparente à une occupation de fait, avec des bases militaires et des quartiers entiers passés sous contrôle de conseillers iraniens. Au Yémen, le soutien aux rebelles Houthis permet à Téhéran de tenir un verrou stratégique sur le détroit de Bab el-Mandeb, reproduisant ainsi la stratégie coloniale classique du contrôle des routes commerciales et maritimes.
Un autre trait caractéristique de ce système est le colonialisme économique et l'extraction des richesses. Dans les pays sous influence iranienne, on observe une captation systématique des marchés publics et des ressources naturelles par des entreprises liées aux Gardiens de la Révolution, le bras armé et financier du régime de Téhéran. En Irak, par exemple, la dépendance énergétique vis-à-vis de l'Iran est maintenue artificiellement pour garantir des revenus constants à la République Islamique, malgré les capacités de production locales. Le Liban, autrefois la banque du Moyen-Orient, a vu son système financier s'effondrer en partie à cause de l'économie parallèle mise en place par les alliés de l'Iran, qui privilégient les circuits de financement du terrorisme et de la contrebande sur l'intérêt général national. Il s'agit d'un transfert de richesse des périphéries colonisées vers le centre impérial, masqué par une solidarité religieuse de façade.
Le colonialisme des mollahs comporte également un volet de transformation socioculturelle et démographique. En Syrie, des rapports documentent des politiques de remplacement de populations dans certaines zones stratégiques, où des familles de combattants chiites venus d'Afghanistan ou d'Irak sont installées dans des villages autrefois sunnites pour sécuriser les corridors logistiques iraniens. Parallèlement, l'Iran investit massivement dans des centres culturels, des écoles et des institutions religieuses pour propager sa version spécifique du chiisme duodécimain, tentant de modifier l'identité profonde des populations locales. Cette volonté de "persianiser" ou de "khomeiniser" les sociétés arabes voisines est vécue par beaucoup comme une agression culturelle d'une violence inouïe, visant à effacer les héritages nationaux au profit d'une loyauté absolue au Guide Suprême de l'Iran.
Les résultats de cet impérialisme sont dévastateurs pour la stabilité régionale. Partout où l'influence des mollahs s'est installée, l'État de droit a reculé au profit du chaos milicien. Le Liban est aujourd'hui un pays en faillite, incapable de subvenir aux besoins de base de sa population, car son destin est lié aux calculs géopolitiques de Téhéran. L'Irak peine à construire une identité nationale inclusive, déchiré par des tensions confessionnelles exacerbées par les milices pro-iraniennes qui agissent en toute impunité, assassinant les militants pro-démocratie qui réclament la fin de l'ingérence étrangère. La Syrie est un champ de ruines où plusieurs puissances s'affrontent, mais où l'ancrage iranien garantit la perpétuation d'un régime honni par une grande partie de sa population. Le résultat net est une fragmentation des sociétés arabes, une augmentation de la violence confessionnelle et une paupérisation des masses, pendant que les élites liées à Téhéran s'enrichissent.
L'un des paradoxes les plus amers de cette situation est le silence, voire la complaisance, d'une certaine gauche occidentale et des mouvements dits anticolonialistes. Prisonniers d'une vision binaire où seul l'Occident peut être l'agresseur, ces courants refusent de voir dans la République Islamique une puissance impériale. Ils acceptent la rhétorique du régime qui présente chaque extension de son pouvoir comme une "résistance" contre l'hégémonie américaine ou sioniste. Ce faisant, ils ignorent les cris de détresse des populations syriennes, irakiennes ou yéménites qui subissent au quotidien le joug de Téhéran. Cette haine de soi occidentale, qui pousse à soutenir n'importe quel ennemi de l'Occident, valide un colonialisme théocratique d'une brutalité médiévale, sous prétexte qu'il s'oppose à l'ordre mondial établi. On assiste ici à une trahison des valeurs universelles de liberté et de souveraineté au profit d'une posture idéologique qui refuse de reconnaître que l'oppression peut aussi venir de l'Orient.
Enfin, il est crucial de souligner que ce colonialisme externe s'accompagne d'un colonialisme interne féroce. La République Islamique traite ses propres minorités ethniques — Baloutches, Kurdes, Arabes d'Ahvaz — comme des peuples occupés. Les ressources de leurs régions sont pillées, leurs langues sont marginalisées et toute velléité d'autonomie est réprimée dans le sang. La haine que le régime porte à l'Occident n'est que le reflet de la haine qu'il porte à la liberté de son propre peuple. En exportant son modèle, l'Iran n'exporte pas seulement une influence politique, il exporte une méthode de gouvernement basée sur la peur, la corruption et l'écrasement de l'individu. L'impérialisme des mollahs n'est pas une réponse à l'impérialisme occidental, il est son miroir déformant, une volonté de puissance qui utilise la religion comme une arme de conquête et le ressentiment comme un carburant diplomatique.
En conclusion, l'impérialisme et le colonialisme chiite des mollahs représentent l'un des défis les plus complexes du XXIe siècle. En combinant fanatisme religieux, pragmatisme militaire et extraction économique, Téhéran a réussi à bâtir un empire de l'ombre qui déstabilise le monde arabe et menace la paix internationale. Tant que la communauté internationale, et en particulier les intellectuels de gauche, se refuseront à nommer ce phénomène pour ce qu'il est — une entreprise coloniale expansionniste — les peuples de la région continueront de payer le prix fort d'une domination qui se prétend divine mais dont les fruits sont tristement terrestres : la guerre, la ruine et l'oppression. La véritable lutte anticoloniale d'aujourd'hui doit intégrer la dénonciation de cet impérialisme théocratique iranien avec la même vigueur que n'importe quelle autre forme de domination étrangère, afin de restaurer la dignité et la souveraineté des nations du Moyen-Orient.
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