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Dewi
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Chapitre 7 : Le Guetteur de l’Avenue de Messine
L’agence de l’avenue de Messine s’éveillait dans le ronronnement feutré des climatiseurs et le tintement discret des tasses à café. Lorsque Marc franchit le seuil, il fut frappé par la banalité écrasante du décor. Les murs blancs, la moquette grise, les luminaires design : tout était identique à la veille, et pourtant, pour lui, chaque détail semblait désormais chargé d’une électricité statique, d’une sous-jacence qu’il était seul à percevoir. Il salua la réceptionniste d’un signe de tête sec, évitant son regard, comme si ses propres yeux pouvaient trahir les images de débauche qui y étaient imprimées depuis la nuit dernière. Il traversa l’open-space d'un pas rapide, se sentant comme un espion en territoire ennemi, ou plutôt comme un propriétaire revenant inspecter un trésor caché dont personne d'autre ne soupçonnait l'existence.
Une fois dans son bureau, il posa sa mallette sur le cuir du sous-main. Son premier geste, instinctif et prémédité, fut de laisser la porte grande ouverte. C’était une rupture avec son habituelle politique de "porte fermée", synonyme de concentration et de hiérarchie impénétrable. Mais ce matin, le besoin de voir était plus fort que le besoin de diriger. Il s’assit, ajusta son fauteuil de manière à avoir un angle de vue parfait sur le couloir qui menait aux bureaux de la comptabilité. Il guettait. Chaque silhouette qui passait dans le champ de vision de l'embrasure provoquait en lui un tressaillement nerveux. Il feignait de consulter ses mails, ses doigts survolant le clavier sans jamais taper un mot, tandis que ses yeux, tels des sentinelles, restaient fixés sur le flux des employés qui arrivaient.
Quand Aditya apparut enfin, Marc sentit une décharge d'adrénaline lui parcourir l'échine. Le jeune homme marchait d'un pas léger, presque silencieux, tenant son sac à l'épaule. Il portait son habituel costume gris anthracite, une chemise blanche immaculée boutonnée jusqu'au col, et cette expression de réserve polie qui faisait de lui l'employé modèle. Marc le regarda passer, fasciné par le contraste. Sous cette armure de textile tergal, sous cette apparence de sérieux administratif, il savait ce qui se cachait. Il voyait, par transparence mentale, la peau ambrée, l'absence de poils, le souvenir de Dewi. Aditya ne tourna pas la tête ; il disparut dans son box, ignorant qu'il venait d'être la proie d'un examen visuel d'une violence inouïe.
La matinée fut un long supplice d'observation. Marc ne travaillait pas ; il simulait. Il passait des appels téléphoniques dont il oubliait le contenu à peine le combiné raccroché. Son esprit était un champ de bataille où se livraient un combat féroce sa conscience de directeur et son obsession d'archiviste. De temps en temps, il se levait, prétexter d'aller chercher un document ou de parler à un collaborateur, uniquement pour passer devant le bureau d'Aditya. Il le voyait de dos, penché sur ses tableaux Excel, les épaules fines, la nuque dégagée. Chaque détail physique confirmait les clichés du Drive. La réalité n'était pas une déception ; elle était un amplificateur.
Vers le milieu de l'après-midi, Marc décida de passer à l'action. Il avait besoin de voir ce corps en mouvement, de le soumettre à une inspection physique rapprochée sans en avoir l'air. Il prit un dossier volumineux concernant un vieux litige de transport en Malaisie, un document qu'il savait sans importance immédiate, et alla le placer tout au fond de sa propre bibliothèque. Il choisit l'étagère la plus basse, celle qui obligeait à se mettre à genoux, dissimulée derrière des rangées de boîtes d'archives poussiéreuses. Puis, il revint à son bureau et appuya sur l'interphone.
— Aditya, et Laurent aussi, s'il vous plaît. Venez dans mon bureau quelques instants.
L'attente fut brève. Laurent, un jeune assistant zélé, entra le premier, suivi par Aditya. Les deux hommes se tinrent debout devant le grand bureau de Marc. Marc resta assis, jouant avec un stylo plume — un geste qui, inconsciemment, le renvoya à la vidéo du stylo bleu, lui provoquant une brève bouffée de chaleur qu'il réprima aussitôt.
— Messieurs, commença-t-il d'une voix qu'il voulait autoritaire mais qui vibrait d'une tension contenue. Je cherche le dossier de clôture Malaisie 2024. Il me semblait l'avoir classé ici, mais je n'arrive pas à mettre la main dessus. Laurent, vérifiez les étagères du haut, là-bas. Aditya, s'il vous plaît, regardez dans la partie basse, derrière les archives mortes. Il a dû glisser.
Les deux employés s'exécutèrent. Marc se leva et fit quelques pas, se postant de manière à surplomber Aditya. Tandis que Laurent s'escrimait sur la pointe des pieds, Aditya s'agenouilla avec une grâce naturelle. Marc sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Dans sa tête, le diaporama érotique de la nuit dernière s'enclencha à nouveau. Les images de Dewi en lingerie, de Dewi nue sur le dos, se superposaient à la silhouette du comptable en costume.
Aditya se pencha en avant pour écarter les boîtes d'archives. Sous l'effet du mouvement, le tissu du pantalon de costume se tira sur ses hanches et ses fesses. Marc fixa cet endroit avec une intensité de prédateur. Il voyait la courbure, la finesse du bassin, et il imaginait la peau ambrée et imberbe qu'il avait tant scrutée sur son écran. Il guettait chaque geste : la manière dont Aditya utilisait ses mains pour déplacer les dossiers, la flexion de son dos, la tension de ses cuisses sous le tergal. C’était une inspection tactile par le regard. Chaque mouvement d’Aditya était une confirmation de l'anatomie qu'il avait apprise par cœur. Marc se sentait monter une excitation qu'il jugeait à la fois délicieuse et révoltante dans ce cadre professionnel.
— Laurent, ça suffit, trancha Marc brusquement sans quitter Aditya des yeux. Je pense que ce n'est pas en haut. Vous pouvez disposer, retournez à vos tâches.
L'assistant, un peu surpris par ce renvoi soudain, salua et quitta la pièce. Marc se retrouva seul avec Aditya. Le silence dans le bureau devint épais, presque palpable. Le seul bruit était celui du papier froissé alors qu'Aditya continuait sa recherche.
— Regardez un peu plus vers la gauche, Aditya, murmura Marc, sa voix descendant d'un octave. Derrière la boîte grise.
Aditya ne répondit pas, se contentant d'obéir. Il était maintenant presque à quatre pattes, cherchant au fond de l'étagère. Marc surplombait cette soumission physique avec une jouissance malsaine. Il détaillait la nuque d'Aditya, là où les cheveux noirs étaient coupés de près, et il visualisait le visage de Dewi, lourd de maquillage, se renversant en arrière. Il avait l'impression d'avoir un pouvoir de rayons X, de voir à travers les vêtements, de voir le "Waria" caché sous le cadre supérieur.
— Je l'ai, Monsieur, dit enfin Aditya d'une voix douce.
Il se redressa avec une souplesse de chat, tenant le dossier Malaisie entre ses mains fines. Il fit face à Marc, les yeux baissés, offrant le document. Leurs doigts se frôlèrent une fraction de seconde lors de l'échange. Pour Marc, ce fut comme toucher une ligne à haute tension. La peau d'Aditya était fraîche, lisse, exactement comme il l'avait imaginée.
— Bien. Merci. Disposez, Aditya.
Le comptable s'inclina légèrement et quitta le bureau. Marc attendit qu'il soit sorti pour refermer la porte, cette fois-ci avec un déclic définitif. Il s'adossa au bois verni, le cœur battant à tout rompre. L'expérience physique avait été plus dévastatrice que prévu. Voir Aditya dans la réalité de l'agence, le faire bouger selon ses ordres, avait ancré l'obsession dans le réel. Ce n'était plus seulement un délire numérique de minuit ; c'était une pathologie qui s'insinuait dans son outil de travail, dans son autorité, dans son quotidien.
Il retourna s'asseoir, mais ses mains tremblaient légèrement. La question qui l'avait assailli la veille revint avec une force décuplée : *"Suis-je gay ?"*. Il regarda ses mains, les mains d'un homme de pouvoir, et il se sentit étranger à lui-même. S'il était gay, comment avait-il pu vivre cinquante ans sans le savoir ? Comment pouvait-il encore aimer le corps de Sophie ? Il tenta de se rassurer : ce n'était pas un homme qu'il avait regardé chercher un dossier, c'était Dewi. C'était l'entité hybride, le secret, la transgression. Mais l'argument sonnait faux. La peau qu'il avait voulu toucher était celle d'Aditya.
*"Que vais-je faire ?"*, se demanda-t-il en fixant le dossier Malaisie resté sur son bureau.
Il ne pouvait pas continuer ainsi. L'observation passive ne suffisait plus. Il avait besoin de plus, mais il ne pouvait pas risquer une approche directe. Un chantage immédiat serait trop risqué, trop brutal ; il pourrait provoquer une fuite ou une démission d'Aditya, et Marc perdrait alors son accès à la source de son plaisir. Il lui fallait un terrain d'essai, un laboratoire où il pourrait manipuler Aditya sans se dévoiler, où il pourrait sonder la psyché de la Waria et obtenir de nouvelles images, de nouveaux aveux, sans mettre en péril son fauteuil directorial.
L'idée germa alors, avec la précision froide d'un plan comptable. Un chemin détourné.
Puisqu'Aditya vivait une double vie sur les réseaux sociaux, c’est là que Marc devait le traquer. S’il créait un faux profil Facebook, un avatar crédible, il pourrait entrer en contact avec Dewi. Il pourrait se faire passer pour un admirateur, un homme d'affaires international, un esthète du genre. Il pourrait la flatter, la faire parler, et surtout, il pourrait exiger d'elle des choses qu'il n'osait pas encore demander à son employé. Il deviendrait le spectateur privilégié et le metteur en scène secret de la vie de Dewi, tout en restant le patron distant et respecté d'Aditya.
Une excitation nouvelle, plus cérébrale et plus perverse encore, s'empara de lui. Il commença à imaginer cet avatar. Il lui fallait un nom solide, un nom qui inspire la confiance et le prestige. **Jean Legrand**. Oui, quelque chose de très français, de très classique. Il utiliserait une photo d'homme d'affaires trouvée sur une banque d'images libre de droits, un homme de son âge mais avec un air plus voyageur, plus libre. Il construirait une légende : un consultant travaillant entre Paris et l'Asie du Sud-Est, amateur d'art et de cultures singulières.
Marc sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres. C’était le plan parfait. En créant Jean Legrand, il ne se contentait pas de poursuivre son obsession ; il la dédoublait. Il allait jouer sur deux tableaux, manipulant les fils de la marionnette Aditya au bureau et ceux de la poupée Dewi sur le réseau. Il allait devenir le maître des ombres. Il tourna son écran de manière à ce que personne ne puisse voir ce qu'il faisait par le reflet des vitres, et il ouvrit la page d'accueil de Facebook.
La création de l'avatar commença. Marc ne voyait plus l'avenue de Messine, il ne pensait plus à Sophie, il ne pensait même plus à sa propre crise d'identité. Il était tout entier focalisé sur la naissance de Jean Legrand, l'instrument de sa conquête. L'archiviste de l'ombre s'apprêtait à devenir un séducteur virtuel, et dans le silence de son bureau directorial, Marc signait son pacte définitif avec l'obsession. Il savait que rien ne serait plus jamais comme avant, et pour la première fois, cette pensée ne l'effrayait plus. Elle le transportait.
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