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La Résidence Moon - Chapitre 06 (roman)

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La Résidence Moon
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Chapitre 06: Le Réglage du Temps





Le silence du dix-neuvième étage, encore imprégné de l'odeur de plâtre des ouvriers de la veille, contrastait singulièrement avec l'atmosphère qui régnait un palier plus bas, au dix-huitième. En franchissant le seuil de l'appartement 18C, Marco eut l'impression de quitter la Résidence Moon pour pénétrer dans un sanctuaire où les lois de l'agitation urbaine n'avaient plus cours. Ici, le luxe ne s'affichait pas par des dorures ou des marbres tapageurs, mais par une économie de moyens qui confinait à la spiritualité.
Monsieur Tanaka attendait sur le seuil, vêtu d'un gilet de laine grise impeccablement boutonné sur une chemise blanche. À soixante-dix ans, l'homme conservait une droiture de cyprès, bien que ses mains, légèrement nouées par l'arthrose, trahissent le poids des décennies passées à manipuler des instruments de précision.
— Marco-San, murmura-t-il avec une inclinaison de tête qui n'était ni servile, ni hautaine, mais simplement empreinte d'une reconnaissance mutuelle entre deux techniciens du réel. Je vous remercie d'avoir pris sur votre temps de pause.
— C’est naturel, Monsieur Tanaka. Vous m’avez parlé d’un problème de balancier ?
Marco entra dans le salon. L’espace était baigné d’une lumière douce, filtrée par des stores de bois clair. Le mobilier était minimaliste : une table basse, quelques coussins, et un buffet en cerisier d'une finesse extrême. Sur le mur principal, deux cadres attiraient immédiatement le regard, comme les seules ancres chromatiques dans cet univers de tons neutres. Le premier montrait un Tanaka très jeune, les cheveux d'un noir de jais, fier dans un costume sombre aux côtés d'une femme d'une beauté saisissante, enveloppée dans la soie blanche d'un mariage traditionnel. Le second cadre, plus récent, présentait une jeune femme d'une trentaine d'années, Akiko, dont le visage partageait la sérénité du père et l'éclat de la mère. Elle portait un kimono aux motifs floraux complexes, un éclat de pourpre et d'or au milieu du salon.
— Ma fille, Akiko, dit Tanaka en suivant le regard de Marco. Cela fait quinze jours qu'elle n'est pas venue. Elle est architecte paysagiste, vous savez. Le printemps est sa saison la plus rude. Elle doit être très occupée à redonner vie aux jardins de la ville. Le temps des autres lui appartient plus que le mien, pour l'instant.
Il désigna ensuite l'objet de la visite : une horloge de parquet en bois sombre, une pièce d'horlogerie européenne du XIXe siècle dont le mécanisme apparent laissait deviner une complexité redoutable. Le balancier de cuivre était immobile, suspendu dans un repos forcé.
— Elle retarde de quatre minutes par jour, expliqua l'ancien ingénieur. Mes doigts ne sont plus assez sûrs pour ajuster l'écrou de réglage sans risquer de tordre la suspension. C'est une mécanique sensible, Marco. Elle demande la force tranquille que vous mettez dans vos outils.
Marco s'approcha, posa sa caisse à outils avec une délicatesse inhabituelle et s'agenouilla devant l'imposante machine. Il retira délicatement le panneau de verre. L’odeur d’huile fine et de vieux bois monta à ses narines. Tanaka, debout derrière lui, observait chaque geste avec une attention quasi religieuse.
— Il faut visser l’écrou de réglage pour raccourcir le balancier, dit Marco en sortant une petite pince de précision. Un quart de tour devrait suffire à compenser le retard.
— Allez-y doucement, Marco-San. Le temps ne se laisse pas brusquer. On croit le commander avec des engrenages, mais il finit toujours par reprendre son rythme naturel.
Pendant que Marco s'affairait sur le balancier, Tanaka s'approcha de la photo de mariage. Son regard s'attarda sur le visage de la femme qui avait été la sienne.
— Elle est retournée au Japon il y a cinq ans, commença-t-il d'une voix monocorde, comme s'il lisait un rapport technique. Elle s’est remariée là-bas. Un homme de son âge, ou presque. Elle en a cinquante-cinq aujourd'hui. Elle a retrouvé la lumière du Pacifique, tandis que je suis resté ici, à observer les toits de cette ville à travers du verre triple vitrage.
Marco ne répondit pas immédiatement, concentré sur la tension du ressort. Il sentait pourtant que le vieil homme avait besoin de cette confidence, loin de l'oreille indiscrète des voisins ou du syndic.
— Vous gardez sa photo malgré tout, nota Marco en effectuant la rotation précise de l'écrou.
— Pourquoi l’enlèverais-je ? Elle fait partie de la structure de ma vie. Mais vous savez, Marco, apprendre son remariage a été une sensation étrange. C’est comme tenir entre ses mains une nouvelle édition d’un livre dont on a perdu la couverture. L’histoire est la même à l’intérieur, les mots n’ont pas changé, mais l’objet ne vous appartient plus. Vous ne reconnaissez plus la reliure. Elle est devenue le récit d'un autre.
Marco se redressa, essuyant ses doigts sur un chiffon propre. Il regarda le jeune Tanaka sur la photo, puis l'homme de soixante-dix ans devant lui. Il y avait une dignité immense dans cette acceptation du vide.
— Le balancier est libéré, annonça Marco. Je vais le lancer.
D'une impulsion légère et constante, il mit le disque de cuivre en mouvement. Le tic-tac reprit, d'abord hésitant, puis s'installant dans un rythme souverain qui sembla remplir la pièce, chassant le silence oppressant de l'appartement. Tanaka ferma les yeux un instant, écoutant le cœur de bois et de métal battre à nouveau.
— Parfait, murmura-t-il. Vous avez le toucher juste. Beaucoup de gens dans cet immeuble croient que le monde tourne grâce à l'argent ou aux décrets du syndic. Ils oublient que le monde tient parce que des hommes comme vous veillent sur les écrous et les ressorts.
Il invita Marco à s'asseoir quelques minutes. Il prépara deux thés verts dans des tasses en céramique rugueuse, dont la chaleur se diffusait lentement dans les paumes de Marco. Ils restèrent un moment sans parler, observant la ville qui commençait à s'embraser sous les rayons d'un soleil déclinant.
— Akiko s'inquiète pour moi, reprit Tanaka après une gorgée de thé. Elle veut que je rentre à Kyoto. Elle dit que la Résidence Moon est une tour de solitude. Elle n'a pas tort. Mais ici, je suis au-dessus de tout. Je peux voir les trains entrer en gare, je peux surveiller la marche du monde sans y être mêlé. Et puis, il y a vous, Marco. Un gardien qui comprend la dilatation du métal. C’est une forme de compagnie que je ne trouverais pas ailleurs.
— Kyoto est une belle ville, je suppose ? demanda Marco.
— Très belle. Trop belle, peut-être. Là-bas, tout vous rappelle que le temps passe par la chute des pétales de cerisiers. Ici, le temps est une abstraction de béton et de verre. C'est plus facile à supporter quand on est seul.
Marco se leva, rangeant sa pince dans sa sacoche. Il jeta un dernier coup d'œil aux photos. Akiko en kimono semblait veiller sur le silence de son père, une promesse de vie dans cet appartement si parfaitement ordonné. Quinze jours sans visite, c'était long pour un homme dont l'horloge retardait.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, Monsieur Tanaka... même si ce n'est pas pour une panne. Vous avez mon numéro direct.
— Je le sais, Marco-San. Et je sais que vous ne montez pas seulement pour les tuyaux. Vous montez pour vérifier si le bâtiment respire encore.
En sortant de l'appartement 18C, Marco entendit le battement régulier de l'horloge à travers la porte refermée. Il descendit vers le hall, croisant au passage l'agitation des autres étages, les bruits de télévision, les disputes étouffées et les odeurs de cuisine. Le réglage du temps chez Tanaka lui avait redonné une perspective. Dans cet immeuble de soixante appartements où chacun courait après une minute de plus, un vieil ingénieur japonais lui avait rappelé que l'important n'était pas la vitesse de la montre, mais la justesse du balancier.
De retour dans sa loge, Marco s'assit devant ses moniteurs. Le hall était vide. La lumière bleue des écrans baignait la pièce. Il sortit son carnet et, en face de la mention "18C", il ne nota pas une intervention technique. Il écrivit simplement : "Horloge recalée. Le rythme est bon." Puis, il reporta son attention sur la porte d'entrée, attendant l'ombre d'une silhouette familière, espérant presque voir Akiko franchir le seuil avec ses fleurs, pour que le temps de Monsieur Tanaka redevienne, enfin, une édition originale.





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