.
.
Dewi
- - -
Chapitre 10 : La Séduction Virtuelle
L’agence de l’avenue de Messine était devenue le théâtre d’une dualité technologique et psychologique sans précédent dans la vie de Marc. Chaque matin, en franchissant le seuil de l’immeuble haussmannien, il ne pénétrait plus seulement dans son espace de travail, mais dans un laboratoire de manipulation sensorielle où le temps et l’espace semblaient se replier sur eux-mêmes. Le plan était désormais en marche, et la création de Jean Legrand portait ses fruits avec une efficacité qui dépassait les prévisions les plus optimistes de Marc. L’avatar n’était plus une simple page Facebook ; il était devenu une entité agissante, un double numérique qui permettait à Marc de mener une offensive de séduction sur deux fronts simultanés, créant un court-circuit permanent entre la réalité bureaucratique et le fantasme virtuel.
L’aspect le plus grisant de cette nouvelle phase était la simultanéité. Assis derrière son grand bureau en acajou, Marc passait ses journées à orchestrer cette séduction en temps réel. Il avait pris l’habitude de laisser sa porte ouverte, prétextant un besoin de fluidité dans la communication interne, mais la vérité était plus sombre. Son regard ne quittait presque jamais le box d’Aditya, situé dans son axe de vision direct. Il observait le jeune homme avec une acuité de rapace, notant chaque mouvement, chaque signe de fatigue ou de distraction. Et surtout, il guettait le moment où Aditya posait ses doigts sur son smartphone.
C’était là que le jeu devenait véritablement pervers. Marc, feignant de rédiger des mémos urgents pour le siège, ouvrait la fenêtre de messagerie de Jean Legrand sur son ordinateur personnel, habilement dissimulé derrière ses écrans professionnels. Il envoyait un message court, percutant, une ligne de poésie ou une question sur la culture javanaise qu’il venait de glaner sur un site spécialisé. Quelques secondes plus tard, il voyait Aditya s’immobiliser. Le jeune comptable, le dos légèrement courbé sur ses bilans, jetait un regard furtif autour de lui, s'assurant que personne ne l'observait, puis saisissait son téléphone avec une hâte fébrile. Marc voyait alors le visage d'Aditya s'éclairer d'un sourire timide, presque invisible, le sourire de celui qui reçoit un signe de l'être qui le fascine. À travers la vitre de son bureau, Marc savourait ce sourire qu'il venait de provoquer, cette lumière qu'il injectait à distance dans le corps de son subordonné.
Les échanges nocturnes s'étaient multipliés, envahissant les soirées de Marc à la plaine Monceau. Jean Legrand était devenu un interlocuteur omniprésent pour Dewi. Chaque soir, après avoir feint de s'endormir ou prétexté une surcharge de travail, Marc se retrouvait face à l'écran, plongeant dans l'intimité de celle qu'il considérait désormais comme sa création. Le ton des messages avait évolué. De la courtoisie érudite des premiers jours, ils étaient passés à une séduction plus charnelle, plus audacieuse, bien que toujours drapée dans l'élégance de Jean. Marc utilisait les photos qu'il avait volées pour orienter les compliments de son avatar. Si une photo montrait Dewi avec un certain type de bijoux, Jean mentionnait son admiration pour les orfèvres de Bali. Si un cliché suggérait une pose alanguie, Jean évoquait la grâce des danseuses de cour de Surakarta.
Cette connaissance "divine" des goûts et des poses de Dewi créait chez Aditya une sensation de connexion mystique avec Jean Legrand. Il se sentait compris, deviné, comme si cet homme d'affaires international lisait dans son âme à travers ses pixels. Marc jubilait en lisant les réponses de Dewi, qui devenaient de plus en plus intimes, de plus en plus impudiques dans l'aveu de ses désirs et de ses solitudes.
— Jean, tu es le seul qui ne me regarde pas comme une curiosité, lui écrivait-elle un soir. Tu vois la femme derrière le voile. Tu vois Dewi.
Marc, le visage baigné par la lumière froide de l'écran, ressentait un frisson de puissance absolue. Il écrivait en retour des phrases qu'il n'aurait jamais osé prononcer de sa propre voix, des promesses de voyages, des éloges de la peau ambrée qu'il avait scrutée jusqu'à la nausée. Il se plaisait à instaurer des rituels. Il demandait à Dewi de lui envoyer une photo "pour lui seul", une photo qui ne serait pas postée sur son profil public. Et le lendemain, au bureau, il guettait la réalisation de cette promesse.
Un après-midi, vers quinze heures, Marc envoya un message de Jean Legrand alors qu'Aditya était en train de trier des factures. "Je pense à vous, Dewi. J'imagine le mouvement de vos mains quand vous travaillez. Sont-elles aussi délicates que votre regard ?"
À travers l'embrasure de la porte, Marc vit Aditya sursauter. Le jeune homme posa son stylo, ses épaules s'affaissèrent un instant, puis il prit son téléphone. Marc vit ses pouces s'agiter rapidement sur l'écran tactile. Une notification apparut sur l'ordinateur de Marc : "Mes mains sont fatiguées, Jean. Mais elles aimeraient tellement que vous les preniez dans les vôtres."
Cette réponse provoqua chez Marc une érection brutale, une douleur physique qui le fit tressaillir derrière son bureau directorial. Il fixa Aditya, qui s'était remis au travail, ignorant que l'homme qui venait de lui écrire était là, à dix mètres de lui, le dévorant du regard. Ce triangle amoureux dont Marc occupait deux sommets était une drogue puissante. Il se sentait comme un marionnettiste dont les fils étaient faits de fibres optiques et de désirs interdits.
L'obsession de Marc commençait toutefois à laisser des traces sur sa propre vie. Sophie remarquait ses absences, ses silences prolongés, mais Marc parvenait à détourner ses soupçons en utilisant la fougue qu'il puisait dans ses échanges avec Dewi pour la satisfaire la nuit. C’était un cycle pervers : la séduction virtuelle de la journée nourrissait l’acte conjugal de la nuit, lequel servait de couverture à l’obsession de la journée suivante. Marc vivait dans un état de surexcitation permanente, les yeux brûlés par les écrans, le cerveau saturé par la double identité qu'il s'était imposée.
Au bureau, il devenait plus exigeant envers Aditya, non par mécontentement, mais pour créer des occasions de le voir de plus près, de sentir son parfum, de vérifier la texture de sa peau. Il multipliait les demandes de rapports, les vérifications de comptes en tête-à-tête. Durant ces réunions improvisées, Marc jouait un jeu dangereux. Il utilisait parfois des mots ou des expressions que Jean Legrand avait employés la veille dans leurs chats. Il voyait alors Aditya se troubler, un éclair de confusion passer dans ses yeux, comme s'il entendait un écho impossible.
— Vous semblez distrait, Aditya, dit-il un jour en lui tendant un document. On dirait que votre esprit est ailleurs. Peut-être... en Asie ?
Aditya devint livide. Il bafouilla une excuse, ses mains tremblant légèrement en prenant le papier. Marc savourait ce pouvoir. Il était le seul à détenir la clé de l'énigme, le seul à savoir que le comptable discret et la courtisane numérique n'étaient qu'une seule et même proie prise dans sa toile.
La séduction virtuelle atteignait son paroxysme lorsque Jean Legrand commença à demander des détails de plus en plus précis sur l'anatomie de Dewi. Marc voulait tout savoir : le grain de la peau, la sensation des vêtements féminins sur son corps d'homme, les rituels de maquillage. Il poussait Aditya à se livrer à une introspection érotique poussée, qu'il lisait ensuite avec la voracité d'un voyeur. Chaque message de Dewi était une pièce supplémentaire ajoutée au dossier de son obsession.
Mais ce jeu commençait aussi à transformer Marc. À force de se faire passer pour Jean Legrand, l'esthète, le voyageur, l'homme libre, il finissait par éprouver une forme de jalousie envers son propre avatar. Il enviait la liberté de Jean, cette capacité à dire son désir sans crainte du jugement. Il se rendait compte qu'il était en train de tomber amoureux non pas d'Aditya, mais de la relation qu'il entretenait avec lui par le biais de Jean. Dewi était devenue sa muse, son œuvre d'art, et Aditya n'était que le support physique, parfois encombrant, de cette vision.
Un soir de pluie sur l'avenue de Messine, alors que la plupart des employés étaient partis, Marc resta dans son bureau. Il regardait Aditya qui s'apprêtait à éteindre son ordinateur. Il envoya un dernier message de la journée depuis le compte de Jean : "Il pleut sur Paris, ma belle Dewi. Je donnerais tout pour être à vos côtés, à l'abri, pour voir enfin ce que vos photos cachent encore."
Il vit Aditya s'arrêter net, le manteau à moitié enfilé. Le jeune homme regarda son écran de téléphone avec une expression de désir et de tristesse mêlés qui déchira presque le cœur de Marc. Aditya répondit en quelques mots : "Bientôt, Jean. Je sens que le moment approche où je ne pourrai plus rien vous cacher."
Aditya quitta l'agence. Marc resta seul dans le silence des bureaux déserts. Il se sentait comme un dieu fatigué de ses propres miracles. Il avait réussi à briser les défenses d'Aditya par la ruse, il avait infiltré son intimité la plus secrète, et il s'apprêtait à récolter les fruits de cette manipulation. La séduction virtuelle touchait à sa fin ; le temps de la confrontation réelle, celui où Jean Legrand s'effacerait pour laisser place au directeur Marc, était proche. Mais pour l'heure, Marc se contenta de fermer les yeux, revoyant le visage d'Aditya éclairé par la lueur de son téléphone, et il sut que le piège était désormais si bien refermé que la proie ne chercherait même plus à s'en échapper. L'obsession était devenue une réalité partagée, un pacte d'ombres dont il était le seul maître, et la perspective de la suite de son plan le plongea dans un sommeil sans rêves, peuplé uniquement de voiles blancs et de regards chargés de khôl.
.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire