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Haruka, Top Model - Chapitre 01 (novella)

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Chapitre 1

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Le silence de l’après-midi dans l’arrondissement de Setagaya n’était rompu que par le bruissement discret des pages de papier glacé. Haruka, assise dans son salon impeccablement ordonné, feuilletait un vieux numéro de Vogue des années 90, déniché dans un carton au grenier. Elle avait trente-neuf ans, et pourtant, en posant ses yeux sur la silhouette féline de Naomi Campbell défilant pour Versace, elle ressentit un pincement au cœur qu’elle n’avait pas éprouvé depuis l’université.

C’était une douleur sourde, celle des rêves qu’on enterre vivants sous des couches de convenances. À dix-huit ans, Haruka se mesurait chaque matin, étirait son cou devant le miroir et pratiquait le "catwalk" dans le couloir étroit de l’appartement de ses parents. Elle rêvait de l’éclat des projecteurs de Paris, de la prestance de Claudia Schiffer, de cette puissance que dégageaient les femmes dont le simple regard commandait le respect du monde entier.

Mais le Japon des années 2000 avait d’autres plans pour une jeune femme de sa condition. Elle avait rencontré Kenji, un homme d’affaires prometteur, solide comme un roc, et aussi prévisible qu’une horloge suisse. Elle avait troqué les podiums pour les dîners de charité, et les séances photo pour les réunions de parents d’élèves. Aujourd’hui, son fils Hiroki avait treize ans, un adolescent taciturne qui n’avait plus besoin des baisers de sa mère, et Kenji passait ses soirées à analyser des fusions-acquisitions, la traitant avec une affection polie, comme un meuble de grande valeur dont on apprécie la présence sans jamais vraiment le regarder.

Où est passée la fille qui voulait conquérir le monde ? se demanda-t-elle en passant ses doigts sur son ventre, encore plat mais marqué par la douceur de la maturité.

Le téléphone vibra sur la table basse en marbre. Un message de Naomi.

« Le studio est libre cet après-midi. Apporte tes tenues. Arrête de réfléchir, Haruka. Viens. »

Naomi était l’exact opposé de la vie domestique d’Haruka. Photographe de talent, elle vivait dans un loft-studio à Nakameguro, entourée d’appareils argentiques, de projecteurs et d’une odeur persistante de café noir et de produits de développement. Mariée à un écrivain de polars souvent absent pour ses recherches macabres, Naomi gérait ses jumelles de dix ans avec une désinvolture artistique qui fascinait Haruka.

Elles étaient amies depuis l’époque où elles partageaient les bancs de la faculté d’art. Naomi avait toujours été celle derrière l’objectif, et Haruka celle qui, par amitié, acceptait de servir de cobaye pour des tests d’éclairage. Pendant vingt ans, leur relation avait été un long fleuve tranquille de confidences, de rires et de soutien mutuel. Jamais une main ne s’était attardée trop longtemps, jamais un regard n’avait franchi la frontière de la camaraderie.

Quand Haruka poussa la porte du studio, Naomi était en train d’installer un fond de papier blanc immaculé.

« Tu as l’air d’avoir vu un fantôme, » lança Naomi sans lever les yeux de sa cellule de déclenchement.

« J’ai retrouvé mes vieux magazines, » répondit Haruka en posant son sac de sport. « Naomi Campbell. Je me suis rendu compte que j’ai passé vingt ans à être "la femme de" et "la mère de". »

Naomi s’arrêta et posa son appareil. Elle observa son amie. Haruka portait un trench-coat élégant qui dissimulait sa silhouette, mais Naomi, avec son œil de photographe, voyait au-delà des vêtements. Elle voyait la structure osseuse parfaite, la cambrure du dos, et cette nouvelle lueur de défi dans les yeux sombres d’Haruka.

« Alors, sois toi-même aujourd’hui, » dit Naomi d’une voix soudainement plus basse. « Pas la femme de Kenji. Juste Haruka. Va te changer. »

Dans la cabine étroite, Haruka hésita. Elle avait apporté un bikini rose vif, une pièce qu’elle n’aurait jamais osé porter sur une plage publique. C’était une couleur de jeunesse, de provocation. En l’enfilant, elle sentit son cœur battre contre ses côtes. Le tissu était minimaliste, soulignant la rondeur de ses seins et la courbe de ses hanches. Elle se sentait vulnérable, mais étrangement puissante.

Elle sortit de la cabine, les pieds nus sur le sol froid du studio. Naomi était en train d’ajuster un projecteur latéral. En voyant Haruka, elle se figea.

L’espace d’une seconde, le temps s’arrêta. Naomi ne vit pas seulement son amie. Elle vit une femme dont la beauté avait mûri pour devenir quelque chose de magnétique, presque dangereux. La peau d’Haruka captait la lumière de manière extraordinaire, avec un éclat satiné que les jeunes filles de vingt ans n’avaient pas.

« C’est… c’est parfait, » balbutia Naomi en reprenant son boîtier. « Pose-toi là, près du mur. On va commencer doucement. »

Les premiers clics furent mécaniques. Haruka était raide, intimidée par le silence et l’intensité de Naomi.

« Respire, Haruka. Pense à ce que tu voulais être. Ne regarde pas l’appareil, regarde à travers lui. »

Haruka ferma les yeux. Elle visualisa les défilés de Milan, le bruit des flashs, la sensation d’être le centre de l’univers. Elle ouvrit les yeux, et son expression changea. Elle n’était plus la mère de famille de Setagaya. Elle était une prédatrice de l’image. Elle attrapa un ours en peluche marron qui traînait sur un tabouret — un vestige d’une séance précédente avec des enfants — et l’utilisa comme un contraste ironique. Elle le pressa contre sa poitrine, cambrant son dos, laissant une mèche de cheveux tomber sur ses lèvres.

Naomi sentit une bouffée de chaleur lui monter au visage. Elle déclenchait nerveusement, captivée par la métamorphose.

« Ton épaule, Haruka… descends un peu la bretelle. »

Naomi s’approcha pour l’aider. C’était un geste qu’elle avait fait mille fois avec des modèles anonymes. Mais alors qu’elle tendait la main pour ajuster le ruban rose sur l’épaule d’Haruka, ses doigts effleurèrent la peau brûlante de son amie.

Le contact fut comme une décharge électrique. Naomi ne retira pas sa main immédiatement. Ses doigts restèrent posés sur la clavicule d’Haruka, sentant le pouls rapide de la femme devant elle. Leurs regards se verrouillèrent. À cet instant précis, vingt ans d’amitié platonique se fissurèrent. Il n’y avait plus de passé, plus de maris, plus d’enfants. Il n’y avait que deux femmes dans un studio baigné de lumière artificielle, découvrant une vérité qu’elles avaient soigneusement ignorée.

« Haruka… » murmura Naomi.

Haruka ne recula pas. Au contraire, elle inclina légèrement la tête, sa joue venant effleurer la main de Naomi. « Continue, Naomi. Ne t’arrête pas de regarder. »

Le shooting reprit, mais l’atmosphère était devenue électrique. Chaque consigne de Naomi sonnait comme une caresse. Chaque pose d’Haruka était une réponse, un défi, une offre.

À la fin de la séance, alors que les projecteurs refroidissaient en émettant de petits cliquetis, le silence revint. Haruka était assise sur le rebord du tabouret, l’ours en peluche oublié au sol.

« Ces photos vont être incroyables, » dit Naomi d’une voix tremblante en consultant l’écran de contrôle. « Tu as… tu as quelque chose, Haruka. Ce n’est pas seulement de la beauté. C’est de la faim. »

Haruka se leva et s’approcha pour regarder les clichés. Elle se vit : une femme de pouvoir, une icône en devenir. Elle repensa à Kenji et à son indifférence.

« Je veux plus que des photos, Naomi. Je veux une agence. Je vais demander à Kenji de la financer. Je veux que tu sois ma photographe. Ma seule photographe. »

Naomi leva les yeux vers elle. Elle comprit que ce n’était que le début. Le désir de réussite d’Haruka allait devenir le moteur de leur nouvelle relation, une ambition qui se nourrirait de leur passion secrète.

« Je serai là, » répondit Naomi. « Toujours. »

Elles restèrent là, côte à côte, devant l’écran, alors que le soleil se couchait sur Tokyo, projetant de longues ombres sur le sol du studio. Elles savaient toutes les deux que ce soir-là, en rentrant chez elles pour préparer le dîner de leurs familles respectives, elles emporteraient avec elles le premier chapitre d’une vie double, un secret qui allait devenir leur plus belle œuvre d’art.


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