Translate

Le Carnaval des Chimères (nouvelle)

.


.
Le Carnaval des Chimères




Le crépuscule sur la lagune de Venise n’était jamais une simple fin de journée ; c’était une dissolution. Pour Leonora, c’était l’heure où les frontières entre la pierre des palais et l’eau des canaux devenaient poreuses, l’heure où les spectres de la ville commençaient à réclamer leur dû. Elle se tenait debout devant la grande fenêtre de la Ca’ Malipiero, observant le bal des gondoles qui ressemblaient, de loin, à des cercueils flottants recouverts de soie noire. Elle-même se sentait comme une nef immobile, ancrée dans un siècle qui ne la comprenait qu’à moitié.
Elle se détourna de la fenêtre pour regagner son trône de velours. Le salon était une forêt de symboles. Des bustes de plâtre, des masques de théâtre aux expressions figées dans un cri éternel, et des piles de livres dont les reliures en cuir craquelaient sous le poids des secrets qu’ils renfermaient. À ses pieds, une dizaine de chats, ses « petits dieux » comme elle aimait les appeler, s’étiraient avec une grâce insolente. Il y avait Heliodore, le siamois aux yeux de saphir, et Malina, la chatte noire dont la fourrure semblait faite de ténèbres compressées.
Leonora s’assit. Elle lissa sa robe de velours noir, dont les broderies d’or semblaient ramper comme des scarabées sous la lumière des bougies. Elle prit entre ses doigts le chardon qu’elle avait ramassé le matin même dans un jardin abandonné de la Giudecca. C’était une fleur de fer, une plante de résistance. Elle l’aimait pour sa cruauté intrinsèque, pour cette façon qu’elle avait de blesser la main qui cherchait à en posséder la beauté.
C’est à cet instant que le jeune homme frappa.
Il s’appelait Gabriel. Il était venu de Paris, chargé de manuscrits et de théories sur l’art moderne, mais dès qu’il franchit le seuil, il sentit ses certitudes s’effriter. L’air de la pièce était lourd, saturé d’encens et de l’odeur sauvage des félins. Leonora ne se leva pas. Elle le regarda avec cette intensité qui pouvait faire chanceler les esprits les plus solides. Ses yeux, soulignés par un trait de khôl épais, semblaient lire non pas ses intentions, mais ses rêves les plus inavouables.
— Vous arrivez tard, Gabriel, dit-elle d’une voix qui rappelait le froissement de la soie sur le parquet. Mais ici, le temps n’a pas de prise. Posez vos papiers. Ils ne vous serviront à rien.
Gabriel obéit, fasciné par le spectacle de cette femme qui semblait être l’incarnation même d’un sphinx. Il s'assit sur un tabouret bas, se sentant soudain très petit face à cette présence monumentale.
— Je voulais vous interroger sur vos sources d'inspiration, commença-t-il, la voix légèrement tremblante. Les critiques disent que vous êtes la muse du surréalisme...
Leonora éclata d'un rire qui fit dresser les oreilles de Malina.
— La muse ? Quel mot médiocre ! Les hommes ont inventé les muses pour ne pas avoir à admettre que les femmes peuvent être les créatrices. Je ne suis la muse de personne, mon petit Gabriel. Je suis mon propre centre de gravité. Les surréalistes sont mes amis, certes, mais ils s’enferment dans des manifestes. Moi, je ne crois qu’au mystère qui ne s’explique pas. Regardez ce chardon. Est-il surréaliste ? Non. Il est simplement réel d’une manière que la plupart des gens refusent de voir.
Elle leva la fleur épineuse à la hauteur de son visage. Le contraste entre la délicatesse de sa peau et la rudesse de la plante était saisissant.
— La beauté doit avoir des griffes, poursuivit-elle. Sinon, elle n’est que de la décoration. On m’accuse d’aimer le macabre parce que j’allais dans les morgues de Trieste quand j’étais jeune. Mais que cherchaient-ils à voir, ces critiques, dans mes tableaux ? Ils y voient de la mort là où je ne peins que de la métamorphose. Le corps humain est une chrysalide.
Gabriel l'écoutait, oubliant de prendre des notes. Il regardait les mains de Leonora, ornées de bagues massives en argent qui ressemblaient à des serres d'oiseau de proie. Chaque mouvement qu'elle faisait semblait chorégraphié pour un public invisible. Elle était en représentation constante, non par vanité, mais parce que pour elle, la vie et l'art étaient une seule et même substance indivisible.
La nuit s'épaissit. Les chats commençaient à s'agiter, sautant sur les meubles, renversant parfois un flacon de parfum ou un pinceau. Leonora ne les réprimandait jamais. Ils étaient les maîtres des lieux. Elle raconta à Gabriel comment elle avait conçu le flacon du parfum "Shocking" pour Schiaparelli, en s'inspirant des courbes de Mae West, mais aussi de l'idée d'une armure. Elle parla de ses décors de théâtre, de la façon dont elle aimait transformer les acteurs en hybrides, en créatures de cauchemar et de désir.
— L'androgynie est la forme suprême de l'élégance, murmura-t-elle. Pourquoi choisir un camp quand on peut être les deux ? Mes personnages ne sont ni hommes ni femmes, ils sont des états d'âme.
Soudain, Malina, la chatte noire, sauta sur les genoux de Gabriel. Le jeune homme sursauta, mais sous le regard impérieux de Leonora, il n'osa pas la repousser. Il sentit la chaleur de l'animal, ses griffes légères à travers son pantalon.
— Elle vous accepte, dit Leonora avec un sourire énigmatique. C’est rare. Les chats savent qui possède une étincelle de folie créatrice et qui n’est qu’un fonctionnaire de l’existence.
Elle se leva alors, sa robe traînant sur le tapis comme une ombre liquide. Elle invita Gabriel à la suivre dans son atelier. C’était une pièce plus vaste encore, où l’odeur de la térébenthine se mariait à celle de la poussière ancienne. Sur les chevalets, des toiles inachevées montraient des paysages désolés où des créatures ailées semblaient attendre un signal pour prendre leur envol.
Leonora s’arrêta devant un grand miroir au cadre doré et écaillé. Elle se regarda longuement.
— Les gens ont peur de leur propre reflet, Gabriel. Ils cherchent dans l’art une consolation, un joli mensonge. Moi, je veux qu’ils aient le vertige. Je veux qu’ils se sentent comme s’ils tombaient dans un puits sans fond, mais un puits rempli de velours et d’étoiles.
Elle se tourna vers lui, le visage baigné par la lumière d'une seule bougie qu'elle tenait.
— Que voyez-vous quand vous me regardez ? Un vestige du passé ? Une curiosité de salon ?
Gabriel chercha ses mots. Il ne voyait ni l'un ni l'autre. Il voyait une femme qui avait réussi l'impossible : vivre totalement selon ses propres termes, sans jamais céder aux modes, aux conventions ou aux attentes de son sexe.
— Je vois une reine sans royaume, ou plutôt, une reine dont le royaume n’a pas de frontières terrestres, répondit-il enfin.
Leonora sembla satisfaite. Elle reposa la bougie et reprit son chardon.
— Un royaume de papier et de pigments, c'est le seul qui vaille la peine d'être gouverné. Allez-vous-en maintenant, Gabriel. La marée monte et les fantômes de Venise vont bientôt frapper à ma porte pour prendre le thé. Emportez ce chardon. S'il ne fane pas d'ici demain, c'est que vous avez compris quelque chose à mon art.
Gabriel quitta la Ca’ Malipiero avec le sentiment d'avoir traversé un miroir. Dans sa main, le chardon lui piquait la paume, une douleur vive et rassurante. Alors qu'il s'éloignait dans la ruelle étroite, il crut entendre le miaulement lointain d'une dizaine de chats, un chant polyphonique qui célébrait la souveraine de l'ombre.
Le lendemain, dans sa petite chambre d'hôtel, Gabriel regarda le chardon posé sur sa table de nuit. La fleur était plus éclatante que la veille, ses épines semblaient briller d'un éclat métallique. Il comprit alors que Leonor Fini ne lui avait pas simplement donné une fleur ; elle lui avait transmis un fragment de son propre mystère, une part de cette éternité qu'elle s'était construite, touche après touche, dans le silence de son palais vénitien.
Il n'écrivit jamais son article. Certaines rencontres sont trop vastes pour tenir dans les colonnes d'une revue. Il se contenta, pour le reste de sa vie, de garder ce chardon dans un coffret de cristal, comme la preuve irréfutable qu'un jour, il avait approché la vérité d'une femme qui était, à elle seule, tout un carnaval de chimères.






.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

(Ar) مرحبا بكم على هذه المدونة

 . . أهلاً بكم في ملاذي الأدبي يسعدني حقاً أن أرحب بكم هنا. سواءً أكان وصولكم بدافع الفضول، أو مصادفةً من خلال رابط مشترك، أو بدافع حب الكل...