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Chloé -Ch02 (novella)

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Chloé 
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Chapitre 2 – La rencontre




La librairie s'appelle L'Encre et la Plume.

Chloé y vient souvent le samedi matin, quand la lumière est encore douce et que les passants ne se bousculent pas. Elle aime l'odeur du vieux papier, le craquement des planchers sous ses semelles, la façon dont le silence ici n'est pas un vide mais une présence.

Aujourd'hui, elle cherche un roman. Un truc qu'elle a vu passer sur Instagram. Une couverture verte, un titre en lettres dorées, une autrice dont elle ne se rappelle plus le nom. Elle tourne en rond dans le rayon littérature contemporaine, son index glissant sur les dos des livres, ses cheveux blonds tombant en rideau devant son visage.

Elle ne l'a pas vu entrer.

Lui, il s'appelle Gabriel. Trente-deux ans. Des mains de pianiste ou de sculpteur — longues, fines, précises. Un visage qu'on n'oublie pas sans faire exprès : des pommettes hautes, une mâchoire dessinée, des yeux couleur de miel trouble. Il porte un pull en laine grise, troué au coude gauche, et une écharpe rouge qui dénote. Il n'est pas venu pour un livre. Il est venu parce qu'il pleuvait dehors et qu'il avait froid.

Il la voit tout de suite.

Elle est là, accroupie devant la dernière étagère du fond, son jean tendu sur ses fesses, ses cheveux qui lui cachent le visage. Il ne voit pas son visage. Il voit sa nuque. Fine. Blanche. Quelques mèches rebelles qui s'échappent de son chignon approximatif.

Il s'approche. Sans bruit. Il prend un livre au hasard dans le rayon d'à côté, juste pour avoir une raison d'être là. Il l'observe du coin de l'œil.

Elle se relève. Elle secoue la tête pour dégager son visage. Et là.

Gabriel oublie de respirer.

Elle a des yeux clairs. Pas bleus. Pas verts. Quelque chose entre les deux, comme un ciel d'avant l'orage. Des lèvres pleines, sans rouge à lèvres, juste leur propre couleur. Et cette façon qu'elle a de mordre sa lèvre inférieure quand elle cherche un titre.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ? demande-t-il.

Sa voix est plus grave qu'il ne le pensait. Elle sort comme malgré lui.

Chloé sursaute légèrement. Elle ne l'avait pas entendu arriver. Elle tourne la tête. Le voit. Le regarde.

Il est beau, pense-t-elle.

Mais elle ne le dit pas.

— Un livre, répond-elle, ironique. Une couverture verte. Une autrice… Je ne me souviens plus du nom.

— Ça aide, sourit-il.

Elle rit. Un rire court. Presque malgré elle.

— Je sais. Je suis une mauvaise cliente.

— Les mauvaises clientes sont les plus intéressantes. Elles savent ce qu'elles veulent sans savoir l'exprimer.

Chloé le fixe. Il y a quelque chose chez lui. Quelque chose qui ne lui plaît pas tout à fait. Ou qui lui plaît trop.

— Vous êtes libraire ? demande-t-elle.

— Non. Juste quelqu'un qui est entré pour s'abriter de la pluie.

Elle jette un coup d'œil dehors. Il pleut en effet. Des fines gouttes serrées qui brouillent les vitres.

— Vous avez de la chance, dit-elle. Je pars dans cinq minutes. Vous pourrez avoir mon coin au sec.

— Je préfère rester là où vous êtes.

Le silence tombe entre eux. Ni lourd. Ni léger. Juste là.




---

Chloé ne part pas au bout de cinq minutes.

Ils se tournent autour dans les rayons. Lui trouve le livre à la couverture verte. Une autrice suédoise. Il le lui tend. Leurs doigts se frôlent. Il ne retire pas sa main tout de suite.

— Ça vous dit de boire un café ? propose-t-il. Il y a un salon de thé au bout de la rue. Leurs pains au chocolat sont presque aussi bons que leurs regards.

— Leurs regards ?

— Les serveuses. Elles vous regardent comme si vous étiez intéressante.

— Et je ne le suis pas ?

— Si. Mais j'aime qu'on me le confirme.

Chloé hésite. C'est à cet instant précis que la peur se lève en elle. Un café. Puis un verre. Puis chez lui. Puis chez moi. Puis le moment. Puis son regard qui descend. Puis sa main qui s'arrête. Puis ses yeux qui changent.

Elle a failli dire non. Elle a ouvert la bouche pour dire non.

Il a posé sa main sur son bras. Légèrement. À peine.

— Un café, a-t-il répété. Rien d'autre. Promis.

Elle a dit oui.




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Le salon de thé s'appelle Les Oiseaux de passage. Il y a des fleurs séchées au plafond et des nappes à carreaux rouges. La serveuse — une jeune femme ronde avec des tatouages d'ancres sur les avant-bras — leur trouve une table près de la fenêtre.

La pluie coule sur la vitre en larmes lentes. Chloé n'enlève pas son pull. Gabriel, si. Il retire son écharpe, puis sa veste. En dessous, son pull gris laisse deviner des épaules larges, un torse solide.

Elle regarde. Il le voit.

— Tu regardes, dit-il. Ce n'est pas un reproche.

— Je ne regardais pas.

— Tu es une menteuse élégante.

Elle sourit malgré elle. Personne ne lui avait dit ça.

Ils commandent deux cafés. Deux pains au chocolat. Pendant un quart d'heure, ils parlent du livre à la couverture verte, des librairies de quartier qui ferment, des gens qui lisent encore sur papier. Rien de personnel. Rien de dangereux.

Puis Gabriel pose sa tasse vide. Il la regarde. Vraiment. Pas comme on regarde une jolie femme dans la rue. Comme on regarde quelqu'un qu'on veut comprendre.

— Chloé, dit-il (elle lui a donné son prénom, cinq minutes plus tôt). Tu as des seins magnifiques.

Elle manque s'étouffer.

— Quoi ?

— Tes seins. Sous ton pull. Ils sont… Comment dire ? Présents. Sans être exhibitionnistes. On les voit, mais ils ne se montrent pas. J'aime ça.

Elle est figée. Personne — personne — ne lui a jamais parlé comme ça. Sans détour. Sans gêne. Avec une forme de poésie brute.

— Tu dis toujours ce qui te passe par la tête ? demande-t-elle, la voix un peu étranglée.

— Non. Juste quand ça vaut la peine d'être dit.

Il marque une pause. Il pose sa main sur la table, paume ouverte, comme une offre.

— Je peux te poser une question ? Et tu n'es pas obligée de répondre.

Elle hoche la tête. Son cœur bat trop vite.

— Qu'est-ce que tu regardes, toi, quand tu rencontres un homme ?

La question la déstabilise. Elle s'attendait à autre chose. À une question sur son corps. Sur ce qu'elle cache. Mais non. Il veut savoir ce qu'elle regarde.

— Les mains, répond-elle après un silence. Je regarde les mains.

Il tourne les siennes. Paumes vers le haut. Paumes vers le bas. Doigts écartés. Il les pose sur la nappe à carreaux.

— Les miennes te plaisent ?

Oui. Elles lui plaisent. Trop.

— Elles sont bien, dit-elle, la gorge serrée.

— Alors c'est un bon début.




---

Dehors, la pluie s'est arrêtée. Le soleil perce entre les nuages, pale, hésitant.

Ils sortent ensemble. Sur le trottoir, il se plante devant elle. Il prend son menton entre ses doigts — ses beaux doigts — et relève son visage.

— Je vais te dire quelque chose, Chloé. Et je ne veux pas que tu aies peur.

Elle retient son souffle.

— Je te trouve belle. Pas jolie. Belle. C'est différent. La beauté, ça fait un peu peur, parfois. Mais moi, ta beauté ne me fait pas peur.

Il ne l'embrasse pas. Il recule. Il sort son téléphone.

— Donne-moi ton numéro. Je t'invite à dîner demain soir. Et si tu refuses, je n'insisterai pas.

Elle donne son numéro.

Ses doigts tremblent un peu. Il ne dit rien.

Il s'éloigne. L'écharpe rouge flotte au vent. Il se retourne une fois. Il lui sourit. Il fait coucou de la main, comme un enfant.

Elle reste là, immobile, sur le trottoir mouillé, ses cheveux blonds qui collent à ses tempes.

Qu'est-ce qui vient de se passer ?




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Chez elle, le soir, elle est assise sur son lit. Le livre à la couverture verte est posé sur la table de nuit. Il ne l'a pas ouvert.

Son téléphone vibre.

Gabriel : "Demain. 20h. Je passe te prendre. Envoie-moi ton adresse."

Elle hésite. La peur remonte. Lourde. Visqueuse. Il sait. Il ne sait pas. Il va voir. Il va partir.

Elle tape son adresse. Elle envoie.

Gabriel : "À demain, Chloé. Ne te fais pas trop belle. Tu l'es déjà assez."

Elle pose le téléphone. Elle va dans la salle de bain. Elle se regarde dans le miroir. La fissure est toujours là.

Elle fait couler un bain. Très chaud. Elle s'allonge dedans. L'eau lui arrive au menton. Ses seins pointent hors de l'eau, rosés par la chaleur. Ses cheveux blonds flottent autour d'elle comme une couronne noyée.

Elle ferme les yeux.

Elle imagine Gabriel. Ses mains. Sa voix. Ce qu'il a dit : "Tes seins sont magnifiques."

Personne ne lui avait jamais dit ça.

Ses doigts descendent d'eux-mêmes entre ses cuisses. Elle ne veut pas. Mais son corps est plus fort qu'elle. Elle touche. Doucement. Elle pense à lui. À ses yeux couleur de miel. À sa façon de la regarder sans détour.

Elle soupire. Elle arrête.

Pas ce soir, se dit-elle. Demain. Demain, je saurai.

Elle sort du bain. Elle se sèche. Elle enfile une chemise de nuit en coton blanc, trop légère pour l'hiver, mais elle a chaud tout à coup.

Elle dort mal. Elle rêve de mains. De mains qui descendent et qui ne s'arrêtent pas.

Elle se réveille en sursaut à 4h17.

Son sexe est dur. Son cœur aussi.

Demain, répète-t-elle.

Demain est dans quinze heures.

Elle n'est pas prête.

Personne ne l'est jamais.







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