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CHAPITRE 4 – L'EAU ET LA CHAIR
La salle de bain de l’appartement de Nadia était une pièce vaste, conçue comme un temple de l’esthétique et du soin de soi, où le marbre veiné de gris répondait aux chromes étincelants des robinetteries. En temps normal, c’était un refuge de vapeur parfumée et de rituels de beauté solitaires ou partagés dans la douceur. Mais à deux heures du matin, sous l’impulsion de Rafael, l’espace se transforma en une arène clinique, éclairée par des spots halogènes dont la crudité ne pardonnait aucune imperfection, aucune hésitation.
Rafael entra le premier, son corps sec et nerveux se découpant avec une précision chirurgicale sur le fond blanc des parois. Il actionna le mitigeur de la grande douche à l’italienne. Le bruit de l’eau frappant le sol en résine résonna comme une averse tropicale, brisant le silence étouffant qui régnait depuis qu’ils avaient quitté la chambre.
— Entrez, ordonna-t-il sans se retourner.
Nadia et Léna franchirent le seuil, marchant sur le carrelage froid. Nadia sentait l’humidité de l’air saturer déjà ses pores. Elle se voyait dans le grand miroir qui couvrait tout un pan de mur : une masse de cent kilos, imposante, le ventre blanc et rond marqué par la pression des draps, les cuisses encore rougies par les ébats du chapitre précédent. À côté d'elle, Léna semblait irréelle, une créature de porcelaine dont le maquillage, désormais délavé par la sueur et les larmes, créait des ombres tragiques sous ses yeux bleu-vert. Leurs corps nus, ainsi exposés sous la lumière zénithale, perdaient leur mystère pour devenir de la matière pure, de la chair offerte.
— Sous l'eau. Toutes les deux, ajouta Rafael.
Elles s’exécutèrent, pénétrant dans l’espace de la douche. L’eau était brûlante, presque à la limite du supportable. Nadia sentit le jet s’écraser sur ses épaules larges, ruisselant sur sa poitrine opulente, lavant les traces de la nuit. Léna, à ses côtés, laissa sa tête basculer en arrière, ses longs cheveux blonds s’alourdissant instantanément sous le poids de l’eau, collant à son dos et à ses fesses généreuses comme une seconde peau dorée.
Rafael les rejoignit. L’espace, pourtant grand, parut soudainement exigu. Il prit un flacon de gel douche, un parfum boisé et ambré, et en versa une quantité généreuse dans le creux de sa main.
— Nadia, rapproche-toi, dit-il d’une voix sourde qui couvrait le fracas de l’eau.
Il commença à la savonner. Ses mains, fermes et sans aucune hésitation, entreprirent d'explorer la géographie massive du corps de Nadia. Il ne la lavait pas, il la pétrissait. Ses doigts s'enfonçaient dans la chair molle de ses bras, remontaient vers ses aisselles, puis descendaient vers la courbe vertigineuse de ses hanches. Nadia ferma les yeux, s’appuyant contre la paroi en verre trempé. La sensation de l’eau chaude, du savon glissant et de la poigne de fer de Rafael créait une confusion sensorielle absolue. Elle n’était plus une femme de cinquante ans, une romancière respectée ; elle était une montagne de chair que l’on polissait.
— Regarde-moi quand je te touche, ordonna-t-il.
Nadia ouvrit les yeux. À travers le rideau de pluie fine, elle vit le visage de Rafael. Il était d’un calme terrifiant. Ses mains descendirent vers le ventre de Nadia, soulevant les replis de peau avec une objectivité quasi anatomique. Il nettoyait chaque recoin de son corps avec une minutie qui tenait plus du dressage que de l’érotisme. Nadia sentait son propre désir remonter, une pulsion sombre qui se nourrissait de cette réduction à l'état d'objet biologique.
— Maintenant, occupe-toi de Léna, dit Rafael en tendant le savon à Nadia.
Nadia prit le relais. Ses mains larges, encore enduites de mousse, vinrent se poser sur le corps de sa compagne. Sous le jet d'eau, elle commença à laver Léna. Elle connaissait ce corps par cœur, mais sous le regard de Rafael, tout changeait. Ses mains s’attardèrent sur les seins de Léna, malaxant la chair souple, pinçant les tétons durcis par la chaleur. Elle sentit Léna frissonner. Nadia descendit vers le sexe de la jeune femme, le nettoyant avec une insistance qui n'avait plus rien de la tendresse habituelle. Elle obéissait à la volonté silencieuse de l'homme qui les observait, le dos appuyé contre le robinet, l'eau coulant sur son torse musclé.
— Léna, à genoux, ordonna soudain Rafael.
Léna glissa sur le receveur de douche, ses genoux heurtant la résine avec un bruit mat. Elle se retrouva dans l'eau qui s'évacuait, ses mains cherchant un appui sur les cuisses massives de Nadia.
— Prends-nous. L'un après l'autre. Sans t'arrêter, commanda-t-il.
Léna commença son office, sa tête oscillant entre les jambes de Rafael et celles de Nadia. L’eau lui entrait dans la bouche, dans les yeux, l'étouffait presque, mais elle ne ralentissait pas. Nadia, debout, sentait la langue de Léna et la chaleur de l'eau, tandis que Rafael, souverain, gardait ses mains posées sur les épaules de Nadia, l'utilisant comme un pilier. La vapeur saturait la pièce, effaçant les contours du monde extérieur. Il n'y avait plus que ce rectangle de verre, cette eau qui tombait, et ces trois corps qui se confondaient dans une chorégraphie de fluides.
L'excitation monta d'un cran quand Rafael saisit Nadia par la taille et la fit pivoter pour qu'elle s'appuie, face contre la paroi, les mains à plat sur le verre embué.
— Ne bouge pas, Nadia. Regarde dehors, même si tu ne vois rien.
Nadia voyait son propre reflet flou dans le verre, une ombre immense et indéterminée. Elle sentit Rafael s'approcher par derrière. Le contraste de sa peau fraîche contre ses fesses brûlantes par l'eau fut un choc. Sans préliminaires, profitant du savon qui servait de lubrifiant, il l'envahit à nouveau. Le cri de Nadia rebondit sur le carrelage de la salle de bain. Ses mains glissaient sur le verre, traçant des sillons de clarté dans la buée.
Léna, toujours à genoux, devait continuer de stimuler Rafael tout en recevant les éclaboussures de leur union. Le rythme était frénétique, presque désespéré. Nadia sentait tout son poids peser sur ses bras, ses cent kilos vacillant à chaque assaut de Rafael. Elle était la chair, elle était l'eau, elle n'était plus rien d'autre. La sensation de l'eau frappant son dos tandis qu'elle était possédée créait une déconnexion totale. Elle avait l'impression de se dissoudre, de s'évaporer dans cette chaleur étouffante.
Après de longues minutes de lutte charnelle sous le jet assourdissant, Rafael jouit, ses grognements se mêlant au bruit de la douche. Il resta un instant immobile, le front appuyé contre la nuque de Nadia, l'eau coulant sur eux deux comme pour sceller leur pacte de servitude.
Il coupa l'eau brusquement. Le silence qui suivit fut plus violent que le bruit. On n'entendait plus que leurs respirations lourdes et erratiques.
— Sortez, dit-il simplement.
Ils sortirent de la douche, dégoulinants, laissant des traces de pas humides sur le marbre. Rafael ne leur donna pas de serviettes. Il les laissa frissonner dans l'air plus frais de la pièce. Il prit une large serviette pour lui-même, s'essuyant avec une lenteur calculée, observant les deux femmes qui attendaient son prochain ordre, la peau rougie, les cheveux collés au visage.
— Séchez-vous l'une l'autre. Je ne veux pas voir une goutte d'eau sur le parquet quand nous irons dormir.
Nadia et Léna s'emparèrent des draps de bain. Le geste, qui aurait pu être intime, devint une tâche laborieuse. Nadia essuya le corps de Léna, tamponnant sa peau avec une rigueur de servante. Léna fit de même pour Nadia, passant la serviette sur son dos immense, sous ses seins, entre ses cuisses épaisses. Elles agissaient dans une sorte de transe, conscientes que chaque centimètre de leur peau appartenait désormais à l'homme qui les regardait faire, assis sur le rebord du lavabo.
Une fois sèches, leurs corps encore vibrants de la chaleur de l'eau, Rafael les raccompagna vers la chambre.
La suite du rituel se joua dans le silence de la pièce assombrie. Rafael se coucha au centre du lit, s'étendant de tout son long. Nadia et Léna s'installèrent de chaque côté, comme elles l'avaient fait plus tôt, mais l'énergie avait changé. L'épuisement commençait à peser.
— Nadia, tu es mon oreiller, déclara Rafael.
Il déplaça son torse pour poser sa tête sur le ventre rond de Nadia. La sensation de ce poids masculin sur sa chair molle fut pour elle une révélation de sa fonction. Elle n'était plus une compagne, elle était un meuble, un support organique. Léna, quant à elle, reçut l'ordre de s'allonger contre le dos de Rafael, ses bras l'entourant.
— Dormez, dit-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Mais ne bougez pas. Je veux sentir vos corps contre le mien toute la nuit. Si l'une de vous s'éloigne, elle le regrettera au réveil.
Nadia resta immobile, fixant le plafond sombre. Elle sentait la respiration régulière de Rafael sur son ventre, le mouvement de ses poumons qui soulevaient sa propre chair. Elle était prisonnière de son propre lit, entravée par le poids de l'homme et par celui de sa compagne. Ses cent kilos, autrefois signe de sa domination sur Léna, étaient devenus une prison de confort pour Rafael.
Le sommeil mit longtemps à venir. Nadia analysait chaque sensation : la moiteur résiduelle de ses cheveux sur l'oreiller, l'odeur de savon boisé qui émanait de Rafael, le contact léger des doigts de Léna sur sa hanche. Elle se sentait réduite à l'essentiel. Il n'y avait plus de passé, plus de futur, seulement cette nuit de samedi à dimanche qui s'étirait, marquant la fin de sa vie d'avant.
Elle finit par sombrer dans un sommeil sans rêves, un sommeil de plomb, tandis que dehors, Paris s'enfonçait dans les dernières heures de la nuit. Elle dormait comme une bête fatiguée, une bête qui a trouvé son maître et qui, dans la perte totale de sa liberté, a trouvé un repos qu'elle ne soupçonnait pas.
Le réveil, elle le savait, serait une nouvelle épreuve. Mais pour l'instant, dans la pénombre de la chambre où le duo d'hier n'était plus qu'un souvenir lointain, elle acceptait son rôle de socle, de matière, de "chose". Elle existait enfin, non plus par sa volonté, mais par celle d'un autre. Et dans ce renoncement absolu, sous le poids de Rafael, Nadia trouva une forme de paix terrifiante qui l'accompagna jusqu'à l'aube.
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