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Avant Toi, On Était Deux - Ch05 (novella)

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CHAPITRE 5 – LE SOMMEIL DES VAINCUS



Le silence qui suivit l’extinction de la dernière lampe de chevet n’était pas celui du repos, mais celui de l’épuisement. Dans la pénombre de la chambre à coucher, l’air était encore chargé des vapeurs de la douche et de l’odeur musquée des corps malmenés. Le lit king-size, autrefois le sanctuaire d’intimité où Nadia et Léna tissaient leurs complicités, était devenu un territoire conquis, une étendue de satin où les frontières de l’individualité s’étaient dissoutes sous la volonté de Rafael.
Il était quatre heures du matin. À Paris, les rues s’étaient enfin vidées de leurs fêtards et les premiers camions de nettoyage n’avaient pas encore commencé leur ronde. Dans ce vide nocturne, chaque son à l’intérieur de l’appartement prenait une dimension disproportionnée : le tic-tac d’une horloge lointaine, le sifflement ténu de la ventilation, et surtout, le rythme ternaire des respirations.
Rafael s’était emparé du centre du matelas avec une assurance animale. Il ne dormait pas sur le côté, ni en boule, mais étendu de tout son long, les bras légèrement écartés, comme s’il voulait s’assurer que chaque fibre du tissu lui appartenait. Sa peau mate, encore chaude de l’eau brûlante, irradiait une chaleur qui semblait attirer à elle les deux femmes. Nadia, à sa gauche, sentait le poids de ses cent kilos s’enfoncer dans le matelas, créant une pente naturelle vers l’homme. Elle était allongée sur le dos, ses bras massifs le long de son corps, sa poitrine généreuse s’abaissant et se soulevant avec une lenteur de marée.
— Nadia, rapproche-toi, murmura la voix de Rafael dans l’obscurité.
Ce n’était pas une invitation à la tendresse, mais une instruction de placement. Nadia glissa son corps massif contre le sien. Le contact fut un choc thermique : la fermeté de son flanc musclé contre la souplesse de ses propres courbes. Rafael saisit le bras de Nadia et le plaça sous sa propre nuque, l’utilisant comme un support charnel. Nadia sentit le poids de la tête de l’homme écraser son biceps. C’était une position inconfortable qui, en quelques minutes, couperait sa circulation sanguine, mais elle n’osa pas bouger. Elle était devenue son oreiller, une extension organique de son confort.
De l’autre côté, Léna reçut l’ordre de se coller contre le dos de Rafael. La jeune femme s’exécuta avec une docilité silencieuse, ses longs cheveux blonds s’étalant sur l’épaule de l’homme. Ses mains fines vinrent se poser sur le torse de Rafael, ses doigts effleurant les muscles pectoraux tendus. Dans cette configuration, Rafael était le pivot, le noyau dur autour duquel s’agglutinait la chair soumise.
Nadia fixait le plafond, ses yeux s’habituant progressivement à l’obscurité. Elle analysait sa situation avec une lucidité clinique qui l’effrayait. Elle, la femme de cinquante ans, l’écrivaine qui avait passé sa vie à disséquer les rapports de force dans ses romans, se retrouvait prisonnière de sa propre fiction. Ses cent kilos, qu’elle avait toujours perçus comme une forteresse, n’étaient plus qu’un matelas pour un homme de vingt ans son cadet. Elle sentait la peau de Rafael contre la sienne, le léger frottement de ses poils sur son flanc, et elle réalisait que son identité sociale s’était évaporée. Elle n’était plus "Nadia" ; elle était la masse à gauche de l’homme.
Le sommeil de Rafael survint rapidement, lourd et régulier. Sa respiration devint profonde, son corps se relâcha, mais son poids sur le bras de Nadia ne fit que s’accentuer. Nadia endurait la douleur sourde dans son épaule avec une sorte de délectation masochiste. Cette douleur était la preuve tangible de sa servitude. Elle se remémorait les heures précédentes : le bar, la douche, le salon. Tout s’était passé si vite. En moins de douze heures, l’équilibre de sa vie avec Léna avait volé en éclats.
Elle tourna légèrement la tête pour observer Léna de l’autre côté de l’homme. À la faveur d’un rayon de lune filtrant à travers les rideaux, elle vit le visage de sa compagne. Léna avait les yeux clos, mais ses traits n’étaient pas apaisés. Le maquillage qui subsistait autour de ses yeux créait des traînées sombres sur ses tempes. Léna semblait flotter dans un entre-deux, entre l’extase de la destruction et la terreur de l’inconnu. Nadia ressentit une pointe de culpabilité. C’était elle qui avait ouvert la porte. C’était elle qui avait cherché Rafael, ce "grand noir" du désir pour briser leur routine. Elle avait offert Léna en sacrifice sur l’autel de sa propre lassitude.
Pourtant, en sentant le corps de Léna à travers celui de Rafael, Nadia éprouvait une connexion nouvelle. Elles n’étaient plus deux amantes rivalisant d’attentions ; elles étaient deux prisonnières partageant la même chaîne. Cette pensée lui apporta un réconfort étrange. La solitude du pouvoir, qu’elle exerçait autrefois sur Léna, avait disparu, remplacée par la fraternité de l’abaissement.
Les heures s’étiraient. Le corps de Nadia commença à se refroidir, malgré la chaleur de Rafael. Elle sentait l’humidité résiduelle de ses cheveux mouiller l’oreiller. Son esprit vagabondait, explorant les recoins de l’appartement qui, dans le silence, semblait gémir sous le poids de l’occupation. Les livres dans la bibliothèque, les objets d’art, les mugs qui traînaient encore au salon… tout ce décorum de sa vie d’avant lui paraissait désormais dérisoire, comme les vestiges d’une civilisation engloutie.
Soudain, Rafael bougea dans son sommeil. Il se tourna vers Nadia, sa main s’abattant lourdement sur son ventre rond. Il agrippa la chair avec une force inconsciente, ses doigts s’enfonçant dans la peau blanche. Nadia retint un cri de surprise. Il ne s’était pas réveillé, mais son corps continuait d’affirmer sa propriété. Nadia resta immobile, le souffle court, sentant la main de l’homme pétrir son ventre comme une pâte. Elle ferma les yeux et essaya de se projeter dans le lendemain. Le dimanche. Le jour du Seigneur, le jour du repos, qui serait pour elles le jour de la consécration de leur défaite.
Elle finit par sombrer dans un état de semi-conscience, peuplé de rêves fragmentés. Elle se voyait dans les rues de Tabarka, enfant, courant sur le sable chaud, puis l’image se transformait en une scène de son propre roman où les personnages perdaient leurs visages pour devenir des ombres sans nom. Elle voyait Léna transformée en statue de marbre que Rafael brisait à coups de marteau, et elle-même, Nadia, essayant de ramasser les morceaux avec des mains qui ne pouvaient plus rien saisir.
Vers cinq heures du matin, le premier éclairage de l’aube commença à poindre, une lueur bleutée qui donnait à la chambre une atmosphère de morgue ou de sanctuaire. Nadia s’éveilla tout à fait. Son bras sous la tête de Rafael était totalement engourdi, une sensation de fourmillements douloureux remontant jusqu’à ses doigts. Elle ne tenta pas de se dégager. Elle préférait la douleur à la désobéissance.
Elle observa le torse de Rafael, le mouvement régulier de sa cage thoracique. Il était beau d’une beauté sans concession, une beauté fonctionnelle et prédatrice. Elle comprit alors que ce qu’elle aimait chez lui, ce n’était pas sa jeunesse, mais son absence de doute. Rafael ne se demandait pas s’il avait le droit d’être là, sur ce lit, entre ces deux femmes. Il l’était, tout simplement. Il occupait sa place dans la hiérarchie naturelle des êtres, et cette place était au sommet.
Léna s’agita à son tour. Elle ouvrit les yeux et croisa le regard de Nadia par-dessus l’épaule de Rafael. Pendant quelques secondes, elles se fixèrent, sans un mot, sans un geste. Tout était dit. L’accord tacite de la veille avait été ratifié par la nuit. Elles n’étaient plus Nadia et Léna. Elles étaient "les deux", les deux moitiés d’un tout que l’homme au centre gérait à sa guise. Léna esquissa un sourire triste, presque imperceptible, avant de refermer les yeux et de se blottir plus étroitement contre le dos de son maître.
Nadia sentit une larme couler le long de sa tempe, se perdant dans ses cheveux bruns et courts. Ce n’était pas une larme de tristesse, mais une larme de reddition. La fatigue, la douleur physique, l’humiliation de la veille et l’incertitude du jour à venir se confondaient en une émotion unique, dévastatrice et libératrice. Elle acceptait tout. Elle acceptait ses cent kilos de chair offerts, elle acceptait la perte de son autorité, elle acceptait le silence de Rafael.
Le jour se levait sur Paris. Les bruits de la ville recommençaient à filtrer à travers les vitres : le moteur d’un taxi, le cri d’un oiseau, le lointain roulement du métro. Mais à l’intérieur de la chambre, le temps était suspendu. Le sommeil des vaincus se poursuivait, protégé par l’ombre de l’homme qui, même endormi, régnait sur leur univers.
Nadia finit par s’endormir pour de bon, d’un sommeil noir et profond, écrasée par le poids de Rafael et par la certitude que ce dimanche ne serait pas une fin, mais le premier jour d’une éternité de servitude. Elle dormait enfin, sa masse imposante immobile, son cœur battant à l’unisson de celui qui l’avait conquise. Le grand effacement de son ancienne vie était terminé. Elle n’était plus qu’une respiration parmi trois, un corps parmi d’autres, une part d’humanité qui avait choisi de s’effacer devant la force pure.
Le réveil serait brutal, elle le savait. Rafael n’aimait pas les réveils paresseux. Il exigerait le café, l’obéissance, la chair. Mais pour quelques minutes encore, dans la clarté naissante de ce dimanche matin, Nadia savourait le seul luxe qui lui restait : celui de ne plus avoir à décider de rien. Elle était portée par la volonté de Rafael comme une épave par la mer, et pour la première fois de sa vie d’adulte, elle se sentait à sa place.
La lumière envahit doucement la pièce, révélant les marques rouges sur les bras de Nadia, le maquillage étalé de Léna et le visage impassible de Rafael. La scène ressemblait à un tableau de maître baroque, une composition de chair et d’ombre où la beauté naissait de la violence des contrastes. C’était la fin du samedi, la fin de leur histoire à deux, et le début de quelque chose de bien plus vaste, de bien plus sombre, et de bien plus réel.
Nadia respira profondément, sentant l’odeur de Rafael imprégner ses poumons. Elle était prête pour le dimanche. Elle était prête pour le culte. Elle était prête pour disparaître.





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