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Chloé
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Chapitre 5 – L'après
Le silence, après l'orage.
C'est ce que Chloé ressent, lovée contre l'épaule de Gabriel, sa joue posée sur sa poitrine. Le silence. Pas un vide. Une présence. Un apaisement. Comme quand la pluie s'arrête et que l'air devient plus léger, lavé de ses poussières.
Son corps est lourd. Ses jambes sont molles. Il y a une douleur — une bonne douleur — au creux de ses reins, là où lui s'est enfoncé, là où il a laissé une empreinte invisible. Son sexe est détendu. Il ne demande rien. Pour la première fois depuis des années, il ne demande rien.
Elle écoute le cœur de Gabriel.
Il bat lentement. Régulièrement. Comme une horloge qui a trouvé son rythme.
Une main de lui caresse machinalement ses cheveux blonds, dénouant les mèches emmêlées, les défaisant une à une. Il ne dit rien. Il respire. Il la touche. C'est tout.
Chloé voudrait que ce moment ne finisse jamais.
Elle sait qu'il va finir. L'aube va se lever. Le jour va entrer par les fentes des stores. Gabriel va devoir partir — ou rester, mais rien ne sera plus jamais comme avant. Il y a toujours un après. Et l'après, c'est là que les choses se cassent.
— À quoi tu penses ? murmure-t-il.
Sa voix vibre dans son torse, contre sa joue.
— À rien, ment-elle.
— Tu es une menteuse élégante, je te l'ai déjà dit.
Elle sourit. Il se souvient. Dans la librairie. Avant. Avant qu'il ne voit son corps. Avant qu'il ne l'embrasse là où personne n'avait embrassé.
— Je pense à demain, avoue-t-elle.
— Demain ?
— À ce qui se passe après. Quand tu seras parti. Quand je me réveillerai seule. Est-ce que je vais me souvenir ? Est-ce que je vais y croire ?
Il se redresse sur un coude. Il la regarde. Ses yeux couleur de miel sont graves. Il prend son visage entre ses mains.
— Je ne vais pas partir, Chloé.
— Si. Tout le monde part.
— Je ne suis pas tout le monde.
— C'est ce qu'ils disent tous.
Il ne répond pas tout de suite. Il regarde le plafond. La lumière du réverbère a pâli, noyée par l'aube qui monte. Les barreaux de lumière sur le plafond sont plus faibles, presque translucides.
— Tu veux que je te raconte quelque chose ? dit-il.
— Oui.
— J'ai une sœur, Constance. Elle m'a appelé hier. Juste avant que j'arrive chez toi. Elle m'a dit : "Gabe, tu vas où ?" Je lui ai dit : "Je vais chez une femme, je crois. Enfin, je crois que c'est une femme." Elle m'a dit : "Comment ça, tu crois ?" Je lui ai dit : "Je la trouve belle. Mais il y a quelque chose. Je ne sais pas quoi. Et ça ne m'intéresse pas de savoir."
Chloé retient son souffle.
— Ma sœur m'a dit : "Alors ne cherche pas. Regarde. C'est tout."
Il se tourne vers elle.
— Alors j'ai regardé. J'ai regardé tes cheveux, tes seins, tes fesses, ta façon de mordre ta lèvre quand tu es nerveuse. J'ai regardé tes mains sur la table du café. J'ai regardé la peur dans tes yeux. Et je n'ai rien cherché d'autre. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à chercher.
Elle sent les larmes monter. Encore. Elle en a marre de pleurer. Mais elle ne peut pas les arrêter.
— Tu vas me faire pleurer tout le temps ? demande-t-elle.
— Si c'est pour cette raison-là, oui. Je veux que tu pleures de joie jusqu'à ce que tes larmes soient claires.
Il essuie ses joues. Il sourit.
— Alors, Chloé. Demain. Qu'est-ce qu'on fait ?
— On se lève. On boit un café. Tu vas chercher des croissants parce que je n'ai rien au frigo. On mange sur le rebord de la fenêtre. On regarde la ville se réveiller.
— Et après ?
— Après, tu repars chez toi, tu changes de chemise, tu vas faire ta vie.
— Et toi ?
— Moi, je t'attends.
Il la regarde intensément. Il cherche quelque chose dans ses yeux. Une hésitation. Un doute. Il ne trouve rien.
— Tu m'attendras longtemps ?
— Tout le temps qu'il faudra.
Il l'embrasse. Doucement. Un baiser de lendemain. Pas de fièvre. De la tendresse accumulée. Ses lèvres sont douces. Il goûte encore le vin de la veille, et elle, et leur nuit.
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Le café est chaud. Le soleil est levé. Les croissants sont là — il est parti les chercher pieds nus, avec son pantalon de la veille et sa chemise froissée, il est remonté avec deux sacs en papier qui sentent le beurre et la farine.
Ils mangent sur le rebord de la fenêtre.
Ses fesses à elle sont nues sur le bois froid. Il lui a passé un pull — un de ses pulls à lui, gris, trop grand — qui lui tombe aux cuisses. Elle a les jambes nues, les pieds nus, les cheveux attachés en queue de cheval lâche.
Il est assis à côté d'elle. Leurs cuisses se touchent.
Ils regardent la cour intérieure qui s'éveille. Un voisin ouvre sa fenêtre. Une femme sort son chien. Un livreur de pain traverse la rue en sifflotant.
La vie normale. Celle qui continue.
— Tu as peur ? demande-t-il.
— De quoi ?
— De ce que les gens penseront. S'ils te voient avec moi. S'ils savent.
Elle réfléchit. Elle mord dans son croissant. Elle mâche lentement.
— Je pense que j'ai passé assez de temps à avoir peur de ce que les gens pensent, finit-elle par dire. J'ai changé de prénom. J'ai changé de corps. J'ai changé de vie. Tout ça pour qu'au final, je reste enfermée dans mon appartement à avoir peur du regard d'un mec dans un café. Ça n'a plus de sens.
— Alors tu vas sortir ?
— Je vais sortir, oui. Avec toi, si tu veux. Au cinéma. Au restaurant. À la librairie. Je vais m'asseoir à une terrasse et je vais commander un diabolo fraise. Et si quelqu'un me regarde de travers, je lui sourirai.
— Pourquoi lui sourire ?
— Parce que sa gueule ne m'empêchera pas d'être heureuse.
Gabriel la regarde. Il pose son croissant. Il passe son bras autour de ses épaules. Il l'attire contre lui.
— Tu es incroyable, Chloé.
— Je suis juste fatiguée d'avoir peur.
Ils finissent leurs croissants en silence. Le café refroidit dans les tasses. La cour intérieure s'agite doucement. La vie.
Il se lève. Il enfile ses chaussures. Il cherche ses clés. Il est presque prêt à partir.
Elle reste sur le rebord, les jambes nues, le pull trop grand.
— Gabriel.
— Oui.
— Merci.
— De quoi ?
— D'être resté. De ne pas avoir posé de questions. De m'avoir vue.
Il traverse la pièce. Il s'agenouille devant elle. Il lui prend les mains. Il les porte à ses lèvres. Il baise chaque doigt, un par un, lentement.
— Chloé, dit-il. Ce n'était pas un effort. C'était une évidence. Depuis la librairie. Depuis que je t'ai vue accroupie devant cette étagère. Je n'ai pas eu à "rester". Je n'avais pas envie de partir. C'est différent.
Elle ne pleure pas. Cette fois, elle sourit.
— Tu reviens quand ? demande-t-elle.
— Ce soir. Je t'invite au restaurant. Celui avec les pains au chocolat.
— Ils n'ont que des viennoiseries, pas des plats.
— Alors on mangera des viennoiseries. Je m'en fous. Tant que c'est avec toi.
Il se lève. Il s'approche de la porte. Il se retourne.
— Oh, et Chloé ?
— Oui ?
— Garde mon pull. Il te va mieux qu'à moi.
Il sort. La porte se referme. Elle reste là, sur le rebord, ses jambes nues serrées l'une contre l'autre pour garder la chaleur.
Le pull sent lui. Lessive. Peau. Homme.
Elle s'y enfouit le visage.
Elle respire.
---
Le téléphone vibre.
Lola : "Alors ?"
Chloé : "Alors, il est resté."
Lola : "Toute la nuit ?"
Chloé : "Toute la nuit. Et il revient ce soir."
Lola : "Je te l'avais dit. Un jour, quelqu'un te verra."
Chloé : "Il m'a vue, Lola. Il m'a vraiment vue."
Lola : "Et toi ? Tu l'as vu ?"
Chloé regarde la porte fermée. Le silence de l'appartement. Le lit défait. Ses draps qui sentent encore lui.
Chloé : "Oui. Je l'ai vu."
Elle pose le téléphone.
Elle se lève. Elle va dans la salle de bain. Elle se regarde dans le miroir. La fissure est toujours là. Mais elle ne la voit plus.
Elle se sourit à elle-même.
Blonde. Seins pointus. Fesses rondes. Sexe présent.
Chloé.
Elle est belle.
Elle le sait, maintenant. Elle a quelqu'un pour le lui rappeler.
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