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Dewi - Ch 10 (roman)

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Dewi
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Chapitre 10 : La Séduction Virtuelle




L’agence de l’avenue de Messine était devenue le théâtre d’une dualité technologique et psychologique sans précédent dans la vie de Marc. Chaque matin, en franchissant le seuil de l’immeuble haussmannien, il ne pénétrait plus seulement dans son espace de travail, mais dans un laboratoire de manipulation sensorielle où le temps et l’espace semblaient se replier sur eux-mêmes. Le plan était désormais en marche, et la création de Jean Legrand portait ses fruits avec une efficacité qui dépassait les prévisions les plus optimistes de Marc. L’avatar n’était plus une simple page Facebook ; il était devenu une entité agissante, un double numérique qui permettait à Marc de mener une offensive de séduction sur deux fronts simultanés, créant un court-circuit permanent entre la réalité bureaucratique et le fantasme virtuel.
L’aspect le plus grisant de cette nouvelle phase était la simultanéité. Assis derrière son grand bureau en acajou, Marc passait ses journées à orchestrer cette séduction en temps réel. Il avait pris l’habitude de laisser sa porte ouverte, prétextant un besoin de fluidité dans la communication interne, mais la vérité était plus sombre. Son regard ne quittait presque jamais le box d’Aditya, situé dans son axe de vision direct. Il observait le jeune homme avec une acuité de rapace, notant chaque mouvement, chaque signe de fatigue ou de distraction. Et surtout, il guettait le moment où Aditya posait ses doigts sur son smartphone.
C’était là que le jeu devenait véritablement pervers. Marc, feignant de rédiger des mémos urgents pour le siège, ouvrait la fenêtre de messagerie de Jean Legrand sur son ordinateur personnel, habilement dissimulé derrière ses écrans professionnels. Il envoyait un message court, percutant, une ligne de poésie ou une question sur la culture javanaise qu’il venait de glaner sur un site spécialisé. Quelques secondes plus tard, il voyait Aditya s’immobiliser. Le jeune comptable, le dos légèrement courbé sur ses bilans, jetait un regard furtif autour de lui, s'assurant que personne ne l'observait, puis saisissait son téléphone avec une hâte fébrile. Marc voyait alors le visage d'Aditya s'éclairer d'un sourire timide, presque invisible, le sourire de celui qui reçoit un signe de l'être qui le fascine. À travers la vitre de son bureau, Marc savourait ce sourire qu'il venait de provoquer, cette lumière qu'il injectait à distance dans le corps de son subordonné.
Les échanges nocturnes s'étaient multipliés, envahissant les soirées de Marc à la plaine Monceau. Jean Legrand était devenu un interlocuteur omniprésent pour Dewi. Chaque soir, après avoir feint de s'endormir ou prétexté une surcharge de travail, Marc se retrouvait face à l'écran, plongeant dans l'intimité de celle qu'il considérait désormais comme sa création. Le ton des messages avait évolué. De la courtoisie érudite des premiers jours, ils étaient passés à une séduction plus charnelle, plus audacieuse, bien que toujours drapée dans l'élégance de Jean. Marc utilisait les photos qu'il avait volées pour orienter les compliments de son avatar. Si une photo montrait Dewi avec un certain type de bijoux, Jean mentionnait son admiration pour les orfèvres de Bali. Si un cliché suggérait une pose alanguie, Jean évoquait la grâce des danseuses de cour de Surakarta.
Cette connaissance "divine" des goûts et des poses de Dewi créait chez Aditya une sensation de connexion mystique avec Jean Legrand. Il se sentait compris, deviné, comme si cet homme d'affaires international lisait dans son âme à travers ses pixels. Marc jubilait en lisant les réponses de Dewi, qui devenaient de plus en plus intimes, de plus en plus impudiques dans l'aveu de ses désirs et de ses solitudes.
— Jean, tu es le seul qui ne me regarde pas comme une curiosité, lui écrivait-elle un soir. Tu vois la femme derrière le voile. Tu vois Dewi.
Marc, le visage baigné par la lumière froide de l'écran, ressentait un frisson de puissance absolue. Il écrivait en retour des phrases qu'il n'aurait jamais osé prononcer de sa propre voix, des promesses de voyages, des éloges de la peau ambrée qu'il avait scrutée jusqu'à la nausée. Il se plaisait à instaurer des rituels. Il demandait à Dewi de lui envoyer une photo "pour lui seul", une photo qui ne serait pas postée sur son profil public. Et le lendemain, au bureau, il guettait la réalisation de cette promesse.
Un après-midi, vers quinze heures, Marc envoya un message de Jean Legrand alors qu'Aditya était en train de trier des factures. "Je pense à vous, Dewi. J'imagine le mouvement de vos mains quand vous travaillez. Sont-elles aussi délicates que votre regard ?"
À travers l'embrasure de la porte, Marc vit Aditya sursauter. Le jeune homme posa son stylo, ses épaules s'affaissèrent un instant, puis il prit son téléphone. Marc vit ses pouces s'agiter rapidement sur l'écran tactile. Une notification apparut sur l'ordinateur de Marc : "Mes mains sont fatiguées, Jean. Mais elles aimeraient tellement que vous les preniez dans les vôtres."
Cette réponse provoqua chez Marc une érection brutale, une douleur physique qui le fit tressaillir derrière son bureau directorial. Il fixa Aditya, qui s'était remis au travail, ignorant que l'homme qui venait de lui écrire était là, à dix mètres de lui, le dévorant du regard. Ce triangle amoureux dont Marc occupait deux sommets était une drogue puissante. Il se sentait comme un marionnettiste dont les fils étaient faits de fibres optiques et de désirs interdits.
L'obsession de Marc commençait toutefois à laisser des traces sur sa propre vie. Sophie remarquait ses absences, ses silences prolongés, mais Marc parvenait à détourner ses soupçons en utilisant la fougue qu'il puisait dans ses échanges avec Dewi pour la satisfaire la nuit. C’était un cycle pervers : la séduction virtuelle de la journée nourrissait l’acte conjugal de la nuit, lequel servait de couverture à l’obsession de la journée suivante. Marc vivait dans un état de surexcitation permanente, les yeux brûlés par les écrans, le cerveau saturé par la double identité qu'il s'était imposée.
Au bureau, il devenait plus exigeant envers Aditya, non par mécontentement, mais pour créer des occasions de le voir de plus près, de sentir son parfum, de vérifier la texture de sa peau. Il multipliait les demandes de rapports, les vérifications de comptes en tête-à-tête. Durant ces réunions improvisées, Marc jouait un jeu dangereux. Il utilisait parfois des mots ou des expressions que Jean Legrand avait employés la veille dans leurs chats. Il voyait alors Aditya se troubler, un éclair de confusion passer dans ses yeux, comme s'il entendait un écho impossible.
— Vous semblez distrait, Aditya, dit-il un jour en lui tendant un document. On dirait que votre esprit est ailleurs. Peut-être... en Asie ?
Aditya devint livide. Il bafouilla une excuse, ses mains tremblant légèrement en prenant le papier. Marc savourait ce pouvoir. Il était le seul à détenir la clé de l'énigme, le seul à savoir que le comptable discret et la courtisane numérique n'étaient qu'une seule et même proie prise dans sa toile.
La séduction virtuelle atteignait son paroxysme lorsque Jean Legrand commença à demander des détails de plus en plus précis sur l'anatomie de Dewi. Marc voulait tout savoir : le grain de la peau, la sensation des vêtements féminins sur son corps d'homme, les rituels de maquillage. Il poussait Aditya à se livrer à une introspection érotique poussée, qu'il lisait ensuite avec la voracité d'un voyeur. Chaque message de Dewi était une pièce supplémentaire ajoutée au dossier de son obsession.
Mais ce jeu commençait aussi à transformer Marc. À force de se faire passer pour Jean Legrand, l'esthète, le voyageur, l'homme libre, il finissait par éprouver une forme de jalousie envers son propre avatar. Il enviait la liberté de Jean, cette capacité à dire son désir sans crainte du jugement. Il se rendait compte qu'il était en train de tomber amoureux non pas d'Aditya, mais de la relation qu'il entretenait avec lui par le biais de Jean. Dewi était devenue sa muse, son œuvre d'art, et Aditya n'était que le support physique, parfois encombrant, de cette vision.
Un soir de pluie sur l'avenue de Messine, alors que la plupart des employés étaient partis, Marc resta dans son bureau. Il regardait Aditya qui s'apprêtait à éteindre son ordinateur. Il envoya un dernier message de la journée depuis le compte de Jean : "Il pleut sur Paris, ma belle Dewi. Je donnerais tout pour être à vos côtés, à l'abri, pour voir enfin ce que vos photos cachent encore."
Il vit Aditya s'arrêter net, le manteau à moitié enfilé. Le jeune homme regarda son écran de téléphone avec une expression de désir et de tristesse mêlés qui déchira presque le cœur de Marc. Aditya répondit en quelques mots : "Bientôt, Jean. Je sens que le moment approche où je ne pourrai plus rien vous cacher."
Aditya quitta l'agence. Marc resta seul dans le silence des bureaux déserts. Il se sentait comme un dieu fatigué de ses propres miracles. Il avait réussi à briser les défenses d'Aditya par la ruse, il avait infiltré son intimité la plus secrète, et il s'apprêtait à récolter les fruits de cette manipulation. La séduction virtuelle touchait à sa fin ; le temps de la confrontation réelle, celui où Jean Legrand s'effacerait pour laisser place au directeur Marc, était proche. Mais pour l'heure, Marc se contenta de fermer les yeux, revoyant le visage d'Aditya éclairé par la lueur de son téléphone, et il sut que le piège était désormais si bien refermé que la proie ne chercherait même plus à s'en échapper. L'obsession était devenue une réalité partagée, un pacte d'ombres dont il était le seul maître, et la perspective de la suite de son plan le plongea dans un sommeil sans rêves, peuplé uniquement de voiles blancs et de regards chargés de khôl.





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Dewi - Ch 09 (roman)

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Dewi
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Chapitre 9 : Le Premier Contact




Le silence de l’appartement de la plaine Monceau était devenu, pour Marc, le théâtre d’une schizophrénie volontaire. Après un dîner sommaire durant lequel il avait écouté les récits scolaires de ses enfants et les anecdotes professionnelles de Sophie d’une oreille distraite, il s’était retiré dans son bureau avec la hâte d’un amant clandestin. Sophie, encore bercée par l’illusion d’une complicité retrouvée depuis la nuit précédente, n’avait posé aucune question, interprétant cet isolement comme le fardeau inévitable d’un cadre supérieur accablé de responsabilités. Elle ignorait que derrière la porte close, son mari n’étudiait aucun bilan comptable, mais s’apprêtait à donner vie à une entité fantôme. Marc s’assit devant son écran personnel, le cœur battant à un rythme inhabituel, une sensation de vertige mêlée d’une clarté glaciale. L’avatar de Jean Legrand était prêt. Il ne restait plus qu’à franchir le Rubicon numérique.
Il ouvrit la page Facebook de Dewi. Le visage qui s’afficha — ce visage qu’il avait déjà disséqué pixel par pixel au bureau et dans le secret de ses dossiers Drive — semblait cette fois le défier. Sur la photo de profil, Dewi arborait ce voile blanc qui obsédait Marc, son regard souligné de khôl noir pointé vers l’objectif avec une assurance fragile, presque hautaine. Marc prit une profonde inspiration. Ses doigts, d’ordinaire si sûrs lorsqu’ils manipulaient des tableurs complexes, hésitèrent une seconde au-dessus du clavier. Cliquer sur « Ajouter » sous l’identité de Jean Legrand n’était pas seulement une manœuvre de séduction ; c’était l’activation d’un piège dont il ne mesurait pas encore toute la portée dévastatrice. Il cliqua. La demande d’invitation partit dans l’éther, une bouteille à la mer lancée depuis un navire pirate.
Mais il savait qu’une simple demande d’ami ne suffirait pas à captiver un être comme Aditya, qui devait recevoir quotidiennement des dizaines de sollicitations d’hommes anonymes et libidineux. Pour piquer la curiosité de la Waria, pour s’extraire de la masse des admirateurs de l’ombre, il lui fallait l’hameçon parfait. Il fallait que Jean Legrand parle un langage que seule Dewi pourrait comprendre, un langage codé par les informations secrètes que Marc avait volées sur l’ordinateur de l’agence. Il ouvrit la fenêtre de messagerie. Le curseur clignotait, tel un pouls électrique. Marc commença à taper, pesant chaque mot, chaque ponctuation, comme s’il rédigeait le contrat le plus crucial de sa carrière.
« Bonsoir, Dewi, » commença-t-il. Il évita le « Madame » ou le « Mademoiselle », trop formels, mais aussi le tutoiement, trop vulgaire. « Je m’excuse de cette intrusion dans votre espace privé. Je m’appelle Jean. Je suis un consultant qui voyage beaucoup entre Paris et l’Asie du Sud-Est, et je dois vous avouer que votre profil m’a arrêté net. Il y a dans votre regard quelque chose qui me rappelle la lumière particulière des fin d’après-midis à Yogyakarta, une certaine mélancolie que l’on ne trouve que là-bas, près du palais du Sultan. »
Marc s’arrêta, un sourire cruel au coin des lèvres. Il savait, grâce aux dossiers personnels d’Aditya, que ce dernier avait passé une partie de sa jeunesse dans cette région d’Indonésie avant de s’exiler. C’était une information de "première main", une pépite d'intimité qu'Aditya n'avait jamais mentionnée au bureau. Pour Dewi, recevoir un tel message de la part d'un homme élégant comme Jean Legrand, capable de situer son origine avec une telle précision poétique, ne pourrait être perçu que comme un signe du destin ou une preuve d'une culture raffinée. Marc continuait, s’enfonçant davantage dans la manipulation.
« J’ai cru deviner, à travers vos photos, une passion pour les textiles traditionnels et une manière très particulière de porter le voile qui témoigne d’un respect pour les racines, tout en affirmant une identité unique. C’est une dualité qui me fascine. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de chercher à lier connaissance. L’élégance est une langue rare, et il me semble que vous la parlez couramment. »
Il relut le message trois fois. C’était le dosage parfait de flatterie intellectuelle et de mystère géographique. Il envoya. L’attente qui suivit fut un supplice. Il se leva, fit quelques pas dans la pièce, fixa les rangées de livres reliés de sa bibliothèque sans les voir. Il se sentait puissant, investi d'une autorité divine. Au bureau, il commandait au corps d'Aditya par la hiérarchie ; ici, dans le noir, il s'apprêtait à commander à son âme par la ruse.
Dix minutes passèrent. Puis vingt. Marc retourna s'asseoir, l'anxiété commençant à poindre. Et si Aditya était plus méfiant qu'il ne l'avait imaginé ? Et si Jean Legrand paraissait "trop beau pour être vrai" ? Soudain, un petit signal sonore retentit. Une notification rouge apparut en bas de l'écran. *Dewi a accepté votre invitation*. Presque immédiatement après, une bulle de discussion s'ouvrit.
« Bonsoir, Jean, » répondit Dewi. Marc crut entendre la voix douce d'Aditya résonner dans la pièce. « Votre message m'a beaucoup touchée. C’est rare de trouver quelqu’un qui connaisse Yogyakarta et qui sache voir la mélancolie derrière un écran. Vous voyagez souvent là-bas ? Merci pour vos mots sur l’élégance, ils me vont droit au cœur. »
Le piège venait de mordre. Marc sentit une décharge de triomphe l'envahir. La proie venait de s'approcher de l'appât, séduite par le reflet d'elle-même que Marc lui renvoyait. Il se mit à taper avec une fébrilité contrôlée. Jean Legrand devait se montrer érudit mais discret, présent mais jamais pressant.
« Je connais bien Java, en effet, » écrivit-il. « Mais je n'y ai jamais rencontré une présence aussi magnétique que la vôtre. Je suis actuellement à Paris pour quelques affaires, mais mon esprit est souvent resté sur les rives de l'Océan Indien. Dites-moi, Dewi, ce voile blanc que vous portez sur votre photo de profil... il dégage une pureté presque sacrée. Est-ce un choix esthétique ou quelque chose de plus profond ? »
Marc savait exactement ce qu'il faisait. Il ciblait le point sensible, ce mélange de piété et de provocation qu'il avait déduit de l'observation des clichés volés. Il voulait forcer Aditya à se confier sur sa nature de Waria sans avoir l'air de poser la question. Il voulait que la confidence vienne d'elle, pour que le lien soit scellé par le secret partagé.
La réponse de Dewi fut plus longue à venir. Marc imaginait Aditya, dans son petit studio de banlieue — dont il connaissait l'adresse mais dont il feignait l'ignorance —, hésitant devant son téléphone, flatté qu'un homme du standing de Jean Legrand s'intéresse à la symbolique de ses vêtements.
« C’est un peu des deux, Jean, » répondit enfin Dewi. « Pour moi, la beauté ne peut pas être séparée de ce que l'on porte en soi. Le blanc, c'est la clarté, c'est ce que j'aspire à être, malgré les ombres. Vous semblez être un homme qui comprend beaucoup de choses sans qu'on ait besoin de les dire. C’est troublant. »
Marc jubilait. *"Troublant"*. Le mot était lâché. Il avait réussi, en moins d'une heure, à créer une intimité artificielle basée sur des informations dérobées. Il utilisait les blessures d'Aditya pour construire le piédestal de Jean Legrand. Il se sentait comme un marionnettiste dont les fils étaient invisibles mais indestructibles. À cet instant, l'image de l'employé effacé qu'il avait vu l'après-midi même, agenouillé devant sa bibliothèque pour chercher un dossier, lui revint en mémoire. Le contraste entre le comptable soumis et la déesse numérique qui s'épanchait maintenant sur son clavier lui procurait une jouissance de possession totale. Il tenait les deux versions de l'homme entre ses mains.
Le dialogue se poursuivit jusque tard dans la nuit. Jean Legrand racontait des anecdotes de voyages imaginaires, décrivant des couchers de soleil sur des temples de Borobudur qu'il n'avait vus qu'en photos, tandis que Dewi se laissait aller à des confidences de plus en plus personnelles sur sa solitude à Paris, sur la difficulté d'être "différente" dans un monde de conventions. Marc buvait ses paroles, les archivant mentalement pour ses futures confrontations réelles. Chaque confidence de Dewi était une arme supplémentaire dans l'arsenal du directeur d'agence.
— Marc ? Tu viens te coucher ? La voix de Sophie, assourdie par la porte, le fit sursauter.
Il se figea, les doigts encore sur les touches. L'intrusion du monde réel fut comme une brûlure froide.
— J'arrive, Sophie ! Je termine juste un rapport urgent pour le siège ! cria-t-il avec une irritation mal contenue.
Il se hâta de conclure la conversation avec Dewi.
« Je dois vous laisser, mon amie, » écrivit Jean. « Les impératifs du temps parisien me rappellent à l'ordre. Mais sachez que cette discussion a été le moment le plus lumineux de ma semaine. J'aimerais beaucoup que nous continuions à explorer cette connexion. Peut-être pourriez-vous me montrer d'autres facettes de cette élégance qui vous caractérise ? »
« Avec plaisir, Jean, » répondit Dewi, accompagnée d'un émoji cœur discret. « Bonne nuit. J'ai hâte de vous relire. »
Marc ferma l'onglet Facebook et éteignit son écran. La pièce retomba dans le noir, mais ses yeux continuaient de voir les lignes de texte défiler. Il se leva, les jambes engourdies, et se dirigea vers la chambre. En se glissant dans le lit à côté de Sophie, il ressentit une sensation d'étrangeté absolue. Il sentait le corps tiède de sa femme, son odeur de crème de nuit, mais son esprit était encore dans le studio virtuel de Dewi. Il avait créé un pont entre deux mondes, et il savait que ce pont n'était pas fait pour être traversé par Sophie.
Il resta de longues heures éveillé, fixant le plafond. Le premier contact était une réussite totale. Jean Legrand n'était plus seulement un avatar ; il était devenu une réalité agissante, un coin enfoncé dans la vie secrète d'Aditya. Marc se demandait comment il allait regarder son comptable le lendemain matin. Il imaginait déjà le regard d'Aditya, ses yeux baissés sur ses colonnes de chiffres, cachant le souvenir de sa discussion nocturne avec le beau consultant international. Ce jeu de dupes le transportait.
*"Demain, je lui demanderai une photo,"* pensa Marc. *"Une photo rien que pour Jean. Quelque chose qu'il n'a posté nulle part."*
L'obsession avait franchi un nouveau stade. Ce n'était plus de l'archivage, c'était de la mise en scène. Marc s'endormit enfin, le visage hanté par un sourire de prédateur satisfait. Le transfert du désir était complet : il aimait Sophie par devoir, il observait Aditya par autorité, mais il possédait Dewi par la ruse de Jean Legrand. La toile était tissée, et la mouche indonésienne, flattée et rassurée par tant de culture et d'élégance, commençait déjà à s'y emmêler avec délice. Dans le silence de la plaine Monceau, un homme venait de donner naissance à son propre démon, et il n'avait jamais été aussi heureux.
Le lendemain matin, le réveil fut moins idyllique que la veille. Marc se leva avant Sophie, pressé de retourner à l'agence. En prenant sa douche, il se rappela les mots de Dewi : *"Vous semblez être un homme qui comprend beaucoup de choses"*. Il rit doucement sous le jet d'eau. Oh oui, il comprenait. Il comprenait tout, même ce qu'Aditya ignorait encore de lui-même. Il s'habilla avec une rigueur militaire, choisissant une cravate d'un bleu profond, presque noir. En quittant l'appartement, il ne jeta même pas un regard vers la chambre où dormait sa famille. Son véritable rendez-vous était ailleurs, sur l'avenue de Messine, là où l'employé modèle attendait, ignorant que son destin venait de basculer entre les mains d'un fantôme nommé Jean Legrand.
Arrivé au bureau, il laissa à nouveau sa porte ouverte. Il attendit. Et quand Aditya passa devant son bureau pour rejoindre son poste, Marc ne baissa pas les yeux. Il le fixa avec une intensité nouvelle, une sorte de complicité unilatérale et terrifiante. Aditya salua d'un petit signe de tête, humble et discret comme à son habitude. Marc lui rendit son salut avec une amabilité inhabituelle, un sourire aux lèvres qui fit tressaillir le jeune homme.
— Tout va bien, Monsieur ? demanda Aditya, surpris par cette détente apparente de son patron.
— Très bien, Aditya. Très bien. La nuit a été excellente, répondit Marc en se rasseyant.
Aditya s'éloigna, perplexe. Marc, lui, ouvrit son ordinateur professionnel. Il avait une journée de travail devant lui, mais il savait que dès que le soir tomberait, Jean Legrand reprendrait du service. Le premier contact n'était que le début d'une longue descente. Marc avait piqué la curiosité de sa proie ; maintenant, il allait la dévorer, pièce par pièce, message après message, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de distinction entre le bureau de l'agence et le sanctuaire de la Waria. La chasse était ouverte, et Marc n'avait jamais eu autant soif de sa proie.




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Dewi - Ch 08 (roman)

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Dewi
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Chapitre 8 : La Création de l’Avatar




Dans le silence presque religieux de son bureau directorial, Marc se sentait investi d’une mission de démiurge. L’excitation qui l’habitait n’avait plus rien de la panique désordonnée de la nuit précédente ; elle s’était muée en une détermination froide, méthodique, une extension de cette rigueur administrative qu’il appliquait d’ordinaire à la gestion des flux financiers de l’agence. Devant lui, l’écran de son ordinateur professionnel, celui-là même qui servait à valider des contrats d’import-export et à superviser des audits complexes, devenait le berceau d’une naissance clandestine. Il savait qu’il franchissait une ligne de non-retour, mais le désir de posséder le secret d’Aditya par un biais détourné était devenu une nécessité biologique, un besoin de contrôle qui exigeait la création d’un double.
Il commença par une phase de recherche purement technique. Marc n’était pas un novice en informatique, sa position exigeait une compréhension fine des outils numériques, mais ici, il s’agissait de dissimuler sa trace avec une minutie de criminel de haut vol. Il utilisa un navigateur sécurisé et une connexion isolée pour ne laisser aucune empreinte sur les serveurs de l’entreprise. Pour que le piège fonctionne, l’avatar devait posséder une épaisseur sociologique irréprochable. Il ne pouvait pas se contenter d’un profil vide, d’une coquille sans substance. Il fallait que Dewi, cette créature de pixels et de soie, voie en cet étranger une figure de prestige, un miroir de ses propres aspirations de luxe et de reconnaissance.
Le nom s’imposa à lui comme une évidence, un choix qu’il avait mûri lors de ses observations silencieuses de l’après-midi. Jean Legrand. C’était un nom qui respirait la France des terroirs et de la haute bourgeoisie, un nom qui évoquait une lignée stable, une autorité naturelle et une fortune ancienne. C’était le patronyme de l’homme que Marc aurait pu être s’il n’avait pas été dévoré par ses propres ombres. Jean Legrand serait son bras armé, son ambassadeur dans le monde occulte des Waria.
La question de l’image fut la plus délicate à trancher. Marc savait qu’Aditya, par son activité de Dewi, était un expert du visuel, un esthète du cadrage et de la lumière. Il ne pouvait pas utiliser une photo de célébrité, trop facilement identifiable par les algorithmes de recherche inversée. Il passa près d’une heure sur des banques d’images internationales, explorant des catalogues de mannequins de mode "senior" et des portraits de "businessmen" anonymes. Il cherchait un visage qui soit à la fois rassurant et imposant. Il finit par s’arrêter sur le portrait d’un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux poivre et sel coupés court, le regard clair empreint d’une mélancolie distinguée. L’homme portait un costume en lin beige, avec une décontraction que seule permet une grande aisance financière. Il avait l’air d’un homme qui voyage, d’un consultant international qui passe sa vie entre les salons de première classe et les terrasses des grands hôtels de Singapour ou de Jakarta. C’était le visage parfait pour Jean Legrand : celui d’un esthète, d’un protecteur potentiel.
Marc téléchargea l’image, la recadra légèrement pour en modifier l’empreinte numérique, puis procéda à l’ouverture du compte Facebook. Chaque étape de la création du profil était un acte de profanation de sa propre identité. En remplissant les champs "Éducation" et "Emploi", il construisit une légende méticuleuse. Jean Legrand serait un ancien diplômé d’une grande école de commerce, un consultant indépendant spécialisé dans le développement des marchés asiatiques. Marc se servit de ses propres connaissances professionnelles pour crédibiliser le parcours : il mentionna des passages fictifs à la Chambre de Commerce Internationale, des séjours prolongés en Indonésie — détail crucial pour attirer l’attention de Dewi — et un intérêt marqué pour les arts traditionnels d’Asie du Sud-Est.
Pour donner de la vie à ce spectre, il ne se contenta pas d’un profil statique. Il commença à "aimer" des pages de galeries d’art contemporain, des revues d’architecture d’intérieur, des comptes de photographie de mode et, avec une prudence de prédateur, quelques groupes culturels dédiés à la diversité des genres en Asie. Il parsema le fil d’actualité de Jean de quelques publications savamment choisies : une photo de la baie d’Along au coucher du soleil (trouvée sur un blog de voyage), une citation de l'écrivain Pramoedya Ananta Toer sur la liberté, et un commentaire concis mais érudit sur une exposition de textiles javanais au Musée du Quai Branly. Jean Legrand n’était plus une simple page Facebook ; il commençait à exister, à respirer, à avoir des goûts et une histoire.
Tout en tapant sur son clavier, Marc jetait des regards furtifs vers la porte entrouverte de son bureau. Il imaginait Aditya, assis à son poste quelques mètres plus loin, totalement inconscient du fait que son patron était en train d'accoucher de son futur amant virtuel. Cette dualité lui procurait un frisson de puissance vertigineux. Il se sentait comme un dieu malveillant façonnant un destin. Il pensait à Sophie, à sa tendresse matinale, à ses enfants, et il réalisait avec une froideur terrifiante que Jean Legrand était plus réel pour lui à cet instant précis que sa propre famille. Jean était le seul capable de franchir la frontière que Marc s'interdisait de traverser en tant que directeur.
Il s'attarda sur la biographie courte de Jean, celle qui apparaîtrait en premier sous la photo de profil. Il écrivit : *"Citoyen du monde, amoureux de l’élégance sous toutes ses formes. Entre Paris et l’Orient, je cherche la beauté là où elle se cache."* C’était un appât parfait. Il savait que Dewi, dans son studio de banlieue ou de quartier populaire, rêvait de cet Orient fantasmé par les Occidentaux, de cette reconnaissance par un homme de classe, de culture et de pouvoir. Jean Legrand ne lui offrirait pas seulement des compliments ; il lui offrirait un miroir où elle se verrait enfin comme la reine qu'elle prétendait être.
Marc ressentait une excitation physique, une tension qui n'était pas seulement érotique, mais intellectuelle. Il s'agissait d'un jeu d'échecs où il contrôlait toutes les pièces. En créant Jean, il s'offrait un laboratoire de psychologie. Il allait pouvoir poser des questions à Aditya, via Dewi, qu'il ne pourrait jamais poser en réunion budgétaire. Il allait découvrir ses peurs, ses désirs les plus profonds, ses rituels de maquillage, ses blessures d'exilé. Il allait s'insinuer dans son intimité par la ruse, là où la force de la hiérarchie aurait échoué.
L'archiviste de l'ombre de la veille était devenu un architecte de la manipulation. Marc se rendit compte qu'il n'avait jamais été aussi attentif aux détails. Il vérifia la cohérence des dates, les lieux fréquentés par son avatar, s'assurant que Jean Legrand ne soit jamais présent à Paris en même temps que Marc lors de ses futurs déplacements professionnels. Il prévoyait déjà d'utiliser ses voyages d'affaires pour "faire voyager" Jean. Jean serait à Lyon quand Marc serait à Lyon, mais Jean serait "en transit" ou "dans un hôtel discret".
Une fois le profil complété, Marc resta un long moment à contempler le visage de Jean Legrand sur l'écran. Cet homme n'existait pas, et pourtant, il allait bientôt devenir l'interlocuteur le plus important de la vie d'Aditya. Il y avait une forme de mélancolie dans cette réalisation. Marc réalisait qu'il était en train de s'effacer derrière sa création. Il n'était plus le sujet du désir, il en était le metteur en scène. Mais cette dépossession de lui-même était le prix à payer pour accéder au corps et à l'âme de son employé.
Il se rappela la scène de la bibliothèque de l'après-midi, le pantalon tendu d'Aditya, la souplesse de son dos. La question de son homosexualité, qui l'avait tant tourmenté quelques heures plus tôt, semblait s'estomper derrière l'ingéniosité de son plan. Jean Legrand, lui, n'avait pas à se poser de questions sur son orientation sexuelle. Jean était un esthète. Jean aimait la beauté, sans distinction de genre, avec une prédilection pour le sacré et le profane mêlés. En endossant le costume de Jean, Marc s'autorisait toutes les audaces, toutes les curiosités, sans avoir à en répondre devant son miroir de mari et de père.
Il était tard. L'agence commençait à se vider. Les bruits de pas dans le couloir se faisaient plus rares. Marc savait qu'Aditya ne tarderait pas à partir. Il ne voulait pas être surpris avec ce profil ouvert sur son écran. Il enregistra les paramètres de sécurité, mémorisa le mot de passe complexe qu'il s'était imposé, et ferma l'onglet d'un clic sec. Le silence revint dans le bureau.
Il se leva, rajusta sa veste, et se dirigea vers la sortie. En passant devant le box d'Aditya, il vit que le jeune homme était encore là, rangeant ses affaires avec sa méticulosité habituelle. Marc ne s'arrêta pas. Il ne lui adressa pas la parole. Il se contenta d'un signe de tête distant, celui du patron envers son subordonné. Mais intérieurement, il bouillonnait. Il avait hâte de rentrer chez lui, non pas pour retrouver Sophie et les enfants, mais pour s'enfermer dans son bureau de la plaine Monceau et envoyer, depuis le compte de Jean Legrand, le premier message à Dewi.
L'avatar était prêt. L'arme était chargée. Marc descendit dans le parking de l'agence, sentant sur son visage le vent frais de la soirée parisienne. Il se sentait investi d'une double vie palpitante, d'une puissance que l'argent ou la réussite sociale ne lui avaient jamais procurée. Il n'était plus seulement Marc, le directeur d'agence. Il était aussi Jean Legrand, le futur confident de la Déesse. En s'asseyant au volant de sa voiture, il fixa son reflet dans le rétroviseur et, pour la première fois de la journée, il sourit vraiment. La création était achevée. Le jeu, le vrai jeu, allait pouvoir commencer.
Il pensa à la photo de Dewi qu’il avait en tête, celle où elle portait son voile blanc, les yeux baissés. Il imagina la surprise d’Aditya, ce soir, en découvrant la demande d’ami de cet homme si distingué, si proche de ses rêves de prestige. Il imagina la première conversation, le premier "bonsoir" de Jean. Il sentit son cœur battre plus vite. Ce n'était plus de la peur, c'était l'excitation d'un chasseur qui a tendu son piège et qui s'apprête à voir la proie s'en approcher. Marc était prêt à tout pour que Dewi tombe amoureuse de Jean, car il savait que derrière Jean, c'était lui qui tiendrait les rênes. La création de l'avatar était l'acte de naissance de sa domination future.





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Dewi - Ch 07 (roman)

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Dewi
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Chapitre 7 : Le Guetteur de l’Avenue de Messine




L’agence de l’avenue de Messine s’éveillait dans le ronronnement feutré des climatiseurs et le tintement discret des tasses à café. Lorsque Marc franchit le seuil, il fut frappé par la banalité écrasante du décor. Les murs blancs, la moquette grise, les luminaires design : tout était identique à la veille, et pourtant, pour lui, chaque détail semblait désormais chargé d’une électricité statique, d’une sous-jacence qu’il était seul à percevoir. Il salua la réceptionniste d’un signe de tête sec, évitant son regard, comme si ses propres yeux pouvaient trahir les images de débauche qui y étaient imprimées depuis la nuit dernière. Il traversa l’open-space d'un pas rapide, se sentant comme un espion en territoire ennemi, ou plutôt comme un propriétaire revenant inspecter un trésor caché dont personne d'autre ne soupçonnait l'existence.
Une fois dans son bureau, il posa sa mallette sur le cuir du sous-main. Son premier geste, instinctif et prémédité, fut de laisser la porte grande ouverte. C’était une rupture avec son habituelle politique de "porte fermée", synonyme de concentration et de hiérarchie impénétrable. Mais ce matin, le besoin de voir était plus fort que le besoin de diriger. Il s’assit, ajusta son fauteuil de manière à avoir un angle de vue parfait sur le couloir qui menait aux bureaux de la comptabilité. Il guettait. Chaque silhouette qui passait dans le champ de vision de l'embrasure provoquait en lui un tressaillement nerveux. Il feignait de consulter ses mails, ses doigts survolant le clavier sans jamais taper un mot, tandis que ses yeux, tels des sentinelles, restaient fixés sur le flux des employés qui arrivaient.
Quand Aditya apparut enfin, Marc sentit une décharge d'adrénaline lui parcourir l'échine. Le jeune homme marchait d'un pas léger, presque silencieux, tenant son sac à l'épaule. Il portait son habituel costume gris anthracite, une chemise blanche immaculée boutonnée jusqu'au col, et cette expression de réserve polie qui faisait de lui l'employé modèle. Marc le regarda passer, fasciné par le contraste. Sous cette armure de textile tergal, sous cette apparence de sérieux administratif, il savait ce qui se cachait. Il voyait, par transparence mentale, la peau ambrée, l'absence de poils, le souvenir de Dewi. Aditya ne tourna pas la tête ; il disparut dans son box, ignorant qu'il venait d'être la proie d'un examen visuel d'une violence inouïe.
La matinée fut un long supplice d'observation. Marc ne travaillait pas ; il simulait. Il passait des appels téléphoniques dont il oubliait le contenu à peine le combiné raccroché. Son esprit était un champ de bataille où se livraient un combat féroce sa conscience de directeur et son obsession d'archiviste. De temps en temps, il se levait, prétexter d'aller chercher un document ou de parler à un collaborateur, uniquement pour passer devant le bureau d'Aditya. Il le voyait de dos, penché sur ses tableaux Excel, les épaules fines, la nuque dégagée. Chaque détail physique confirmait les clichés du Drive. La réalité n'était pas une déception ; elle était un amplificateur.
Vers le milieu de l'après-midi, Marc décida de passer à l'action. Il avait besoin de voir ce corps en mouvement, de le soumettre à une inspection physique rapprochée sans en avoir l'air. Il prit un dossier volumineux concernant un vieux litige de transport en Malaisie, un document qu'il savait sans importance immédiate, et alla le placer tout au fond de sa propre bibliothèque. Il choisit l'étagère la plus basse, celle qui obligeait à se mettre à genoux, dissimulée derrière des rangées de boîtes d'archives poussiéreuses. Puis, il revint à son bureau et appuya sur l'interphone.
— Aditya, et Laurent aussi, s'il vous plaît. Venez dans mon bureau quelques instants.
L'attente fut brève. Laurent, un jeune assistant zélé, entra le premier, suivi par Aditya. Les deux hommes se tinrent debout devant le grand bureau de Marc. Marc resta assis, jouant avec un stylo plume — un geste qui, inconsciemment, le renvoya à la vidéo du stylo bleu, lui provoquant une brève bouffée de chaleur qu'il réprima aussitôt.
— Messieurs, commença-t-il d'une voix qu'il voulait autoritaire mais qui vibrait d'une tension contenue. Je cherche le dossier de clôture Malaisie 2024. Il me semblait l'avoir classé ici, mais je n'arrive pas à mettre la main dessus. Laurent, vérifiez les étagères du haut, là-bas. Aditya, s'il vous plaît, regardez dans la partie basse, derrière les archives mortes. Il a dû glisser.
Les deux employés s'exécutèrent. Marc se leva et fit quelques pas, se postant de manière à surplomber Aditya. Tandis que Laurent s'escrimait sur la pointe des pieds, Aditya s'agenouilla avec une grâce naturelle. Marc sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Dans sa tête, le diaporama érotique de la nuit dernière s'enclencha à nouveau. Les images de Dewi en lingerie, de Dewi nue sur le dos, se superposaient à la silhouette du comptable en costume.
Aditya se pencha en avant pour écarter les boîtes d'archives. Sous l'effet du mouvement, le tissu du pantalon de costume se tira sur ses hanches et ses fesses. Marc fixa cet endroit avec une intensité de prédateur. Il voyait la courbure, la finesse du bassin, et il imaginait la peau ambrée et imberbe qu'il avait tant scrutée sur son écran. Il guettait chaque geste : la manière dont Aditya utilisait ses mains pour déplacer les dossiers, la flexion de son dos, la tension de ses cuisses sous le tergal. C’était une inspection tactile par le regard. Chaque mouvement d’Aditya était une confirmation de l'anatomie qu'il avait apprise par cœur. Marc se sentait monter une excitation qu'il jugeait à la fois délicieuse et révoltante dans ce cadre professionnel.
— Laurent, ça suffit, trancha Marc brusquement sans quitter Aditya des yeux. Je pense que ce n'est pas en haut. Vous pouvez disposer, retournez à vos tâches.
L'assistant, un peu surpris par ce renvoi soudain, salua et quitta la pièce. Marc se retrouva seul avec Aditya. Le silence dans le bureau devint épais, presque palpable. Le seul bruit était celui du papier froissé alors qu'Aditya continuait sa recherche.
— Regardez un peu plus vers la gauche, Aditya, murmura Marc, sa voix descendant d'un octave. Derrière la boîte grise.
Aditya ne répondit pas, se contentant d'obéir. Il était maintenant presque à quatre pattes, cherchant au fond de l'étagère. Marc surplombait cette soumission physique avec une jouissance malsaine. Il détaillait la nuque d'Aditya, là où les cheveux noirs étaient coupés de près, et il visualisait le visage de Dewi, lourd de maquillage, se renversant en arrière. Il avait l'impression d'avoir un pouvoir de rayons X, de voir à travers les vêtements, de voir le "Waria" caché sous le cadre supérieur.
— Je l'ai, Monsieur, dit enfin Aditya d'une voix douce.
Il se redressa avec une souplesse de chat, tenant le dossier Malaisie entre ses mains fines. Il fit face à Marc, les yeux baissés, offrant le document. Leurs doigts se frôlèrent une fraction de seconde lors de l'échange. Pour Marc, ce fut comme toucher une ligne à haute tension. La peau d'Aditya était fraîche, lisse, exactement comme il l'avait imaginée.
— Bien. Merci. Disposez, Aditya.
Le comptable s'inclina légèrement et quitta le bureau. Marc attendit qu'il soit sorti pour refermer la porte, cette fois-ci avec un déclic définitif. Il s'adossa au bois verni, le cœur battant à tout rompre. L'expérience physique avait été plus dévastatrice que prévu. Voir Aditya dans la réalité de l'agence, le faire bouger selon ses ordres, avait ancré l'obsession dans le réel. Ce n'était plus seulement un délire numérique de minuit ; c'était une pathologie qui s'insinuait dans son outil de travail, dans son autorité, dans son quotidien.
Il retourna s'asseoir, mais ses mains tremblaient légèrement. La question qui l'avait assailli la veille revint avec une force décuplée : *"Suis-je gay ?"*. Il regarda ses mains, les mains d'un homme de pouvoir, et il se sentit étranger à lui-même. S'il était gay, comment avait-il pu vivre cinquante ans sans le savoir ? Comment pouvait-il encore aimer le corps de Sophie ? Il tenta de se rassurer : ce n'était pas un homme qu'il avait regardé chercher un dossier, c'était Dewi. C'était l'entité hybride, le secret, la transgression. Mais l'argument sonnait faux. La peau qu'il avait voulu toucher était celle d'Aditya.
*"Que vais-je faire ?"*, se demanda-t-il en fixant le dossier Malaisie resté sur son bureau.
Il ne pouvait pas continuer ainsi. L'observation passive ne suffisait plus. Il avait besoin de plus, mais il ne pouvait pas risquer une approche directe. Un chantage immédiat serait trop risqué, trop brutal ; il pourrait provoquer une fuite ou une démission d'Aditya, et Marc perdrait alors son accès à la source de son plaisir. Il lui fallait un terrain d'essai, un laboratoire où il pourrait manipuler Aditya sans se dévoiler, où il pourrait sonder la psyché de la Waria et obtenir de nouvelles images, de nouveaux aveux, sans mettre en péril son fauteuil directorial.
L'idée germa alors, avec la précision froide d'un plan comptable. Un chemin détourné.
Puisqu'Aditya vivait une double vie sur les réseaux sociaux, c’est là que Marc devait le traquer. S’il créait un faux profil Facebook, un avatar crédible, il pourrait entrer en contact avec Dewi. Il pourrait se faire passer pour un admirateur, un homme d'affaires international, un esthète du genre. Il pourrait la flatter, la faire parler, et surtout, il pourrait exiger d'elle des choses qu'il n'osait pas encore demander à son employé. Il deviendrait le spectateur privilégié et le metteur en scène secret de la vie de Dewi, tout en restant le patron distant et respecté d'Aditya.
Une excitation nouvelle, plus cérébrale et plus perverse encore, s'empara de lui. Il commença à imaginer cet avatar. Il lui fallait un nom solide, un nom qui inspire la confiance et le prestige. **Jean Legrand**. Oui, quelque chose de très français, de très classique. Il utiliserait une photo d'homme d'affaires trouvée sur une banque d'images libre de droits, un homme de son âge mais avec un air plus voyageur, plus libre. Il construirait une légende : un consultant travaillant entre Paris et l'Asie du Sud-Est, amateur d'art et de cultures singulières.
Marc sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres. C’était le plan parfait. En créant Jean Legrand, il ne se contentait pas de poursuivre son obsession ; il la dédoublait. Il allait jouer sur deux tableaux, manipulant les fils de la marionnette Aditya au bureau et ceux de la poupée Dewi sur le réseau. Il allait devenir le maître des ombres. Il tourna son écran de manière à ce que personne ne puisse voir ce qu'il faisait par le reflet des vitres, et il ouvrit la page d'accueil de Facebook.
La création de l'avatar commença. Marc ne voyait plus l'avenue de Messine, il ne pensait plus à Sophie, il ne pensait même plus à sa propre crise d'identité. Il était tout entier focalisé sur la naissance de Jean Legrand, l'instrument de sa conquête. L'archiviste de l'ombre s'apprêtait à devenir un séducteur virtuel, et dans le silence de son bureau directorial, Marc signait son pacte définitif avec l'obsession. Il savait que rien ne serait plus jamais comme avant, et pour la première fois, cette pensée ne l'effrayait plus. Elle le transportait.






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Dewi - Ch 06 (roman)

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Dewi
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Chapitre 6 : Le Lendemain de Noces




Le monde revint à Marc par le biais d’une sensation de chaleur humide et d’un parfum de savon à la rose qui semblait flotter dans la pénombre de la chambre. Ce n’était pas le réveil brutal des matins de semaine ordinaires, rythmé par le gong électronique du smartphone, mais une transition douce, presque onirique. Il sentit une pression familière et pourtant oubliée sur ses lèvres. Sophie était penchée sur lui, son visage encore auréolé de la buée de la salle de bain. Elle lui déposa un baiser sur la bouche, un baiser plein, tendre, d’une intensité qu’elle n’avait plus manifestée depuis des mois, peut-être des années. Marc ouvrit les yeux, un peu hébété, et fut immédiatement frappé par l’expression de sa femme. Elle paraissait heureuse. D’un bonheur paisible et rayonnant, comme si un poids s’était envolé de ses épaules durant la nuit.
Elle se tenait debout près du lit, enveloppée dans une grande serviette de bain blanche qui soulignait la courbe de ses épaules, une seconde serviette formant un turban impeccable autour de sa chevelure. Des perles d'eau brillaient encore sur sa peau claire, témoignant d'une douche prise dans l'énergie d'un nouveau départ.
— Allez, c'est l'heure, paresseux, murmura-t-elle avec une voix chantante. Va prendre une douche, le petit-déjeuner est prêt.
Marc la regarda s'éloigner vers le dressing d'un pas léger. Il comprit immédiatement que sa performance de la veille, cette fougue sombre qu'il avait puisée dans les images de Dewi, avait agi sur Sophie comme un baume miraculeux. Elle y voyait un regain d'amour, une reconquête de son désir de femme, là où il n'y avait eu qu'un transfert lâche et obsessionnel. Ce malentendu fondamental, loin de le rassurer, creusa instantanément un fossé de culpabilité dans son esprit, mais il le referma aussitôt avec la froideur qui commençait à devenir sa nouvelle peau. Il s'extirpa des draps froissés, sentant son corps encore lourd de l'épuisement nerveux de la nuit, et se dirigea vers la salle de bain.
Dès que l'eau brûlante frappa ses épaules, la digue céda. Le jet de la douche, au lieu de le laver, semblait faire ressurgir les images de la veille avec une netteté insupportable. Sous ses paupières closes, le film reprenait. Il revit la faille numérique, l'ordinateur d'Aditya brillant dans l'obscurité du bureau de l'avenue de Messine, le clic frénétique de la souris, le transfert des dossiers. Mais ce sont surtout les heures passées seul dans son bureau secondaire qui revenaient le hanter. Il se revit, l'œil rivé à l'écran, disséquant la peau ambrée, scrutant l'absence de poils, s'attardant sur l'anatomie de cette Waria qu'il ne pouvait plus appeler autrement que Dewi.
En se savonnant, ses mains parcouraient son propre corps de quinquagénaire, et il ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison. Il sentait la rugosité de sa propre peau, les muscles plus lourds, la pilosité qu'il jugeait soudainement grossière par rapport à la perfection de porcelaine qu'il avait admirée sur l'écran. Il se rappelait la vidéo de la masturbation, la manière dont Dewi s'offrait à l'objectif, et une onde de chaleur le parcourut à nouveau, malgré l'eau chaude. Il se sentait comme un homme vivant dans deux dimensions parallèles. D'un côté, le carrelage immaculé, le parfum du savon familial, le sourire de sa femme ; de l'autre, ce gouffre de pixels, ce désir hybride et la trahison systématique de tout ce qu'il représentait. Il resta de longues minutes sous le jet, laissant l'eau couler sur son visage, essayant d'effacer le souvenir de l'éjaculation sur le ventre de Sophie, cet acte de transfert où il l'avait utilisée comme un simple réceptacle pour son fantasme indonésien.
Il sortit de la douche, s'essuya vigoureusement et s'habilla avec une application mécanique. Il choisit une chemise bleue claire, une cravate en soie sombre, ajusta sa montre. Il se regarda dans le miroir. L'homme qui lui rendait son regard était le même que la veille : un directeur d'agence impeccable, un mari solide. Le masque était intact. Rien, dans les rides discrètes au coin de ses yeux ou dans la fermeté de sa mâchoire, ne laissait deviner l'archiviste de l'ombre qui habitait désormais son cerveau.
Il rejoignit la cuisine, le cœur de la vie domestique. L'odeur du pain grillé et du café frais l'accueillit. Ses deux enfants étaient déjà attablés, dévorant leurs céréales dans le cliquetis joyeux des cuillères contre le bol. Sophie, désormais habillée d'un tailleur élégant pour sa propre journée de travail, s'affairait autour de la table. En la voyant, Marc éprouva un élan de tendresse mêlé de pitié. Il s'approcha d'elle et, dans un geste de mise en scène parfaite, lui posa un baiser sur le cou. Sophie frissonna légèrement et lui rendit un regard rayonnant. Pour elle, l'harmonie était rétablie. Le couple avait traversé une zone de turbulences et en sortait grandi.
— Tu as bien dormi ? demanda-t-elle en lui tendant son café.
— Comme une souche, mentit-il sans ciller. J'avais besoin de décompresser.
Il s'assit avec les enfants, échangeant quelques mots sur leur journée à venir, sur le contrôle de mathématiques du grand et la leçon de danse de la petite. Il jouait son rôle avec une précision de métronome, mais son esprit était déjà ailleurs, sur le chemin de l'avenue de Messine. Il visualisait le couloir de l'agence, le bureau d'Aditya, et la confrontation silencieuse qui l'attendait. Il avait hâte de voir si la réalité physique de son employé correspondrait à la cartographie érotique qu'il avait établie durant la nuit.
Le petit-déjeuner terminé, la mécanique familiale s'enclencha. Ils sortirent tous ensemble sur le palier, un bloc uni de respectabilité bourgeoise. Dans le parking de l'immeuble, Sophie monta dans sa propre voiture, une citadine nerveuse, et lui adressa un dernier signe de la main, un baiser soufflé à travers la vitre. Marc l'observa partir, puis installa les enfants à l'arrière de sa berline allemande.
Le trajet jusqu'à l'école fut une parenthèse de normalité feinte. Marc écoutait les chamailleries sur la banquette arrière, répondant par des remontrances automatiques, tandis que ses mains serraient le volant de cuir avec une force excessive. Il se sentait comme un étranger dans sa propre voiture, un imposteur conduisant ses enfants vers leur avenir alors qu'il venait de basculer dans un passé et un présent de mensonges. Une fois les enfants déposés devant la grille de l'école, après les baisers rituels et les "travaille bien", Marc se retrouva seul dans l'habitacle.
Le silence retomba brutalement. Il resta quelques instants immobile, regardant les autres parents d'élèves presser le pas, englués dans leurs vies ordinaires. Lui, il portait une bombe atomique dans sa poche, sous la forme d'un secret numérique capable de tout raser. Il engagea la première et prit la direction du bureau. Le trajet ne lui sembla durer qu'une seconde. Il était déjà projeté dans l'étape suivante. Il ne pensait plus à Sophie, ni aux enfants. Il pensait à la démarche d'Aditya, à la finesse de ses poignets, à la manière dont il baissait les yeux. Le monde extérieur n'était plus qu'un décor flou. La seule réalité qui comptait désormais se trouvait derrière la porte en verre de l'agence, là où la Déesse de l'ombre l'attendait, dissimulée sous le costume gris d'un comptable exemplaire. Il gara sa voiture, verrouilla les portières, et rajusta sa veste. La journée pouvait commencer. L'obsession changeait de décor, mais son intensité, elle, ne faisait que croître.




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Dewi - Ch 05 (roman)

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Dewi
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Chapitre 5 : Le Transfert du Désir




La lumière bleutée de l’écran de l’ordinateur s’éteignit enfin, plongeant le petit bureau dans une obscurité soudaine qui parut à Marc plus lourde que le plomb. Pendant quelques secondes, il resta assis dans le noir, le silence de l’appartement bourdonnant à ses oreilles comme un acouphène. Ses yeux, brûlés par l’exposition prolongée aux pixels et à l’anatomie crue d’Aditya, voyaient encore des taches de lumière danser sur ses rétines, des formes ambrées et des courbes de soie qui refusaient de s’effacer. Son corps était une machine sous tension, son érection, toujours aussi impérieuse, lui dictait une urgence qu’il ne pouvait plus contenir. Il se leva, les muscles des jambes ankylosés par l’immobilité, et quitta la pièce sur la pointe des pieds, tel un cambrioleur dans sa propre demeure.
Avant de rejoindre la chambre conjugale, il fit un détour par le couloir des enfants. Par réflexe, par besoin de se rattacher à une réalité qui ne soit pas souillée, il entrouvrit la porte de leurs chambres. Le souffle régulier de son fils, le sommeil paisible de sa fille sous sa couette aux motifs enfantins, tout cela lui parut d'une pureté insupportable. Il resta quelques instants sur le seuil, une main sur la poignée, sentant le gouffre se creuser entre le père de famille qu’il était censé incarner et le prédateur numérique qu’il était devenu en l’espace de quelques heures. Il referma la porte avec une douceur infinie, une précaution de conspirateur. Le décor était planté : l'ordre régnait, la morale était sauve en apparence. Il pouvait maintenant procéder à l'ultime étape de sa nuit.
Lorsqu'il entra dans la chambre, la pénombre n'était troublée que par la lueur diffuse des lampadaires de l'avenue de Messine filtrant à travers les persiennes. Sophie dormait, sa silhouette dessinant une colline familière sous les draps de lin. Marc se déshabilla avec une hâte fébrile, abandonnant son pyjama sur le tapis. En se glissant sous la couette, il perçut l’odeur de sa femme : un mélange de crème de nuit à la rose et de linge propre, un parfum de confort et de routine. C’était l’odeur de la sécurité, mais pour Marc, à cet instant, c’était une toile blanche sur laquelle il allait projeter le film obscène qui tournait en boucle dans son esprit.
Il s’approcha de Sophie, son corps brûlant de la chaleur accumulée durant sa transe devant l’écran. Il commença par lui caresser l'épaule, puis le bras, ses doigts cherchant la douceur de la peau. Sophie remua, émergeant lentement des brumes du sommeil. Elle murmura son nom, surprise par cette intrusion nocturne, car leurs ébats étaient d'ordinaire plus programmés, plus calmes. Marc ne lui laissa pas le temps de se réveiller tout à fait. Il chercha son cou, y déposant des baisers pressants, presque voraces. Il sentait sous ses lèvres le pouls de sa femme, mais dans son imagination, c’était la peau ambrée et imberbe d’Aditya qu’il parcourait.
— Marc… ? Qu’est-ce qui t’arrive ? murmura-t-elle, la voix encore chargée de sommeil.
— Je te désire, Sophie. Je te désire tellement, répondit-il d'une voix rauque, une voix qu'il ne reconnaissait pas lui-même.
Il commença à l'embrasser sur les lèvres avec une passion inhabituelle, une fougue qui tenait plus de la possession que de l'affection. Sa langue cherchait celle de sa femme avec une insistance qui finit par briser les dernières résistances du sommeil de Sophie. Elle commença à répondre, surprise et flattée par cette ardeur soudaine. Marc déplaça ses baisers sur sa poitrine, ses mains parcourant le corps de son épouse avec une autorité nouvelle. Sous ses paumes, il sentait les seins de Sophie, leur rondeur maternelle, mais il fermait les yeux. Aussitôt, l’obscurité de ses paupières se transformait en écran de cinéma.
Il ne voyait plus Sophie. Il voyait Dewi.
Il voyait le contraste du hijab noir sur la poitrine plate et imberbe. Il voyait ce petit grain de beauté sur la hanche qu’il avait repéré lors de son archivage maniaque. Chaque caresse qu’il prodiguait à sa femme était une caresse qu’il adressait virtuellement à son comptable. Lorsqu’il embrassait les mamelons de Sophie, il visualisait les petits tétons roses d’Aditya. Lorsqu’il passait ses mains sur les hanches de son épouse, il imaginait la souplesse androgyne du corps indonésien. Le transfert était total, une alchimie perverse où le corps de la femme légitime servait de réceptacle physique à un fantasme masculin interdit.
L’acte lui-même commença dans une sorte de fureur contenue. Marc faisait l’amour à son épouse avec une force qu’il n’avait plus déployée depuis des années. Il était mû par une énergie sombre, une pulsion de vie et de mort mêlée. Sophie, emportée par ce tourbillon inattendu, gémissait, ses ongles s’enfonçant dans le dos de son mari. Elle était loin de se douter qu’elle n’était qu’un instrument, une doublure de chair. Marc la manipulait, la retournait, cherchant dans les mouvements de son corps les angles qu'il avait vus dans les vidéos de Dewi. Il se plaisait à imaginer que c'était Aditya qui criait sous lui, que c'était cette Waria qu'il possédait enfin, brisant sa déférence de bureau dans le fracas de l'orgasme.
Sophie atteignit le sommet rapidement, son corps secoué de spasmes, sa respiration haletante contre l'oreille de Marc. Elle l'appela, son nom comme un ancrage dans la réalité, mais Marc n'était déjà plus là. Il était dans la chambre de bonne d'Aditya, il était dans la lumière crue des néons, il était au cœur de la vidéo de masturbation. Il voyait Dewi écarter les fesses, il voyait le stylo, il voyait l'anus rose et soigné. Cette vision fut le déclencheur final. Il sentit le plaisir monter, une vague de fond dévastatrice.
Au moment crucial, dans un ultime réflexe de retrait qui tenait autant de la technique contraceptive que d'un désir de voir le résultat de sa propre excitation, il se retira de Sophie. Il éjacula avec une violence libératrice sur son ventre. Le sperme jaillit, blanc et brûlant, venant tacher la peau de son épouse. C’était le point final de sa transe, la signature physique de sa trahison. Il resta un instant suspendu au-dessus d'elle, le souffle court, contemplant la substance sur le corps de Sophie comme s'il s'agissait d'une preuve de son crime. Dans sa tête, l'image de Dewi se superposait encore à celle de sa femme, le regard chargé de khôl semblant le défier à travers le temps et l'espace.
Le silence retomba sur la chambre, troublé seulement par leurs deux respirations qui cherchaient à retrouver un rythme normal. Sophie, encore étourdie par la violence et la beauté de l'acte, restait immobile, les yeux clos, un demi-sourire aux lèvres. Elle croyait avoir retrouvé l'amant des premiers jours, elle croyait que le travail et le stress avaient enfin laissé place à une passion renouvelée.
Marc, lui, sentit une fatigue immense l'envahir, une chute de tension brutale après l'adrénaline de la nuit. Le désir s'était évaporé pour laisser place à une lucidité froide et un peu sale. Il se redressa légèrement, chercha à tâtons sur la table de chevet et attrapa une boîte de mouchoirs en papier. Avec une gestuelle méticuleuse, presque administrative, il commença par s'essuyer le sexe, retrouvant cette obsession de la propreté qui le caractérisait. Puis, d'un geste qu'il espérait tendre mais qui n'était que fonctionnel, il essuya le sperme qui commençait à refroidir sur le ventre de sa femme.
Le froissement du papier-mouchoir était le seul son dans la pièce. Marc frottait la peau de Sophie avec une application de nettoyeur de scène de crime. Une fois la tâche accomplie, il jeta le mouchoir dans la petite corbeille sous le bureau. Il se recoucha, sentant son corps devenir lourd. Il attira Sophie contre lui, passant un bras protecteur autour de ses épaules. Sa femme se blottit contre son torse, soupirant d'aise, convaincue d'être aimée et désirée pour ce qu'elle était.
— C’était merveilleux, Marc… murmura-t-elle, sa voix s’éteignant déjà dans le sommeil.
— Dors, Sophie. Tout va bien, répondit-il, la gorge serrée.
Il ferma les yeux à son tour. Mais le sommeil qui le cueillit ne fut pas celui du juste. Dans l'obscurité de son inconscient, les images de l'archivage revenaient déjà. Il voyait Aditya au bureau, il voyait le voile de Dewi flotter dans l'avenue de Messine. Le transfert du désir était accompli, mais il n'avait rien résolu. Marc s'endormait dans les bras de sa femme, mais son esprit était resté enfermé dans le dossier « Data-Indo », prisonnier volontaire d'une identité qu'il venait de profaner au cœur même de son foyer. La nuit continuait son œuvre, et le lendemain, au bureau, le jeu de dupes ne ferait que commencer. Marc s'endormit, le corps épuisé, mais l'âme définitivement hantée par la Déesse qu'il avait volée à son comptable.




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Dewi - Ch 04 (roman)

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Dewi
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Chapitre 4 : L’Obsession Nocturne




L’horloge numérique posée sur le coin du bureau en acajou affichait vingt-deux heures quinze. Dans le silence feutré de l’appartement de la plaine Monceau, ce chiffre semblait pulser d’une lueur radioactive. Marc n’avait pas bougé de son fauteuil depuis que le tri administratif des fichiers d’Aditya avait été achevé, un quart d’heure plus tôt. Le travail de l’archiviste était terminé, les dossiers étaient nommés, les dates recoupées, les preuves sécurisées dans le nuage. Mais l’ordre n’avait pas apporté la paix ; il avait simplement dégagé le terrain pour une invasion bien plus dévastatrice. Le cadre rigide de la gestion comptable s’était effondré, laissant place à une curiosité organique, brute, qui ne demandait plus à comprendre, mais à voir. À voir jusqu’à la nausée, jusqu’à la brûlure.
Marc sentait l’air de la petite pièce se raréfier. La lumière de l’écran de vingt-sept pouces était la seule source de vie dans ce sanctuaire domestique. À cette heure, Sophie s’était probablement déjà glissée sous la couette, les enfants étaient plongés dans les rêves innocents de l’enfance, et lui, le patriarche, le directeur, le garant de la morale familiale, entrait dans la phase la plus sombre de sa nuit. Il ne s’agissait plus de chantage ou de stratégie professionnelle. Il s’agissait d’un scrutin anatomique d’une précision chirurgicale qui allait faire basculer son identité dans le vide.
Il commença par ouvrir les clichés en ultra-haute définition, ceux qu'il avait classés dans le dossier « Intimité Alpha ». Sous le zoom du logiciel de visualisation, la peau d’Aditya devint un paysage étrange et fascinant. Ce qui terrassait Marc, ce qui l’hypnotisait au point de lui faire oublier de respirer, c’était l’homogénéité absolue de cette chair. La peau était ambrée, d’un ton chaud qui rappelait le miel de forêt, mais elle possédait une texture de nacre ou de soie. Marc parcourait l’écran avec son curseur, s’attardant sur les zones les plus lisses. L’absence totale de poils était un choc visuel constant. Pas une ombre sur les cuisses, pas un duvet sur le torse, pas la moindre trace de virilité rugueuse sur les bras. C’était une peau de porcelaine, une surface de projection pure, sans aucune aspérité masculine.
Il zooma sur un cliché d’une netteté impudique montrant l’anus d’Aditya. En tant qu’homme hétérosexuel, Marc n’avait jamais porté une attention particulière à cette partie de l’anatomie, qu’il considérait comme une zone de rejet ou de simple fonctionnalité. Mais ici, sous l'éclairage studio qu'Aditya avait dû bricoler dans son intimité, l'anus apparaissait comme une fleur de chair délicate, d'un rose profond, contrastant avec la peau ambrée des fesses. C’était soigné, net, presque esthétisé. Marc sentit une première pulsion de chaleur irradier depuis son bassin, une sensation qu’il tenta de refouler par un réflexe de dégoût qui ne fonctionnait plus. Le scrutin continuait vers le sexe. Il le trouva minuscule, presque dérisoire par rapport aux canons de la puissance masculine qu'il s'était forgés toute sa vie. C’était un petit pénis gracile, imberbe, surmontant des testicules dont la peau était d’un brun plus sombre, d’une finesse de papier à cigarette. Ce sexe ne l’effrayait pas ; il l’attirait par sa vulnérabilité apparente, par son caractère inoffensif et pourtant terriblement provocateur.
À vingt-deux heures vingt, Marc cliqua sur le dossier des vidéos. Son doigt tremblait légèrement sur la souris. Il choisit une séquence dont la vignette affichait un cadrage resserré sur le bassin. La vidéo s’ouvrit dans une lumière crue, frontale, qui ne laissait aucune place à l’imaginaire. C’était la réalité brute de la chair. Sur l’écran, Aditya – ou plutôt Dewi, car elle arborait encore ses longs cils chargés de mascara et ses boucles d’oreilles pendantes – était couchée sur le dos, sur un drap de satin noir. Ses cuisses étaient écartées au maximum, formant un V de chair ambrée qui occupait tout le champ visuel. Le téléphone qui servait de caméra était manifestement posé entre ses jambes, offrant une perspective de voyeur absolu, une plongée directe dans le sanctuaire interdit.
Marc resta pétrifié, le souffle court, ses mains crispées sur les accoudoirs de son fauteuil de cuir. Sur l'écran, Dewi commençait sa chorégraphie solitaire. D'une main longue et effilée, elle s'introduisait deux doigts dans l'anus avec une aisance déroutante, un mouvement de va-et-vient régulier, presque rythmique, qui témoignait d'une habitude ancienne et assumée. Son visage, que l'on apercevait par intermittence dans le haut du cadre, était renversé en arrière, les lèvres entrouvertes, les yeux mi-clos dans une expression de plaisir souverain. De l'autre main, elle caressait nerveusement son petit pénis excisé, ses doigts manucurés frôlant les testicules qui se contractaient sous l'effet de l'excitation. C’était une scène de profanation pure. Marc voyait le scintillement de la sueur sur les cuisses d’Aditya, entendait presque le froissement du tissu invisible.
C’est à cet instant précis, alors que l’horloge marquait vingt-deux heures vingt-cinq, que le vertige le terrassa. Une décharge électrique remonta le long de sa colonne vertébrale, faisant affluer le sang vers son entrejambe avec une brutalité qui le fit tressaillir physiquement. Marc, le directeur respecté, le mari de Sophie, le père de famille exemplaire, sentit son corps le trahir avec une force inouïe. Son érection était devenue si dure, si instantanée, qu’elle heurtait douloureusement la toile de son pantalon. Une panique glaciale s’empara de lui alors que ses yeux refusaient de se détourner de l’écran.
*"Suis-je gay ?"*
La question le frappa comme une sentence de mort sociale. Elle résonna dans le silence de son bureau avec une intensité insupportable. Toute son existence, chaque brique de son édifice social et intime, était basée sur une hétérosexualité sans faille, sur une attirance conventionnelle pour les femmes. Il commença à respirer par saccades, l'esprit en plein chaos. Il tenta désespérément de rationaliser, de construire des digues mentales pour contenir cette inondation de désir interdit. *"Non"*, se répéta-t-il avec une ferveur de condamné, *"ce n'est pas l'homme que je désire. C'est l'image de la femme. C'est Dewi."*
Il essayait de se convaincre que son excitation était le produit du contraste, du sacrilège. Il se disait que c’était le voile, le maquillage, les bijoux et la soie qui agissaient sur ses sens. Il se persuadait que si Aditya apparaissait tel qu'il était au bureau, avec ses poils imaginaires (qu'il n'avait d'ailleurs pas) et sa voix d'homme, il ressentirait un dégoût insurmontable. Mais la rationalisation s'effondrait devant la réalité de sa douleur physique. Son sexe, tendu jusqu'à la rupture, ne mentait pas. Il désirait cet être hybride, cette Waria qui se caressait devant lui. Il désirait cette peau ambrée, cet anus offert, ce petit pénis qui semblait l'appeler.
La ville dormait. Sophie dormait. Tout autour de lui, le monde restait dans les clous de la normalité, tandis qu'il s'enfonçait dans une abjection qu'il n'aurait jamais cru possible. Il se sentait sale, d'une saleté intrinsèque, comme si l'image qu'il consommait s'insinuait dans ses veines pour corrompre son sang. Il imaginait les conséquences : si la porte de ce bureau s'ouvrait maintenant, si Sophie voyait cet écran et l'état de son mari, tout s'écroulerait. Son poste, sa réputation, l'amour de ses enfants, la fortune qu'il avait amassée. Le Grand Livre de sa vie serait clôturé sur une faillite morale absolue. Mais, par un mécanisme pervers, cette conscience du danger ne faisait qu'attiser son excitation. L'interdit était un carburant surpuissant. Plus il se sentait coupable, plus son érection devenait impérieuse.
Il relança la vidéo, incapable de s'arrêter. Il s'attarda sur les détails qu'il avait manqués lors du premier visionnage : la manière dont les doigts d'Aditya s'écartaient pour mieux s'offrir, la légère rougeur qui envahissait son buste, la tension de ses muscles abdominaux. Marc était devenu un voyeur pathologique, un prédateur enfermé dans sa propre cage de verre. Il ne voyait plus un employé ; il voyait une drogue. Il analysait la scène avec une avidité qui dépassait l'érotisme pour atteindre une forme de possession spirituelle. Il voulait comprendre chaque millimètre de ce corps pour mieux se l'approprier, pour le dominer totalement.
Le vertige identitaire se mua en une hypnose profonde. À vingt-deux heures trente, Marc avait perdu la notion du temps et de l'espace. Les frontières entre son identité sociale et son désir secret s'étaient dissoutes dans la lumière bleue du moniteur. Il se sentait comme un étranger dans son propre corps, un spectateur impuissant de sa propre déchéance. Il se demanda combien d'hommes avaient vu ces images. Il ressentit une jalousie soudaine, une haine pour tous ces inconnus qui, sur Facebook ou ailleurs, avaient pu commenter ou désirer Dewi. Elle était sa découverte, elle était son secret, et il ne supporterait pas de la partager.
Son pénis lui faisait désormais mal, une douleur lancinante qui pulsait au rythme de son cœur. La tension était telle qu'il avait l'impression que sa peau allait se déchirer. Il restait immobile, les mains posées sur les genoux, n'osant pas se toucher, de peur que l'acte de masturbation ne scelle définitivement son appartenance à ce monde de l'ombre. Tant qu'il ne se touchait pas, il pouvait encore prétendre qu'il n'était qu'un observateur, un archiviste. Mais son corps, lui, avait déjà fait son choix. Il était dans un état de transe, les yeux rivés sur l'image de Dewi qui s'enfonçait les doigts dans l'anus avec cet air lascif, presque ennuyé, qui le rendait fou.
*"Je ne suis pas gay"*, martela-t-il une dernière fois dans le silence de son crâne en feu. *"C’est une fascination pour l’esthétique de l’Asie, pour la Waria en tant qu’objet culturel transgressif. C’est le pouvoir du directeur sur le subordonné qui s’exprime ainsi."*
Mais les mots étaient vides. Ils n'avaient aucune prise sur la réalité biologique. Il regardait la main d'Aditya caresser son petit sexe, et il imaginait cette main sur lui. Il imaginait ses propres doigts s'enfonçant dans cette chair ambrée. Il visualisait Aditya au bureau le lendemain matin, vêtu de son costume gris, et il savait qu'il verrait, à travers le tissu, chaque détail de cette vidéo. La connaissance du secret était un pouvoir, mais c'était aussi une chaîne qui le liait à sa proie. Il ne pourrait plus jamais donner un ordre à Aditya sans penser à cette vidéo. Il ne pourrait plus jamais le regarder dans les yeux sans voir Dewi.
L'obsession nocturne avait atteint son paroxysme. Marc était piégé dans un cercle de lumière blanche au milieu des ténèbres de son appartement. Il était comme hypnotisé par la répétition des gestes sur l'écran, par la boucle numérique de la luxure. Son identité de mari et de père s'effaçait, ne laissant subsister qu'une conscience purement désirante, un regard dévorant. Il sentait que le monde extérieur, celui du jour et des règles, était devenu une illusion, et que la seule vérité résidait dans cette chambre de bonne indonésienne filmée à la va-vite.
La fin du chapitre le trouva dans cet état de pétrification érotique. Il ne bougeait plus, ses yeux brûlaient, son érection était une barre de fer qui lui broyait le bassin. Le temps n'existait plus, les horaires n'étaient plus que des chiffres sans importance. Il y avait Marc, et il y avait Dewi. Et entre les deux, il y avait ce gouffre béant dans lequel il était en train de tomber, sans espoir de retour. Il restait là, hébété par sa propre excitation, terrassé par la découverte de sa propre noirceur, tandis que sur l'écran, Dewi continuait de s'offrir, indifférente au désastre qu'elle venait de provoquer dans l'âme de son maître. L'archiviste était mort ; l'esclave de l'image était né. Marc, haletant dans le noir, comprit que sa vie de cadre supérieur n'était plus qu'une parenthèse qu'il s'apprêtait à refermer pour toujours.





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Dewi - Ch 03 (roman)

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Dewi
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Chapitre 3 : L’Archiviste de l’Ombre




Le trajet entre l’avenue de Messine et le domicile familial de la plaine Monceau s’était déroulé dans une sorte de brouillard sensoriel, une parenthèse automatique où Marc avait conduit sa berline allemande avec une précision de somnambule. Paris, à cette heure-là, n’était plus qu’un défilé de phares rouges, une rumeur lointaine de ville pressée, mais l’esprit de Marc était resté figé sur le souvenir de la lumière bleutée du bureau d’Aditya. Dans la poche de sa veste, la clé USB n’était plus là – il l’avait laissée dans son tiroir verrouillé au bureau après avoir sécurisé le nuage – mais le poids de ce qu’il transportait mentalement était bien plus accablant. Il avait le sentiment d’avoir ingéré un poison lent, une substance qui modifiait la structure même de sa perception. Chaque klaxon, chaque reflet de néon sur le pare-brise, semblait désormais porteur d'une sous-jacence érotique et interdite. Il voyait des voiles là où il n'y avait que des rideaux, des regards de khôl là où les passantes n'arboraient que la fatigue du crépuscule.
Lorsqu’il franchit le seuil de son appartement, l’odeur de la cire pour parquet et du parfum d’intérieur à la fleur d’oranger l’accueillit comme le rappel d’un monde qui lui devenait subitement étranger. Tout y était calme, harmonieux, d’une respectabilité sans faille. L'entrée était vaste, les cadres parfaitement alignés, et le silence n'était troublé que par le ronronnement discret du réfrigérateur haut de gamme. Sophie, son épouse, apparut dans l’entrée, un sourire aux lèvres, les traits à peine tirés par sa propre journée dans une agence de communication. Elle représentait tout ce que Marc avait construit : la stabilité, l'élégance, la norme sociale. Elle était le pilier de sa façade, la garante de son appartenance à cette élite parisienne qui ne commet jamais d'impair.
— Tu as fini tard, murmura-t-elle en s’approchant pour lui offrir sa joue. Je commençais à m'inquiéter, tu n'as pas répondu à mon dernier message.
Marc déposa un baiser machinal sur la peau fraîche de sa femme. À cet instant précis, une image s’imposa à lui avec une violence insoutenable : celle de la lèvre carmin de Dewi, entrouverte dans un soupir lascif sur l'écran du bureau. Il ressentit une pointe de dégoût pour lui-même, une brève nausée morale, mais elle fut immédiatement balayée par une indifférence glaciale. Sophie était le réel, mais le réel lui paraissait soudainement fade, dépourvu de cette texture vénéneuse qu'il venait de découvrir.
— Un dossier urgent sur Jakarta, répondit-il, sa propre voix lui semblant sortir d’un enregistreur lointain, dénuée de toute émotion. Rien de grave, juste de la paperasse comptable qui traînait. Aditya a fait une erreur dans un reporting, il a fallu que je repasse derrière lui.
Le mensonge coulait avec une facilité déconcertante. En mentionnant le nom d'Aditya, il éprouva un frisson de puissance secret. C'était comme s'il prononçait un mot de passe que lui seul pouvait comprendre. Il se dirigea vers le salon où ses deux enfants jouaient avec une tablette sur le canapé. Leurs visages illuminés par l'éclat des pixels lui rappelèrent cruellement l'écran qu'il venait de quitter. Il s'approcha, posa une main sur la tête de son fils, caressa les cheveux blonds de sa fille. C'étaient les gestes d'un père aimant, des mouvements répétés des milliers de fois, mais ce soir, ils lui paraissaient être des simulations mécaniques. Il se sentait comme un acteur en fin de représentation, pressé de regagner les coulisses pour ôter son costume et retrouver sa véritable obsession.
Le dîner fut une épreuve de patience qui sembla durer une éternité. Il mangea une part de quiche aux poireaux et une salade croquante, mastiquant chaque bouchée sans en percevoir le goût. Il écoutait d’une oreille distraite le récit des progrès de son fils en mathématiques et le compte-rendu d’une réunion de copropriété fastidieuse que Sophie détaillait avec une précision inutile. Il répondait par des hochements de tête, des "c’est bien" et des sourires de circonstance qui ne montaient jamais jusqu'à ses yeux. Chaque seconde passée à table était une seconde volée à sa nouvelle vie clandestine. Dès que les assiettes furent débarrassées et que les enfants furent envoyés vers la salle de bain pour le rituel du coucher, Marc prétexta une fatigue administrative persistante et une urgence numérique.
— Je vais m'enfermer une heure ou deux dans mon bureau, Sophie. J'ai des tableaux de reporting à finaliser pour demain matin, la clôture du trimestre ne nous laisse aucun répit. Ne m'attends pas si tu es fatiguée, j'en ai pour un moment.
Sa femme, habituée à la dévotion professionnelle de son mari et à son sens du devoir envers la firme, ne posa aucune question. Elle lui caressa le bras, un geste de tendresse domestique qui lui parut presque insupportable de banalité. Marc se dirigea vers la petite pièce au fond du couloir, celle qu'il appelait son "bureau secondaire". C'était une pièce étroite, un réduit d'autorité rempli de livres d'économie, de rapports annuels reliés en cuir et d'un bureau en acajou massif qui sentait le vieux papier. Une fois à l'intérieur, il tourna la clé dans la serrure. Le clic sec du pêne lui apporta un soulagement immédiat, une bouffée d'oxygène dans l'étouffement de sa vie normale. Il était enfin seul avec son butin.
Il s'assit dans son fauteuil de cuir dont le grincement familier l'apaisa. Il alluma son ordinateur personnel, une machine qu'il maintenait strictement isolée des comptes familiaux. Après avoir vérifié une dernière fois que la porte était bien close, il se connecta à son Google Drive. Il navigua rapidement dans l'arborescence complexe qu'il avait créée au bureau quelques heures plus tôt : "Archives Fiscales 2024 / Annexes / Reportings / Data-Indo". Le dossier apparut, massif, silencieux, contenant l'essence même d'Aditya.
Marc commença alors un travail de classification qui dépassait la simple curiosité. Il entrait dans une phase de fétichisme administratif purement obsessionnelle. Sa formation de haut cadre, son goût pour les structures et sa rigueur de gestionnaire reprenaient le dessus, mais ils étaient désormais au service d'une pulsion obscure. Il commença par trier les clichés par date de prise de vue, utilisant les métadonnées qu'il avait pris soin de conserver lors du transfert. Il créa des sous-dossiers chronologiques précis : "2025 - Premier trimestre", "2025 - Deuxième trimestre", et ainsi de suite.
Ce qui l'intéressait, ce n'était plus seulement la nudité crue ou l'érotisme des poses ; c'était la simultanéité des existences. Marc ouvrit son agenda professionnel sur un second écran, celui où étaient consignées toutes les tâches, les réunions et les échéances d'Aditya au sein de l'entreprise. Un frisson le parcourut lorsqu'il commença à recouper les deux calendriers, le public et le privé, le licite et l'interdit.
Il découvrit, avec une fascination qui confinait à l'effroi, qu'une photo particulièrement provocante – où Dewi posait dans un ensemble de soie rouge sang, le regard lourd de promesses et le hijab légèrement de travers – avait été téléchargée sur Facebook un mardi après-midi à 14h30. Ce jour-là, Marc s'en souvenait parfaitement avec une précision de comptable, Aditya était censé finaliser le bilan de clôture de la filiale de Singapour. Il revit le visage du jeune homme dans ses souvenirs, penché sur ses chiffres au bureau, l'air sérieux, presque triste, alors qu'en réalité, son esprit habitait déjà cette image sulfureuse. Aditya n'était pas seulement un travesti ; c'était un menteur de haut vol, un saboteur de l'ordre professionnel.
Marc continua sa plongée dans les archives avec une minutie maniaque. Il trouva une série de messages privés datant de l'automne précédent. À cette époque, la société traversait une crise logistique majeure et Aditya avait dû effectuer de nombreuses heures supplémentaires. Marc vérifia les heures de connexion et de transfert d'images : Aditya envoyait des photos de son torse ambré et de ses sous-vêtements de dentelle à des inconnus à des heures indues, parfois à trois heures du matin, juste avant de revenir au bureau à neuf heures, frais et impeccable dans son costume gris, prêt à servir son patron avec une déférence sans faille.
— Incroyable, murmura Marc pour lui-même, les yeux fixés sur la lumière bleue de l'écran qui baignait ses traits d'un éclat spectral.
Il se sentait comme un entomologiste face à un spécimen rare possédant une double personnalité parfaite. Le fétichisme administratif devenait une méthode d'analyse psychologique. Il classait les photos selon leur degré de "dangerosité" ou de "transgression". Dans un dossier intitulé "Façade", il plaça les portraits de Dewi voilée, ceux qu'il considérait comme la partie "acceptable" ou sociale de l'obsession. Dans un autre, qu'il nomma avec une froideur de juge "Intimité Alpha", il rangea les photos de nu intégral, les gros plans sur l'anus et le sexe, et bien sûr, la fameuse photo du stylo.
Il éprouvait une jouissance malsaine à organiser ce chaos érotique selon les règles strictes de la comptabilité. Pour Marc, tout devait être rangé, étiqueté, maîtrisé. En classant ces images, il avait l'impression de prendre possession non seulement du corps d'Aditya, mais aussi de son temps de vie, de son passé et de ses secrets les plus enfouis. Il calculait mentalement le temps qu'Aditya passait à se maquiller, à se draper dans ses voiles de soie, à se photographier sous les bons angles. Il voyait derrière chaque image le travail de l'ombre, la préparation minutieuse, le choix des éclairages dans la pénombre de son studio.
Il s'arrêta sur une vidéo prise dans ce qui semblait être une chambre de bonne parisienne. On y voyait Dewi, de dos, en train d'ajuster son hijab devant un petit miroir piqué. Elle se retournait soudain, adressant un baiser à l'objectif avec une moue délicieuse. Marc recoupa la date : c'était le jour de l'entretien annuel d'évaluation d'Aditya. Le matin même de la vidéo, Marc lui avait accordé une prime de performance pour sa "rigueur et son sérieux exemplaire". En revoyant la vidéo, Marc éclata d'un rire silencieux et amer qui fit vibrer sa poitrine. Il s'était fait duper par la surface lisse, comme tout le monde. Mais maintenant, il était le seul à voir à travers le miroir sans tain.
L'obsession grandissait à chaque clic, à chaque nouvelle découverte. Il ne voyait plus les photos comme des objets isolés, mais comme les pièces d'un immense puzzle qu'il était le seul capable d'assembler. Il commença à noter des détails récurrents avec une précision d'archiviste : un petit grain de beauté sur la hanche gauche d'Aditya, la forme parfaite de ses ongles, la manière dont ses cils, chargés de mascara, projetaient des ombres géométriques sur ses pommettes ambrées. Marc devenait le gardien, l'archiviste de cette chair indonésienne.
Il se surprit à comparer les performances professionnelles d'Aditya avec la fréquence de ses publications de "Waria". Il remarqua que les périodes de stress intense au bureau ou de pression hiérarchique correspondaient souvent à des envois de photos plus osées, plus soumises. Comme si le jeune homme avait besoin de compenser la rigidité castratrice des chiffres par une explosion de féminité sacrilège et de provocation corporelle. Marc notait tout cela sur un carnet qu'il gardait sous son clavier, théorisant la chute de son subordonné avant même de l'avoir provoquée.
Le temps passait avec une rapidité déroutante, mais Marc ne ressentait aucune fatigue physique. Il était porté par une énergie nerveuse, une soif de connaissance qui l'isolait totalement du reste du monde et de sa famille. De temps en temps, il prêtait l'oreille aux bruits de l'appartement. Le silence était désormais total. Sophie devait dormir profondément, songeant peut-être à leur prochain week-end à la campagne. Ses enfants aussi. Il était le seul éveillé dans cette ruche de béton, le seul détenteur d'une vérité capable de tout anéantir d'un seul mot.
Il revint à la photo du stylo. Il l'ouvrit en plein écran, la résolution maximale révélant chaque détail. Il étudia la marque du stylo avec une attention morbide – un modèle bon marché, en plastique bleu, que l'on trouvait par boîtes de cinquante dans les fournitures de l'agence. L'idée qu'un objet aussi banal, un instrument de travail quotidien, serve à profaner l'intimité du comptable lui causait un trouble profond, un mélange de dégoût et d'excitation. Il imaginait Aditya volant ce stylo dans le stock de la société, le glissant dans sa poche pour l'emporter chez lui et l'insérer dans sa propre chair sous l'œil de l'objectif. C'était un vol, une appropriation symbolique de l'entreprise pour des fins purement lubriques.
— Tu nous as tous trompés, Aditya, chuchota Marc, le visage si proche de l'écran qu'il pouvait en percevoir la chaleur. Tu nous as tous volé notre respect, goutte après goutte.
Mais ce n'était pas de la colère morale qu'il ressentait véritablement. C'était une sorte de reconnaissance secrète, une gémellité dans l'ombre. Marc se sentait proche d'Aditya dans cette duplicité. Lui aussi, en ce moment même, trompait sa femme, ses enfants, son image sociale irréprochable. Lui aussi cultivait un jardin secret d'une noirceur absolue. L'archivage n'était plus seulement une tâche de contrôle, c'était un acte de communion charnelle à distance. En classant les photos, Marc s'immisçait dans la peau d'Aditya. Il commençait à comprendre ses choix de lingerie, ses angles de vue, son besoin vital de reconnaissance.
Il créa un dernier dossier qu'il appela "Potentiel". C'est là qu'il mit les photos qui, selon lui, serviraient de base à sa future domination réelle. Des photos qui n'étaient pas seulement érotiques, mais qui portaient en elles la preuve irréfutable d'une activité incompatible avec la réputation de la firme d'import-export. Il y plaça les conversations où Aditya négociait des tarifs ou des faveurs avec des hommes louches. Il y plaça les clichés les plus crus de son anatomie, là où le comptable disparaissait totalement derrière la courtisane.
Lorsqu'il finit enfin son tri minutieux, il était près de deux heures du matin. Marc se sentait vidé, mais d'une sérénité glaciale, presque minérale. Son Google Drive était désormais une arme parfaitement calibrée, une bibliothèque de chantage prête à l'emploi. Il connaissait Aditya mieux que le jeune homme ne se connaissait lui-même. Il avait cartographié son désir, son emploi du temps, ses rituels et ses faiblesses.
Cependant, alors qu'il s'apprêtait à éteindre l'écran, une impulsion le retint. La tâche de tri était achevée, le "Grand Livre" numérique était en ordre, mais l'écran restait là, allumé, vibrant d'une lumière blanche qui découpait sa silhouette dans l'obscurité du bureau. Marc ne ferma pas l'ordinateur. Il resta assis, le regard fixe, contemplant le curseur qui clignotait au milieu d'une page blanche de navigateur. La classification était une chose, mais l'action en était une autre. Son esprit, stimulé par deux heures de voyeurisme administratif, ne parvenait pas à décrocher. Les images de Dewi continuaient de danser derrière ses rétines, plus vivantes que Sophie qui dormait à quelques mètres de là.
Il sentait que le tri n'était qu'un prologue. L'archiviste avait terminé son inventaire, mais l'homme, lui, commençait à avoir soif. Il fixa le logo de Facebook qui brillait dans ses favoris. Le silence de la nuit semblait l'encourager à franchir une étape supplémentaire, à ne pas en rester à la simple observation des traces du passé. L'ordinateur restait ouvert, comme une fenêtre béante sur une rue interdite où il n'avait pas encore osé descendre. Marc savait que s'il éteignait maintenant, il ne dormirait pas. Son regard se porta sur une photo de Dewi où elle semblait attendre quelque chose, le regard tourné vers le hors-champ de l'image.
L'archiviste de l'ombre avait fini son travail de classement, mais une idée nouvelle, plus insidieuse, venait de germer dans le silence de la plaine Monceau. Le tri n'était plus suffisant. L'écran restait allumé, et Marc, la main posée sur la souris, sentait que la nuit n'était pas encore terminée. Un autre chapitre de son obsession était déjà en train de s'écrire, là, sous ses doigts, dans l'éclat persistant de la machine.




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