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Dewi - Ch 05 (roman)

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Dewi
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Chapitre 5 : Le Transfert du Désir




La lumière bleutée de l’écran de l’ordinateur s’éteignit enfin, plongeant le petit bureau dans une obscurité soudaine qui parut à Marc plus lourde que le plomb. Pendant quelques secondes, il resta assis dans le noir, le silence de l’appartement bourdonnant à ses oreilles comme un acouphène. Ses yeux, brûlés par l’exposition prolongée aux pixels et à l’anatomie crue d’Aditya, voyaient encore des taches de lumière danser sur ses rétines, des formes ambrées et des courbes de soie qui refusaient de s’effacer. Son corps était une machine sous tension, son érection, toujours aussi impérieuse, lui dictait une urgence qu’il ne pouvait plus contenir. Il se leva, les muscles des jambes ankylosés par l’immobilité, et quitta la pièce sur la pointe des pieds, tel un cambrioleur dans sa propre demeure.
Avant de rejoindre la chambre conjugale, il fit un détour par le couloir des enfants. Par réflexe, par besoin de se rattacher à une réalité qui ne soit pas souillée, il entrouvrit la porte de leurs chambres. Le souffle régulier de son fils, le sommeil paisible de sa fille sous sa couette aux motifs enfantins, tout cela lui parut d'une pureté insupportable. Il resta quelques instants sur le seuil, une main sur la poignée, sentant le gouffre se creuser entre le père de famille qu’il était censé incarner et le prédateur numérique qu’il était devenu en l’espace de quelques heures. Il referma la porte avec une douceur infinie, une précaution de conspirateur. Le décor était planté : l'ordre régnait, la morale était sauve en apparence. Il pouvait maintenant procéder à l'ultime étape de sa nuit.
Lorsqu'il entra dans la chambre, la pénombre n'était troublée que par la lueur diffuse des lampadaires de l'avenue de Messine filtrant à travers les persiennes. Sophie dormait, sa silhouette dessinant une colline familière sous les draps de lin. Marc se déshabilla avec une hâte fébrile, abandonnant son pyjama sur le tapis. En se glissant sous la couette, il perçut l’odeur de sa femme : un mélange de crème de nuit à la rose et de linge propre, un parfum de confort et de routine. C’était l’odeur de la sécurité, mais pour Marc, à cet instant, c’était une toile blanche sur laquelle il allait projeter le film obscène qui tournait en boucle dans son esprit.
Il s’approcha de Sophie, son corps brûlant de la chaleur accumulée durant sa transe devant l’écran. Il commença par lui caresser l'épaule, puis le bras, ses doigts cherchant la douceur de la peau. Sophie remua, émergeant lentement des brumes du sommeil. Elle murmura son nom, surprise par cette intrusion nocturne, car leurs ébats étaient d'ordinaire plus programmés, plus calmes. Marc ne lui laissa pas le temps de se réveiller tout à fait. Il chercha son cou, y déposant des baisers pressants, presque voraces. Il sentait sous ses lèvres le pouls de sa femme, mais dans son imagination, c’était la peau ambrée et imberbe d’Aditya qu’il parcourait.
— Marc… ? Qu’est-ce qui t’arrive ? murmura-t-elle, la voix encore chargée de sommeil.
— Je te désire, Sophie. Je te désire tellement, répondit-il d'une voix rauque, une voix qu'il ne reconnaissait pas lui-même.
Il commença à l'embrasser sur les lèvres avec une passion inhabituelle, une fougue qui tenait plus de la possession que de l'affection. Sa langue cherchait celle de sa femme avec une insistance qui finit par briser les dernières résistances du sommeil de Sophie. Elle commença à répondre, surprise et flattée par cette ardeur soudaine. Marc déplaça ses baisers sur sa poitrine, ses mains parcourant le corps de son épouse avec une autorité nouvelle. Sous ses paumes, il sentait les seins de Sophie, leur rondeur maternelle, mais il fermait les yeux. Aussitôt, l’obscurité de ses paupières se transformait en écran de cinéma.
Il ne voyait plus Sophie. Il voyait Dewi.
Il voyait le contraste du hijab noir sur la poitrine plate et imberbe. Il voyait ce petit grain de beauté sur la hanche qu’il avait repéré lors de son archivage maniaque. Chaque caresse qu’il prodiguait à sa femme était une caresse qu’il adressait virtuellement à son comptable. Lorsqu’il embrassait les mamelons de Sophie, il visualisait les petits tétons roses d’Aditya. Lorsqu’il passait ses mains sur les hanches de son épouse, il imaginait la souplesse androgyne du corps indonésien. Le transfert était total, une alchimie perverse où le corps de la femme légitime servait de réceptacle physique à un fantasme masculin interdit.
L’acte lui-même commença dans une sorte de fureur contenue. Marc faisait l’amour à son épouse avec une force qu’il n’avait plus déployée depuis des années. Il était mû par une énergie sombre, une pulsion de vie et de mort mêlée. Sophie, emportée par ce tourbillon inattendu, gémissait, ses ongles s’enfonçant dans le dos de son mari. Elle était loin de se douter qu’elle n’était qu’un instrument, une doublure de chair. Marc la manipulait, la retournait, cherchant dans les mouvements de son corps les angles qu'il avait vus dans les vidéos de Dewi. Il se plaisait à imaginer que c'était Aditya qui criait sous lui, que c'était cette Waria qu'il possédait enfin, brisant sa déférence de bureau dans le fracas de l'orgasme.
Sophie atteignit le sommet rapidement, son corps secoué de spasmes, sa respiration haletante contre l'oreille de Marc. Elle l'appela, son nom comme un ancrage dans la réalité, mais Marc n'était déjà plus là. Il était dans la chambre de bonne d'Aditya, il était dans la lumière crue des néons, il était au cœur de la vidéo de masturbation. Il voyait Dewi écarter les fesses, il voyait le stylo, il voyait l'anus rose et soigné. Cette vision fut le déclencheur final. Il sentit le plaisir monter, une vague de fond dévastatrice.
Au moment crucial, dans un ultime réflexe de retrait qui tenait autant de la technique contraceptive que d'un désir de voir le résultat de sa propre excitation, il se retira de Sophie. Il éjacula avec une violence libératrice sur son ventre. Le sperme jaillit, blanc et brûlant, venant tacher la peau de son épouse. C’était le point final de sa transe, la signature physique de sa trahison. Il resta un instant suspendu au-dessus d'elle, le souffle court, contemplant la substance sur le corps de Sophie comme s'il s'agissait d'une preuve de son crime. Dans sa tête, l'image de Dewi se superposait encore à celle de sa femme, le regard chargé de khôl semblant le défier à travers le temps et l'espace.
Le silence retomba sur la chambre, troublé seulement par leurs deux respirations qui cherchaient à retrouver un rythme normal. Sophie, encore étourdie par la violence et la beauté de l'acte, restait immobile, les yeux clos, un demi-sourire aux lèvres. Elle croyait avoir retrouvé l'amant des premiers jours, elle croyait que le travail et le stress avaient enfin laissé place à une passion renouvelée.
Marc, lui, sentit une fatigue immense l'envahir, une chute de tension brutale après l'adrénaline de la nuit. Le désir s'était évaporé pour laisser place à une lucidité froide et un peu sale. Il se redressa légèrement, chercha à tâtons sur la table de chevet et attrapa une boîte de mouchoirs en papier. Avec une gestuelle méticuleuse, presque administrative, il commença par s'essuyer le sexe, retrouvant cette obsession de la propreté qui le caractérisait. Puis, d'un geste qu'il espérait tendre mais qui n'était que fonctionnel, il essuya le sperme qui commençait à refroidir sur le ventre de sa femme.
Le froissement du papier-mouchoir était le seul son dans la pièce. Marc frottait la peau de Sophie avec une application de nettoyeur de scène de crime. Une fois la tâche accomplie, il jeta le mouchoir dans la petite corbeille sous le bureau. Il se recoucha, sentant son corps devenir lourd. Il attira Sophie contre lui, passant un bras protecteur autour de ses épaules. Sa femme se blottit contre son torse, soupirant d'aise, convaincue d'être aimée et désirée pour ce qu'elle était.
— C’était merveilleux, Marc… murmura-t-elle, sa voix s’éteignant déjà dans le sommeil.
— Dors, Sophie. Tout va bien, répondit-il, la gorge serrée.
Il ferma les yeux à son tour. Mais le sommeil qui le cueillit ne fut pas celui du juste. Dans l'obscurité de son inconscient, les images de l'archivage revenaient déjà. Il voyait Aditya au bureau, il voyait le voile de Dewi flotter dans l'avenue de Messine. Le transfert du désir était accompli, mais il n'avait rien résolu. Marc s'endormait dans les bras de sa femme, mais son esprit était resté enfermé dans le dossier « Data-Indo », prisonnier volontaire d'une identité qu'il venait de profaner au cœur même de son foyer. La nuit continuait son œuvre, et le lendemain, au bureau, le jeu de dupes ne ferait que commencer. Marc s'endormit, le corps épuisé, mais l'âme définitivement hantée par la Déesse qu'il avait volée à son comptable.




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