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Dewi
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Chapitre 8 : La Création de l’Avatar
Dans le silence presque religieux de son bureau directorial, Marc se sentait investi d’une mission de démiurge. L’excitation qui l’habitait n’avait plus rien de la panique désordonnée de la nuit précédente ; elle s’était muée en une détermination froide, méthodique, une extension de cette rigueur administrative qu’il appliquait d’ordinaire à la gestion des flux financiers de l’agence. Devant lui, l’écran de son ordinateur professionnel, celui-là même qui servait à valider des contrats d’import-export et à superviser des audits complexes, devenait le berceau d’une naissance clandestine. Il savait qu’il franchissait une ligne de non-retour, mais le désir de posséder le secret d’Aditya par un biais détourné était devenu une nécessité biologique, un besoin de contrôle qui exigeait la création d’un double.
Il commença par une phase de recherche purement technique. Marc n’était pas un novice en informatique, sa position exigeait une compréhension fine des outils numériques, mais ici, il s’agissait de dissimuler sa trace avec une minutie de criminel de haut vol. Il utilisa un navigateur sécurisé et une connexion isolée pour ne laisser aucune empreinte sur les serveurs de l’entreprise. Pour que le piège fonctionne, l’avatar devait posséder une épaisseur sociologique irréprochable. Il ne pouvait pas se contenter d’un profil vide, d’une coquille sans substance. Il fallait que Dewi, cette créature de pixels et de soie, voie en cet étranger une figure de prestige, un miroir de ses propres aspirations de luxe et de reconnaissance.
Le nom s’imposa à lui comme une évidence, un choix qu’il avait mûri lors de ses observations silencieuses de l’après-midi. Jean Legrand. C’était un nom qui respirait la France des terroirs et de la haute bourgeoisie, un nom qui évoquait une lignée stable, une autorité naturelle et une fortune ancienne. C’était le patronyme de l’homme que Marc aurait pu être s’il n’avait pas été dévoré par ses propres ombres. Jean Legrand serait son bras armé, son ambassadeur dans le monde occulte des Waria.
La question de l’image fut la plus délicate à trancher. Marc savait qu’Aditya, par son activité de Dewi, était un expert du visuel, un esthète du cadrage et de la lumière. Il ne pouvait pas utiliser une photo de célébrité, trop facilement identifiable par les algorithmes de recherche inversée. Il passa près d’une heure sur des banques d’images internationales, explorant des catalogues de mannequins de mode "senior" et des portraits de "businessmen" anonymes. Il cherchait un visage qui soit à la fois rassurant et imposant. Il finit par s’arrêter sur le portrait d’un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux poivre et sel coupés court, le regard clair empreint d’une mélancolie distinguée. L’homme portait un costume en lin beige, avec une décontraction que seule permet une grande aisance financière. Il avait l’air d’un homme qui voyage, d’un consultant international qui passe sa vie entre les salons de première classe et les terrasses des grands hôtels de Singapour ou de Jakarta. C’était le visage parfait pour Jean Legrand : celui d’un esthète, d’un protecteur potentiel.
Marc téléchargea l’image, la recadra légèrement pour en modifier l’empreinte numérique, puis procéda à l’ouverture du compte Facebook. Chaque étape de la création du profil était un acte de profanation de sa propre identité. En remplissant les champs "Éducation" et "Emploi", il construisit une légende méticuleuse. Jean Legrand serait un ancien diplômé d’une grande école de commerce, un consultant indépendant spécialisé dans le développement des marchés asiatiques. Marc se servit de ses propres connaissances professionnelles pour crédibiliser le parcours : il mentionna des passages fictifs à la Chambre de Commerce Internationale, des séjours prolongés en Indonésie — détail crucial pour attirer l’attention de Dewi — et un intérêt marqué pour les arts traditionnels d’Asie du Sud-Est.
Pour donner de la vie à ce spectre, il ne se contenta pas d’un profil statique. Il commença à "aimer" des pages de galeries d’art contemporain, des revues d’architecture d’intérieur, des comptes de photographie de mode et, avec une prudence de prédateur, quelques groupes culturels dédiés à la diversité des genres en Asie. Il parsema le fil d’actualité de Jean de quelques publications savamment choisies : une photo de la baie d’Along au coucher du soleil (trouvée sur un blog de voyage), une citation de l'écrivain Pramoedya Ananta Toer sur la liberté, et un commentaire concis mais érudit sur une exposition de textiles javanais au Musée du Quai Branly. Jean Legrand n’était plus une simple page Facebook ; il commençait à exister, à respirer, à avoir des goûts et une histoire.
Tout en tapant sur son clavier, Marc jetait des regards furtifs vers la porte entrouverte de son bureau. Il imaginait Aditya, assis à son poste quelques mètres plus loin, totalement inconscient du fait que son patron était en train d'accoucher de son futur amant virtuel. Cette dualité lui procurait un frisson de puissance vertigineux. Il se sentait comme un dieu malveillant façonnant un destin. Il pensait à Sophie, à sa tendresse matinale, à ses enfants, et il réalisait avec une froideur terrifiante que Jean Legrand était plus réel pour lui à cet instant précis que sa propre famille. Jean était le seul capable de franchir la frontière que Marc s'interdisait de traverser en tant que directeur.
Il s'attarda sur la biographie courte de Jean, celle qui apparaîtrait en premier sous la photo de profil. Il écrivit : *"Citoyen du monde, amoureux de l’élégance sous toutes ses formes. Entre Paris et l’Orient, je cherche la beauté là où elle se cache."* C’était un appât parfait. Il savait que Dewi, dans son studio de banlieue ou de quartier populaire, rêvait de cet Orient fantasmé par les Occidentaux, de cette reconnaissance par un homme de classe, de culture et de pouvoir. Jean Legrand ne lui offrirait pas seulement des compliments ; il lui offrirait un miroir où elle se verrait enfin comme la reine qu'elle prétendait être.
Marc ressentait une excitation physique, une tension qui n'était pas seulement érotique, mais intellectuelle. Il s'agissait d'un jeu d'échecs où il contrôlait toutes les pièces. En créant Jean, il s'offrait un laboratoire de psychologie. Il allait pouvoir poser des questions à Aditya, via Dewi, qu'il ne pourrait jamais poser en réunion budgétaire. Il allait découvrir ses peurs, ses désirs les plus profonds, ses rituels de maquillage, ses blessures d'exilé. Il allait s'insinuer dans son intimité par la ruse, là où la force de la hiérarchie aurait échoué.
L'archiviste de l'ombre de la veille était devenu un architecte de la manipulation. Marc se rendit compte qu'il n'avait jamais été aussi attentif aux détails. Il vérifia la cohérence des dates, les lieux fréquentés par son avatar, s'assurant que Jean Legrand ne soit jamais présent à Paris en même temps que Marc lors de ses futurs déplacements professionnels. Il prévoyait déjà d'utiliser ses voyages d'affaires pour "faire voyager" Jean. Jean serait à Lyon quand Marc serait à Lyon, mais Jean serait "en transit" ou "dans un hôtel discret".
Une fois le profil complété, Marc resta un long moment à contempler le visage de Jean Legrand sur l'écran. Cet homme n'existait pas, et pourtant, il allait bientôt devenir l'interlocuteur le plus important de la vie d'Aditya. Il y avait une forme de mélancolie dans cette réalisation. Marc réalisait qu'il était en train de s'effacer derrière sa création. Il n'était plus le sujet du désir, il en était le metteur en scène. Mais cette dépossession de lui-même était le prix à payer pour accéder au corps et à l'âme de son employé.
Il se rappela la scène de la bibliothèque de l'après-midi, le pantalon tendu d'Aditya, la souplesse de son dos. La question de son homosexualité, qui l'avait tant tourmenté quelques heures plus tôt, semblait s'estomper derrière l'ingéniosité de son plan. Jean Legrand, lui, n'avait pas à se poser de questions sur son orientation sexuelle. Jean était un esthète. Jean aimait la beauté, sans distinction de genre, avec une prédilection pour le sacré et le profane mêlés. En endossant le costume de Jean, Marc s'autorisait toutes les audaces, toutes les curiosités, sans avoir à en répondre devant son miroir de mari et de père.
Il était tard. L'agence commençait à se vider. Les bruits de pas dans le couloir se faisaient plus rares. Marc savait qu'Aditya ne tarderait pas à partir. Il ne voulait pas être surpris avec ce profil ouvert sur son écran. Il enregistra les paramètres de sécurité, mémorisa le mot de passe complexe qu'il s'était imposé, et ferma l'onglet d'un clic sec. Le silence revint dans le bureau.
Il se leva, rajusta sa veste, et se dirigea vers la sortie. En passant devant le box d'Aditya, il vit que le jeune homme était encore là, rangeant ses affaires avec sa méticulosité habituelle. Marc ne s'arrêta pas. Il ne lui adressa pas la parole. Il se contenta d'un signe de tête distant, celui du patron envers son subordonné. Mais intérieurement, il bouillonnait. Il avait hâte de rentrer chez lui, non pas pour retrouver Sophie et les enfants, mais pour s'enfermer dans son bureau de la plaine Monceau et envoyer, depuis le compte de Jean Legrand, le premier message à Dewi.
L'avatar était prêt. L'arme était chargée. Marc descendit dans le parking de l'agence, sentant sur son visage le vent frais de la soirée parisienne. Il se sentait investi d'une double vie palpitante, d'une puissance que l'argent ou la réussite sociale ne lui avaient jamais procurée. Il n'était plus seulement Marc, le directeur d'agence. Il était aussi Jean Legrand, le futur confident de la Déesse. En s'asseyant au volant de sa voiture, il fixa son reflet dans le rétroviseur et, pour la première fois de la journée, il sourit vraiment. La création était achevée. Le jeu, le vrai jeu, allait pouvoir commencer.
Il pensa à la photo de Dewi qu’il avait en tête, celle où elle portait son voile blanc, les yeux baissés. Il imagina la surprise d’Aditya, ce soir, en découvrant la demande d’ami de cet homme si distingué, si proche de ses rêves de prestige. Il imagina la première conversation, le premier "bonsoir" de Jean. Il sentit son cœur battre plus vite. Ce n'était plus de la peur, c'était l'excitation d'un chasseur qui a tendu son piège et qui s'apprête à voir la proie s'en approcher. Marc était prêt à tout pour que Dewi tombe amoureuse de Jean, car il savait que derrière Jean, c'était lui qui tiendrait les rênes. La création de l'avatar était l'acte de naissance de sa domination future.
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