.
.
Dewi
- - -
Chapitre 9 : Le Premier Contact
Le silence de l’appartement de la plaine Monceau était devenu, pour Marc, le théâtre d’une schizophrénie volontaire. Après un dîner sommaire durant lequel il avait écouté les récits scolaires de ses enfants et les anecdotes professionnelles de Sophie d’une oreille distraite, il s’était retiré dans son bureau avec la hâte d’un amant clandestin. Sophie, encore bercée par l’illusion d’une complicité retrouvée depuis la nuit précédente, n’avait posé aucune question, interprétant cet isolement comme le fardeau inévitable d’un cadre supérieur accablé de responsabilités. Elle ignorait que derrière la porte close, son mari n’étudiait aucun bilan comptable, mais s’apprêtait à donner vie à une entité fantôme. Marc s’assit devant son écran personnel, le cœur battant à un rythme inhabituel, une sensation de vertige mêlée d’une clarté glaciale. L’avatar de Jean Legrand était prêt. Il ne restait plus qu’à franchir le Rubicon numérique.
Il ouvrit la page Facebook de Dewi. Le visage qui s’afficha — ce visage qu’il avait déjà disséqué pixel par pixel au bureau et dans le secret de ses dossiers Drive — semblait cette fois le défier. Sur la photo de profil, Dewi arborait ce voile blanc qui obsédait Marc, son regard souligné de khôl noir pointé vers l’objectif avec une assurance fragile, presque hautaine. Marc prit une profonde inspiration. Ses doigts, d’ordinaire si sûrs lorsqu’ils manipulaient des tableurs complexes, hésitèrent une seconde au-dessus du clavier. Cliquer sur « Ajouter » sous l’identité de Jean Legrand n’était pas seulement une manœuvre de séduction ; c’était l’activation d’un piège dont il ne mesurait pas encore toute la portée dévastatrice. Il cliqua. La demande d’invitation partit dans l’éther, une bouteille à la mer lancée depuis un navire pirate.
Mais il savait qu’une simple demande d’ami ne suffirait pas à captiver un être comme Aditya, qui devait recevoir quotidiennement des dizaines de sollicitations d’hommes anonymes et libidineux. Pour piquer la curiosité de la Waria, pour s’extraire de la masse des admirateurs de l’ombre, il lui fallait l’hameçon parfait. Il fallait que Jean Legrand parle un langage que seule Dewi pourrait comprendre, un langage codé par les informations secrètes que Marc avait volées sur l’ordinateur de l’agence. Il ouvrit la fenêtre de messagerie. Le curseur clignotait, tel un pouls électrique. Marc commença à taper, pesant chaque mot, chaque ponctuation, comme s’il rédigeait le contrat le plus crucial de sa carrière.
« Bonsoir, Dewi, » commença-t-il. Il évita le « Madame » ou le « Mademoiselle », trop formels, mais aussi le tutoiement, trop vulgaire. « Je m’excuse de cette intrusion dans votre espace privé. Je m’appelle Jean. Je suis un consultant qui voyage beaucoup entre Paris et l’Asie du Sud-Est, et je dois vous avouer que votre profil m’a arrêté net. Il y a dans votre regard quelque chose qui me rappelle la lumière particulière des fin d’après-midis à Yogyakarta, une certaine mélancolie que l’on ne trouve que là-bas, près du palais du Sultan. »
Marc s’arrêta, un sourire cruel au coin des lèvres. Il savait, grâce aux dossiers personnels d’Aditya, que ce dernier avait passé une partie de sa jeunesse dans cette région d’Indonésie avant de s’exiler. C’était une information de "première main", une pépite d'intimité qu'Aditya n'avait jamais mentionnée au bureau. Pour Dewi, recevoir un tel message de la part d'un homme élégant comme Jean Legrand, capable de situer son origine avec une telle précision poétique, ne pourrait être perçu que comme un signe du destin ou une preuve d'une culture raffinée. Marc continuait, s’enfonçant davantage dans la manipulation.
« J’ai cru deviner, à travers vos photos, une passion pour les textiles traditionnels et une manière très particulière de porter le voile qui témoigne d’un respect pour les racines, tout en affirmant une identité unique. C’est une dualité qui me fascine. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de chercher à lier connaissance. L’élégance est une langue rare, et il me semble que vous la parlez couramment. »
Il relut le message trois fois. C’était le dosage parfait de flatterie intellectuelle et de mystère géographique. Il envoya. L’attente qui suivit fut un supplice. Il se leva, fit quelques pas dans la pièce, fixa les rangées de livres reliés de sa bibliothèque sans les voir. Il se sentait puissant, investi d'une autorité divine. Au bureau, il commandait au corps d'Aditya par la hiérarchie ; ici, dans le noir, il s'apprêtait à commander à son âme par la ruse.
Dix minutes passèrent. Puis vingt. Marc retourna s'asseoir, l'anxiété commençant à poindre. Et si Aditya était plus méfiant qu'il ne l'avait imaginé ? Et si Jean Legrand paraissait "trop beau pour être vrai" ? Soudain, un petit signal sonore retentit. Une notification rouge apparut en bas de l'écran. *Dewi a accepté votre invitation*. Presque immédiatement après, une bulle de discussion s'ouvrit.
« Bonsoir, Jean, » répondit Dewi. Marc crut entendre la voix douce d'Aditya résonner dans la pièce. « Votre message m'a beaucoup touchée. C’est rare de trouver quelqu’un qui connaisse Yogyakarta et qui sache voir la mélancolie derrière un écran. Vous voyagez souvent là-bas ? Merci pour vos mots sur l’élégance, ils me vont droit au cœur. »
Le piège venait de mordre. Marc sentit une décharge de triomphe l'envahir. La proie venait de s'approcher de l'appât, séduite par le reflet d'elle-même que Marc lui renvoyait. Il se mit à taper avec une fébrilité contrôlée. Jean Legrand devait se montrer érudit mais discret, présent mais jamais pressant.
« Je connais bien Java, en effet, » écrivit-il. « Mais je n'y ai jamais rencontré une présence aussi magnétique que la vôtre. Je suis actuellement à Paris pour quelques affaires, mais mon esprit est souvent resté sur les rives de l'Océan Indien. Dites-moi, Dewi, ce voile blanc que vous portez sur votre photo de profil... il dégage une pureté presque sacrée. Est-ce un choix esthétique ou quelque chose de plus profond ? »
Marc savait exactement ce qu'il faisait. Il ciblait le point sensible, ce mélange de piété et de provocation qu'il avait déduit de l'observation des clichés volés. Il voulait forcer Aditya à se confier sur sa nature de Waria sans avoir l'air de poser la question. Il voulait que la confidence vienne d'elle, pour que le lien soit scellé par le secret partagé.
La réponse de Dewi fut plus longue à venir. Marc imaginait Aditya, dans son petit studio de banlieue — dont il connaissait l'adresse mais dont il feignait l'ignorance —, hésitant devant son téléphone, flatté qu'un homme du standing de Jean Legrand s'intéresse à la symbolique de ses vêtements.
« C’est un peu des deux, Jean, » répondit enfin Dewi. « Pour moi, la beauté ne peut pas être séparée de ce que l'on porte en soi. Le blanc, c'est la clarté, c'est ce que j'aspire à être, malgré les ombres. Vous semblez être un homme qui comprend beaucoup de choses sans qu'on ait besoin de les dire. C’est troublant. »
Marc jubilait. *"Troublant"*. Le mot était lâché. Il avait réussi, en moins d'une heure, à créer une intimité artificielle basée sur des informations dérobées. Il utilisait les blessures d'Aditya pour construire le piédestal de Jean Legrand. Il se sentait comme un marionnettiste dont les fils étaient invisibles mais indestructibles. À cet instant, l'image de l'employé effacé qu'il avait vu l'après-midi même, agenouillé devant sa bibliothèque pour chercher un dossier, lui revint en mémoire. Le contraste entre le comptable soumis et la déesse numérique qui s'épanchait maintenant sur son clavier lui procurait une jouissance de possession totale. Il tenait les deux versions de l'homme entre ses mains.
Le dialogue se poursuivit jusque tard dans la nuit. Jean Legrand racontait des anecdotes de voyages imaginaires, décrivant des couchers de soleil sur des temples de Borobudur qu'il n'avait vus qu'en photos, tandis que Dewi se laissait aller à des confidences de plus en plus personnelles sur sa solitude à Paris, sur la difficulté d'être "différente" dans un monde de conventions. Marc buvait ses paroles, les archivant mentalement pour ses futures confrontations réelles. Chaque confidence de Dewi était une arme supplémentaire dans l'arsenal du directeur d'agence.
— Marc ? Tu viens te coucher ? La voix de Sophie, assourdie par la porte, le fit sursauter.
Il se figea, les doigts encore sur les touches. L'intrusion du monde réel fut comme une brûlure froide.
— J'arrive, Sophie ! Je termine juste un rapport urgent pour le siège ! cria-t-il avec une irritation mal contenue.
Il se hâta de conclure la conversation avec Dewi.
« Je dois vous laisser, mon amie, » écrivit Jean. « Les impératifs du temps parisien me rappellent à l'ordre. Mais sachez que cette discussion a été le moment le plus lumineux de ma semaine. J'aimerais beaucoup que nous continuions à explorer cette connexion. Peut-être pourriez-vous me montrer d'autres facettes de cette élégance qui vous caractérise ? »
« Avec plaisir, Jean, » répondit Dewi, accompagnée d'un émoji cœur discret. « Bonne nuit. J'ai hâte de vous relire. »
Marc ferma l'onglet Facebook et éteignit son écran. La pièce retomba dans le noir, mais ses yeux continuaient de voir les lignes de texte défiler. Il se leva, les jambes engourdies, et se dirigea vers la chambre. En se glissant dans le lit à côté de Sophie, il ressentit une sensation d'étrangeté absolue. Il sentait le corps tiède de sa femme, son odeur de crème de nuit, mais son esprit était encore dans le studio virtuel de Dewi. Il avait créé un pont entre deux mondes, et il savait que ce pont n'était pas fait pour être traversé par Sophie.
Il resta de longues heures éveillé, fixant le plafond. Le premier contact était une réussite totale. Jean Legrand n'était plus seulement un avatar ; il était devenu une réalité agissante, un coin enfoncé dans la vie secrète d'Aditya. Marc se demandait comment il allait regarder son comptable le lendemain matin. Il imaginait déjà le regard d'Aditya, ses yeux baissés sur ses colonnes de chiffres, cachant le souvenir de sa discussion nocturne avec le beau consultant international. Ce jeu de dupes le transportait.
*"Demain, je lui demanderai une photo,"* pensa Marc. *"Une photo rien que pour Jean. Quelque chose qu'il n'a posté nulle part."*
L'obsession avait franchi un nouveau stade. Ce n'était plus de l'archivage, c'était de la mise en scène. Marc s'endormit enfin, le visage hanté par un sourire de prédateur satisfait. Le transfert du désir était complet : il aimait Sophie par devoir, il observait Aditya par autorité, mais il possédait Dewi par la ruse de Jean Legrand. La toile était tissée, et la mouche indonésienne, flattée et rassurée par tant de culture et d'élégance, commençait déjà à s'y emmêler avec délice. Dans le silence de la plaine Monceau, un homme venait de donner naissance à son propre démon, et il n'avait jamais été aussi heureux.
Le lendemain matin, le réveil fut moins idyllique que la veille. Marc se leva avant Sophie, pressé de retourner à l'agence. En prenant sa douche, il se rappela les mots de Dewi : *"Vous semblez être un homme qui comprend beaucoup de choses"*. Il rit doucement sous le jet d'eau. Oh oui, il comprenait. Il comprenait tout, même ce qu'Aditya ignorait encore de lui-même. Il s'habilla avec une rigueur militaire, choisissant une cravate d'un bleu profond, presque noir. En quittant l'appartement, il ne jeta même pas un regard vers la chambre où dormait sa famille. Son véritable rendez-vous était ailleurs, sur l'avenue de Messine, là où l'employé modèle attendait, ignorant que son destin venait de basculer entre les mains d'un fantôme nommé Jean Legrand.
Arrivé au bureau, il laissa à nouveau sa porte ouverte. Il attendit. Et quand Aditya passa devant son bureau pour rejoindre son poste, Marc ne baissa pas les yeux. Il le fixa avec une intensité nouvelle, une sorte de complicité unilatérale et terrifiante. Aditya salua d'un petit signe de tête, humble et discret comme à son habitude. Marc lui rendit son salut avec une amabilité inhabituelle, un sourire aux lèvres qui fit tressaillir le jeune homme.
— Tout va bien, Monsieur ? demanda Aditya, surpris par cette détente apparente de son patron.
— Très bien, Aditya. Très bien. La nuit a été excellente, répondit Marc en se rasseyant.
Aditya s'éloigna, perplexe. Marc, lui, ouvrit son ordinateur professionnel. Il avait une journée de travail devant lui, mais il savait que dès que le soir tomberait, Jean Legrand reprendrait du service. Le premier contact n'était que le début d'une longue descente. Marc avait piqué la curiosité de sa proie ; maintenant, il allait la dévorer, pièce par pièce, message après message, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de distinction entre le bureau de l'agence et le sanctuaire de la Waria. La chasse était ouverte, et Marc n'avait jamais eu autant soif de sa proie.
.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire