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Dewi
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Chapitre 3 : L’Archiviste de l’Ombre
Le trajet entre l’avenue de Messine et le domicile familial de la plaine Monceau s’était déroulé dans une sorte de brouillard sensoriel, une parenthèse automatique où Marc avait conduit sa berline allemande avec une précision de somnambule. Paris, à cette heure-là, n’était plus qu’un défilé de phares rouges, une rumeur lointaine de ville pressée, mais l’esprit de Marc était resté figé sur le souvenir de la lumière bleutée du bureau d’Aditya. Dans la poche de sa veste, la clé USB n’était plus là – il l’avait laissée dans son tiroir verrouillé au bureau après avoir sécurisé le nuage – mais le poids de ce qu’il transportait mentalement était bien plus accablant. Il avait le sentiment d’avoir ingéré un poison lent, une substance qui modifiait la structure même de sa perception. Chaque klaxon, chaque reflet de néon sur le pare-brise, semblait désormais porteur d'une sous-jacence érotique et interdite. Il voyait des voiles là où il n'y avait que des rideaux, des regards de khôl là où les passantes n'arboraient que la fatigue du crépuscule.
Lorsqu’il franchit le seuil de son appartement, l’odeur de la cire pour parquet et du parfum d’intérieur à la fleur d’oranger l’accueillit comme le rappel d’un monde qui lui devenait subitement étranger. Tout y était calme, harmonieux, d’une respectabilité sans faille. L'entrée était vaste, les cadres parfaitement alignés, et le silence n'était troublé que par le ronronnement discret du réfrigérateur haut de gamme. Sophie, son épouse, apparut dans l’entrée, un sourire aux lèvres, les traits à peine tirés par sa propre journée dans une agence de communication. Elle représentait tout ce que Marc avait construit : la stabilité, l'élégance, la norme sociale. Elle était le pilier de sa façade, la garante de son appartenance à cette élite parisienne qui ne commet jamais d'impair.
— Tu as fini tard, murmura-t-elle en s’approchant pour lui offrir sa joue. Je commençais à m'inquiéter, tu n'as pas répondu à mon dernier message.
Marc déposa un baiser machinal sur la peau fraîche de sa femme. À cet instant précis, une image s’imposa à lui avec une violence insoutenable : celle de la lèvre carmin de Dewi, entrouverte dans un soupir lascif sur l'écran du bureau. Il ressentit une pointe de dégoût pour lui-même, une brève nausée morale, mais elle fut immédiatement balayée par une indifférence glaciale. Sophie était le réel, mais le réel lui paraissait soudainement fade, dépourvu de cette texture vénéneuse qu'il venait de découvrir.
— Un dossier urgent sur Jakarta, répondit-il, sa propre voix lui semblant sortir d’un enregistreur lointain, dénuée de toute émotion. Rien de grave, juste de la paperasse comptable qui traînait. Aditya a fait une erreur dans un reporting, il a fallu que je repasse derrière lui.
Le mensonge coulait avec une facilité déconcertante. En mentionnant le nom d'Aditya, il éprouva un frisson de puissance secret. C'était comme s'il prononçait un mot de passe que lui seul pouvait comprendre. Il se dirigea vers le salon où ses deux enfants jouaient avec une tablette sur le canapé. Leurs visages illuminés par l'éclat des pixels lui rappelèrent cruellement l'écran qu'il venait de quitter. Il s'approcha, posa une main sur la tête de son fils, caressa les cheveux blonds de sa fille. C'étaient les gestes d'un père aimant, des mouvements répétés des milliers de fois, mais ce soir, ils lui paraissaient être des simulations mécaniques. Il se sentait comme un acteur en fin de représentation, pressé de regagner les coulisses pour ôter son costume et retrouver sa véritable obsession.
Le dîner fut une épreuve de patience qui sembla durer une éternité. Il mangea une part de quiche aux poireaux et une salade croquante, mastiquant chaque bouchée sans en percevoir le goût. Il écoutait d’une oreille distraite le récit des progrès de son fils en mathématiques et le compte-rendu d’une réunion de copropriété fastidieuse que Sophie détaillait avec une précision inutile. Il répondait par des hochements de tête, des "c’est bien" et des sourires de circonstance qui ne montaient jamais jusqu'à ses yeux. Chaque seconde passée à table était une seconde volée à sa nouvelle vie clandestine. Dès que les assiettes furent débarrassées et que les enfants furent envoyés vers la salle de bain pour le rituel du coucher, Marc prétexta une fatigue administrative persistante et une urgence numérique.
— Je vais m'enfermer une heure ou deux dans mon bureau, Sophie. J'ai des tableaux de reporting à finaliser pour demain matin, la clôture du trimestre ne nous laisse aucun répit. Ne m'attends pas si tu es fatiguée, j'en ai pour un moment.
Sa femme, habituée à la dévotion professionnelle de son mari et à son sens du devoir envers la firme, ne posa aucune question. Elle lui caressa le bras, un geste de tendresse domestique qui lui parut presque insupportable de banalité. Marc se dirigea vers la petite pièce au fond du couloir, celle qu'il appelait son "bureau secondaire". C'était une pièce étroite, un réduit d'autorité rempli de livres d'économie, de rapports annuels reliés en cuir et d'un bureau en acajou massif qui sentait le vieux papier. Une fois à l'intérieur, il tourna la clé dans la serrure. Le clic sec du pêne lui apporta un soulagement immédiat, une bouffée d'oxygène dans l'étouffement de sa vie normale. Il était enfin seul avec son butin.
Il s'assit dans son fauteuil de cuir dont le grincement familier l'apaisa. Il alluma son ordinateur personnel, une machine qu'il maintenait strictement isolée des comptes familiaux. Après avoir vérifié une dernière fois que la porte était bien close, il se connecta à son Google Drive. Il navigua rapidement dans l'arborescence complexe qu'il avait créée au bureau quelques heures plus tôt : "Archives Fiscales 2024 / Annexes / Reportings / Data-Indo". Le dossier apparut, massif, silencieux, contenant l'essence même d'Aditya.
Marc commença alors un travail de classification qui dépassait la simple curiosité. Il entrait dans une phase de fétichisme administratif purement obsessionnelle. Sa formation de haut cadre, son goût pour les structures et sa rigueur de gestionnaire reprenaient le dessus, mais ils étaient désormais au service d'une pulsion obscure. Il commença par trier les clichés par date de prise de vue, utilisant les métadonnées qu'il avait pris soin de conserver lors du transfert. Il créa des sous-dossiers chronologiques précis : "2025 - Premier trimestre", "2025 - Deuxième trimestre", et ainsi de suite.
Ce qui l'intéressait, ce n'était plus seulement la nudité crue ou l'érotisme des poses ; c'était la simultanéité des existences. Marc ouvrit son agenda professionnel sur un second écran, celui où étaient consignées toutes les tâches, les réunions et les échéances d'Aditya au sein de l'entreprise. Un frisson le parcourut lorsqu'il commença à recouper les deux calendriers, le public et le privé, le licite et l'interdit.
Il découvrit, avec une fascination qui confinait à l'effroi, qu'une photo particulièrement provocante – où Dewi posait dans un ensemble de soie rouge sang, le regard lourd de promesses et le hijab légèrement de travers – avait été téléchargée sur Facebook un mardi après-midi à 14h30. Ce jour-là, Marc s'en souvenait parfaitement avec une précision de comptable, Aditya était censé finaliser le bilan de clôture de la filiale de Singapour. Il revit le visage du jeune homme dans ses souvenirs, penché sur ses chiffres au bureau, l'air sérieux, presque triste, alors qu'en réalité, son esprit habitait déjà cette image sulfureuse. Aditya n'était pas seulement un travesti ; c'était un menteur de haut vol, un saboteur de l'ordre professionnel.
Marc continua sa plongée dans les archives avec une minutie maniaque. Il trouva une série de messages privés datant de l'automne précédent. À cette époque, la société traversait une crise logistique majeure et Aditya avait dû effectuer de nombreuses heures supplémentaires. Marc vérifia les heures de connexion et de transfert d'images : Aditya envoyait des photos de son torse ambré et de ses sous-vêtements de dentelle à des inconnus à des heures indues, parfois à trois heures du matin, juste avant de revenir au bureau à neuf heures, frais et impeccable dans son costume gris, prêt à servir son patron avec une déférence sans faille.
— Incroyable, murmura Marc pour lui-même, les yeux fixés sur la lumière bleue de l'écran qui baignait ses traits d'un éclat spectral.
Il se sentait comme un entomologiste face à un spécimen rare possédant une double personnalité parfaite. Le fétichisme administratif devenait une méthode d'analyse psychologique. Il classait les photos selon leur degré de "dangerosité" ou de "transgression". Dans un dossier intitulé "Façade", il plaça les portraits de Dewi voilée, ceux qu'il considérait comme la partie "acceptable" ou sociale de l'obsession. Dans un autre, qu'il nomma avec une froideur de juge "Intimité Alpha", il rangea les photos de nu intégral, les gros plans sur l'anus et le sexe, et bien sûr, la fameuse photo du stylo.
Il éprouvait une jouissance malsaine à organiser ce chaos érotique selon les règles strictes de la comptabilité. Pour Marc, tout devait être rangé, étiqueté, maîtrisé. En classant ces images, il avait l'impression de prendre possession non seulement du corps d'Aditya, mais aussi de son temps de vie, de son passé et de ses secrets les plus enfouis. Il calculait mentalement le temps qu'Aditya passait à se maquiller, à se draper dans ses voiles de soie, à se photographier sous les bons angles. Il voyait derrière chaque image le travail de l'ombre, la préparation minutieuse, le choix des éclairages dans la pénombre de son studio.
Il s'arrêta sur une vidéo prise dans ce qui semblait être une chambre de bonne parisienne. On y voyait Dewi, de dos, en train d'ajuster son hijab devant un petit miroir piqué. Elle se retournait soudain, adressant un baiser à l'objectif avec une moue délicieuse. Marc recoupa la date : c'était le jour de l'entretien annuel d'évaluation d'Aditya. Le matin même de la vidéo, Marc lui avait accordé une prime de performance pour sa "rigueur et son sérieux exemplaire". En revoyant la vidéo, Marc éclata d'un rire silencieux et amer qui fit vibrer sa poitrine. Il s'était fait duper par la surface lisse, comme tout le monde. Mais maintenant, il était le seul à voir à travers le miroir sans tain.
L'obsession grandissait à chaque clic, à chaque nouvelle découverte. Il ne voyait plus les photos comme des objets isolés, mais comme les pièces d'un immense puzzle qu'il était le seul capable d'assembler. Il commença à noter des détails récurrents avec une précision d'archiviste : un petit grain de beauté sur la hanche gauche d'Aditya, la forme parfaite de ses ongles, la manière dont ses cils, chargés de mascara, projetaient des ombres géométriques sur ses pommettes ambrées. Marc devenait le gardien, l'archiviste de cette chair indonésienne.
Il se surprit à comparer les performances professionnelles d'Aditya avec la fréquence de ses publications de "Waria". Il remarqua que les périodes de stress intense au bureau ou de pression hiérarchique correspondaient souvent à des envois de photos plus osées, plus soumises. Comme si le jeune homme avait besoin de compenser la rigidité castratrice des chiffres par une explosion de féminité sacrilège et de provocation corporelle. Marc notait tout cela sur un carnet qu'il gardait sous son clavier, théorisant la chute de son subordonné avant même de l'avoir provoquée.
Le temps passait avec une rapidité déroutante, mais Marc ne ressentait aucune fatigue physique. Il était porté par une énergie nerveuse, une soif de connaissance qui l'isolait totalement du reste du monde et de sa famille. De temps en temps, il prêtait l'oreille aux bruits de l'appartement. Le silence était désormais total. Sophie devait dormir profondément, songeant peut-être à leur prochain week-end à la campagne. Ses enfants aussi. Il était le seul éveillé dans cette ruche de béton, le seul détenteur d'une vérité capable de tout anéantir d'un seul mot.
Il revint à la photo du stylo. Il l'ouvrit en plein écran, la résolution maximale révélant chaque détail. Il étudia la marque du stylo avec une attention morbide – un modèle bon marché, en plastique bleu, que l'on trouvait par boîtes de cinquante dans les fournitures de l'agence. L'idée qu'un objet aussi banal, un instrument de travail quotidien, serve à profaner l'intimité du comptable lui causait un trouble profond, un mélange de dégoût et d'excitation. Il imaginait Aditya volant ce stylo dans le stock de la société, le glissant dans sa poche pour l'emporter chez lui et l'insérer dans sa propre chair sous l'œil de l'objectif. C'était un vol, une appropriation symbolique de l'entreprise pour des fins purement lubriques.
— Tu nous as tous trompés, Aditya, chuchota Marc, le visage si proche de l'écran qu'il pouvait en percevoir la chaleur. Tu nous as tous volé notre respect, goutte après goutte.
Mais ce n'était pas de la colère morale qu'il ressentait véritablement. C'était une sorte de reconnaissance secrète, une gémellité dans l'ombre. Marc se sentait proche d'Aditya dans cette duplicité. Lui aussi, en ce moment même, trompait sa femme, ses enfants, son image sociale irréprochable. Lui aussi cultivait un jardin secret d'une noirceur absolue. L'archivage n'était plus seulement une tâche de contrôle, c'était un acte de communion charnelle à distance. En classant les photos, Marc s'immisçait dans la peau d'Aditya. Il commençait à comprendre ses choix de lingerie, ses angles de vue, son besoin vital de reconnaissance.
Il créa un dernier dossier qu'il appela "Potentiel". C'est là qu'il mit les photos qui, selon lui, serviraient de base à sa future domination réelle. Des photos qui n'étaient pas seulement érotiques, mais qui portaient en elles la preuve irréfutable d'une activité incompatible avec la réputation de la firme d'import-export. Il y plaça les conversations où Aditya négociait des tarifs ou des faveurs avec des hommes louches. Il y plaça les clichés les plus crus de son anatomie, là où le comptable disparaissait totalement derrière la courtisane.
Lorsqu'il finit enfin son tri minutieux, il était près de deux heures du matin. Marc se sentait vidé, mais d'une sérénité glaciale, presque minérale. Son Google Drive était désormais une arme parfaitement calibrée, une bibliothèque de chantage prête à l'emploi. Il connaissait Aditya mieux que le jeune homme ne se connaissait lui-même. Il avait cartographié son désir, son emploi du temps, ses rituels et ses faiblesses.
Cependant, alors qu'il s'apprêtait à éteindre l'écran, une impulsion le retint. La tâche de tri était achevée, le "Grand Livre" numérique était en ordre, mais l'écran restait là, allumé, vibrant d'une lumière blanche qui découpait sa silhouette dans l'obscurité du bureau. Marc ne ferma pas l'ordinateur. Il resta assis, le regard fixe, contemplant le curseur qui clignotait au milieu d'une page blanche de navigateur. La classification était une chose, mais l'action en était une autre. Son esprit, stimulé par deux heures de voyeurisme administratif, ne parvenait pas à décrocher. Les images de Dewi continuaient de danser derrière ses rétines, plus vivantes que Sophie qui dormait à quelques mètres de là.
Il sentait que le tri n'était qu'un prologue. L'archiviste avait terminé son inventaire, mais l'homme, lui, commençait à avoir soif. Il fixa le logo de Facebook qui brillait dans ses favoris. Le silence de la nuit semblait l'encourager à franchir une étape supplémentaire, à ne pas en rester à la simple observation des traces du passé. L'ordinateur restait ouvert, comme une fenêtre béante sur une rue interdite où il n'avait pas encore osé descendre. Marc savait que s'il éteignait maintenant, il ne dormirait pas. Son regard se porta sur une photo de Dewi où elle semblait attendre quelque chose, le regard tourné vers le hors-champ de l'image.
L'archiviste de l'ombre avait fini son travail de classement, mais une idée nouvelle, plus insidieuse, venait de germer dans le silence de la plaine Monceau. Le tri n'était plus suffisant. L'écran restait allumé, et Marc, la main posée sur la souris, sentait que la nuit n'était pas encore terminée. Un autre chapitre de son obsession était déjà en train de s'écrire, là, sous ses doigts, dans l'éclat persistant de la machine.
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