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La Résidence Moon - Chapitre 05 (roman)

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La Résidence Moon
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Chapitre 05: Le Poids de l'Art




La matinée s’était étirée dans une monotonie grise, rythmée par le martèlement de la pluie contre les larges baies vitrées du hall. À la Résidence Moon, l’orage avait un son particulier, un roulement étouffé qui semblait souligner l’isolement de chaque unité de vie. Marco, installé derrière son bureau de chêne sombre, classait des factures de maintenance lorsque les doubles portes vitrées s’ouvrirent brusquement, laissant s'engouffrer une rafale de vent humide. Un coursier, dégoulinant d’eau et essoufflé, surgit dans le hall. L’homme ne prit même pas le temps de saluer ; il déposa un carton plat et large sur le comptoir de marbre avec un bruit sec. Marco signa le terminal numérique sans un mot, habitué à cette urgence urbaine qui contrastait avec le silence feutré de l’immeuble.
Le coursier repartit aussitôt vers le déluge extérieur. Marco examina le colis. Le carton était rigide, marqué du sceau d’une papeterie de luxe spécialisée dans les fournitures d’art professionnelles. Sur l’étiquette, le nom du destinataire avait été écorché : "Leya Marlier, Appt 4B". Marco savait bien qu'il n'y avait pas de Leya à la Résidence Moon, mais il connaissait parfaitement l'occupante du 4B. C’était l’antre de Léa, l’étudiante en architecture dont l’énergie semblait parfois trop vaste pour les couloirs de l’immeuble. Il se souvint alors qu’il ne l’avait pas vue passer le hall de la matinée. D’ordinaire, elle descendait vers huit heures, un café à la main. Ce silence l'intrigua.
Il décrocha le combiné de l'interphone interne et composa le numéro du 4B. Après plusieurs sonneries, une voix ensablée lui répondit. Léa semblait totalement désorientée. Marco l'informa de l'arrivée du colis, précisant que la provenance ne laissait que peu de doutes. À l'autre bout du fil, il entendit un cri de joie étouffé. Elle expliqua qu'elle travaillait sur un rendu final depuis quarante-huit heures et qu'elle n'avait aucune notion du temps. Elle aurait dû descendre, mais Marco, percevant sa fatigue, lui proposa de monter lui-même le paquet d'ici dix minutes.
Il glissa le carton sous son bras. En montant dans l'ascenseur, il sentit la densité de l'emballage. Arrivé au quatrième, le couloir — dépourvu de caméras, comme tous les paliers de l'immeuble — lui parut plus silencieux que d'habitude. Il frappa à la porte du 4B. Lorsqu'elle s'ouvrit, Marco fut frappé par le spectacle qui s'offrait à lui.
Léa se tenait là, les cheveux en bataille et des traces de graphite sur la joue. Elle portait un sweat-shirt gris chiné, beaucoup trop grand pour elle mais très court, qui s'arrêtait à mi-cuisses. Ses jambes, longues et lisses, étaient entièrement nues. Au mouvement de ses hanches, Marco comprit qu'elle ne portait qu'un simple slip sous le coton épais du vêtement. Elle ne semblait pas s'en soucier, habituée à vivre en vase clos dans sa bulle de création.
L'appartement était un champ de bataille créatif. Des plans de coupe étaient épinglés partout. Au sol, des montagnes de carton mousse côtoyaient des cutters et des flacons de colle dont l’odeur âcre flottait dans l’air. Léa s'empara du colis avec une ferveur de naufragée. Elle le traîna jusqu'au canapé du salon, qui croulait sous les calques et les règles de précision. Elle déchira le carton avec une hâte joyeuse, révélant des carnets de croquis et des sets de crayons de précision. Elle expliqua à Marco, avec une volubilité retrouvée, que ce matériel était indispensable pour son examen de fin de cycle.
Marco restait près de l'entrée, fasciné par cet envers du décor. Chez elle, il n'y avait pas de marbre froid, pas de faux-semblants. Léa s'arrêta de déballer ses trésors et le fixa un instant. Elle semblait voir, pour la première fois, l'homme derrière l'uniforme. Elle insista pour qu'il attende un instant. Elle saisit l'un de ses nouveaux carnets, en fit sauter l'élastique et empoigna un crayon de graphite pur. Elle lui demanda de ne plus bouger, là, contre le chambranle de la porte. Elle voulait faire un croquis rapide de "l'homme au travail".
Marco se prêta au jeu, immobile, les mains croisées devant lui. Dans le silence de l'appartement, on n'entendait plus que le crissement rapide de la mine sur le papier. Léa travaillait vite, assise au bord de son canapé, ses jambes nues croisées, totalement absorbée. Elle ne dessinait pas seulement ses traits ; elle capturait la solidité de ses épaules et cette sorte de mélancolie stoïque qui émanait de lui. Marco l'observait. Il voyait sa passion et cette étincelle de vie qui manquait tant aux autres résidents. Chez elle, il y avait une vérité brute. Il réalisa qu'elle était sans doute la seule personne dans cet immense bâtiment qui le considérait comme un partenaire plutôt que comme un simple rouage de la gestion immobilière.
Lorsqu'elle eut fini, elle lui montra le dessin. Marco fut surpris. C'était lui, tel qu'il se sentait au plus profond de lui-même : une sentinelle au milieu du luxe et du chaos. Il y avait une force dans le trait qui rendait hommage à sa propre rigueur. Il la remercia d'un ton sincère. Léa arracha la page et la lui tendit avec un sourire radieux. Elle lui dit que c'était le moindre des mercis pour avoir sauvé son examen. En reprenant le dessin, Marco sentit que quelque chose avait changé. Ce n'était plus seulement l'amitié polie entre une étudiante et un concierge. C'était une alliance tacite.
Il quitta l'appartement 4B avec le croquis roulé avec soin. En redescendant par l'escalier, il se sentait plus léger. La pluie continuait de battre contre les fenêtres du hall, mais le gris de la journée avait perdu de sa tristesse. De retour dans sa loge, il rangea le dessin dans son carnet personnel, à l'abri des regards. C'était la première fois qu'il y insérait quelque chose de purement humain, une trace de vie au milieu des schémas techniques.
Le reste de l'après-midi se déroula dans le calme. Marco reprit sa surveillance des moniteurs du hall et du garage. Bien qu'il ne puisse pas voir ce qui se passait aux étages, il gardait en tête l'image du salon du 4B : ce désordre magnifique, cette ambition dévorante et ce croquis qui, pour la première fois, lui donnait un visage au sein de la Résidence Moon. Dans la froideur de marbre de l'immeuble, cette chaleur-là valait bien tous les avertissements du syndic.




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