Translate

Dewi - Ch 06 (roman)

.
.
Dewi
- - -
Chapitre 6 : Le Lendemain de Noces




Le monde revint à Marc par le biais d’une sensation de chaleur humide et d’un parfum de savon à la rose qui semblait flotter dans la pénombre de la chambre. Ce n’était pas le réveil brutal des matins de semaine ordinaires, rythmé par le gong électronique du smartphone, mais une transition douce, presque onirique. Il sentit une pression familière et pourtant oubliée sur ses lèvres. Sophie était penchée sur lui, son visage encore auréolé de la buée de la salle de bain. Elle lui déposa un baiser sur la bouche, un baiser plein, tendre, d’une intensité qu’elle n’avait plus manifestée depuis des mois, peut-être des années. Marc ouvrit les yeux, un peu hébété, et fut immédiatement frappé par l’expression de sa femme. Elle paraissait heureuse. D’un bonheur paisible et rayonnant, comme si un poids s’était envolé de ses épaules durant la nuit.
Elle se tenait debout près du lit, enveloppée dans une grande serviette de bain blanche qui soulignait la courbe de ses épaules, une seconde serviette formant un turban impeccable autour de sa chevelure. Des perles d'eau brillaient encore sur sa peau claire, témoignant d'une douche prise dans l'énergie d'un nouveau départ.
— Allez, c'est l'heure, paresseux, murmura-t-elle avec une voix chantante. Va prendre une douche, le petit-déjeuner est prêt.
Marc la regarda s'éloigner vers le dressing d'un pas léger. Il comprit immédiatement que sa performance de la veille, cette fougue sombre qu'il avait puisée dans les images de Dewi, avait agi sur Sophie comme un baume miraculeux. Elle y voyait un regain d'amour, une reconquête de son désir de femme, là où il n'y avait eu qu'un transfert lâche et obsessionnel. Ce malentendu fondamental, loin de le rassurer, creusa instantanément un fossé de culpabilité dans son esprit, mais il le referma aussitôt avec la froideur qui commençait à devenir sa nouvelle peau. Il s'extirpa des draps froissés, sentant son corps encore lourd de l'épuisement nerveux de la nuit, et se dirigea vers la salle de bain.
Dès que l'eau brûlante frappa ses épaules, la digue céda. Le jet de la douche, au lieu de le laver, semblait faire ressurgir les images de la veille avec une netteté insupportable. Sous ses paupières closes, le film reprenait. Il revit la faille numérique, l'ordinateur d'Aditya brillant dans l'obscurité du bureau de l'avenue de Messine, le clic frénétique de la souris, le transfert des dossiers. Mais ce sont surtout les heures passées seul dans son bureau secondaire qui revenaient le hanter. Il se revit, l'œil rivé à l'écran, disséquant la peau ambrée, scrutant l'absence de poils, s'attardant sur l'anatomie de cette Waria qu'il ne pouvait plus appeler autrement que Dewi.
En se savonnant, ses mains parcouraient son propre corps de quinquagénaire, et il ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison. Il sentait la rugosité de sa propre peau, les muscles plus lourds, la pilosité qu'il jugeait soudainement grossière par rapport à la perfection de porcelaine qu'il avait admirée sur l'écran. Il se rappelait la vidéo de la masturbation, la manière dont Dewi s'offrait à l'objectif, et une onde de chaleur le parcourut à nouveau, malgré l'eau chaude. Il se sentait comme un homme vivant dans deux dimensions parallèles. D'un côté, le carrelage immaculé, le parfum du savon familial, le sourire de sa femme ; de l'autre, ce gouffre de pixels, ce désir hybride et la trahison systématique de tout ce qu'il représentait. Il resta de longues minutes sous le jet, laissant l'eau couler sur son visage, essayant d'effacer le souvenir de l'éjaculation sur le ventre de Sophie, cet acte de transfert où il l'avait utilisée comme un simple réceptacle pour son fantasme indonésien.
Il sortit de la douche, s'essuya vigoureusement et s'habilla avec une application mécanique. Il choisit une chemise bleue claire, une cravate en soie sombre, ajusta sa montre. Il se regarda dans le miroir. L'homme qui lui rendait son regard était le même que la veille : un directeur d'agence impeccable, un mari solide. Le masque était intact. Rien, dans les rides discrètes au coin de ses yeux ou dans la fermeté de sa mâchoire, ne laissait deviner l'archiviste de l'ombre qui habitait désormais son cerveau.
Il rejoignit la cuisine, le cœur de la vie domestique. L'odeur du pain grillé et du café frais l'accueillit. Ses deux enfants étaient déjà attablés, dévorant leurs céréales dans le cliquetis joyeux des cuillères contre le bol. Sophie, désormais habillée d'un tailleur élégant pour sa propre journée de travail, s'affairait autour de la table. En la voyant, Marc éprouva un élan de tendresse mêlé de pitié. Il s'approcha d'elle et, dans un geste de mise en scène parfaite, lui posa un baiser sur le cou. Sophie frissonna légèrement et lui rendit un regard rayonnant. Pour elle, l'harmonie était rétablie. Le couple avait traversé une zone de turbulences et en sortait grandi.
— Tu as bien dormi ? demanda-t-elle en lui tendant son café.
— Comme une souche, mentit-il sans ciller. J'avais besoin de décompresser.
Il s'assit avec les enfants, échangeant quelques mots sur leur journée à venir, sur le contrôle de mathématiques du grand et la leçon de danse de la petite. Il jouait son rôle avec une précision de métronome, mais son esprit était déjà ailleurs, sur le chemin de l'avenue de Messine. Il visualisait le couloir de l'agence, le bureau d'Aditya, et la confrontation silencieuse qui l'attendait. Il avait hâte de voir si la réalité physique de son employé correspondrait à la cartographie érotique qu'il avait établie durant la nuit.
Le petit-déjeuner terminé, la mécanique familiale s'enclencha. Ils sortirent tous ensemble sur le palier, un bloc uni de respectabilité bourgeoise. Dans le parking de l'immeuble, Sophie monta dans sa propre voiture, une citadine nerveuse, et lui adressa un dernier signe de la main, un baiser soufflé à travers la vitre. Marc l'observa partir, puis installa les enfants à l'arrière de sa berline allemande.
Le trajet jusqu'à l'école fut une parenthèse de normalité feinte. Marc écoutait les chamailleries sur la banquette arrière, répondant par des remontrances automatiques, tandis que ses mains serraient le volant de cuir avec une force excessive. Il se sentait comme un étranger dans sa propre voiture, un imposteur conduisant ses enfants vers leur avenir alors qu'il venait de basculer dans un passé et un présent de mensonges. Une fois les enfants déposés devant la grille de l'école, après les baisers rituels et les "travaille bien", Marc se retrouva seul dans l'habitacle.
Le silence retomba brutalement. Il resta quelques instants immobile, regardant les autres parents d'élèves presser le pas, englués dans leurs vies ordinaires. Lui, il portait une bombe atomique dans sa poche, sous la forme d'un secret numérique capable de tout raser. Il engagea la première et prit la direction du bureau. Le trajet ne lui sembla durer qu'une seconde. Il était déjà projeté dans l'étape suivante. Il ne pensait plus à Sophie, ni aux enfants. Il pensait à la démarche d'Aditya, à la finesse de ses poignets, à la manière dont il baissait les yeux. Le monde extérieur n'était plus qu'un décor flou. La seule réalité qui comptait désormais se trouvait derrière la porte en verre de l'agence, là où la Déesse de l'ombre l'attendait, dissimulée sous le costume gris d'un comptable exemplaire. Il gara sa voiture, verrouilla les portières, et rajusta sa veste. La journée pouvait commencer. L'obsession changeait de décor, mais son intensité, elle, ne faisait que croître.




.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

(Ar) مرحبا بكم على هذه المدونة

 . . أهلاً بكم في ملاذي الأدبي يسعدني حقاً أن أرحب بكم هنا. سواءً أكان وصولكم بدافع الفضول، أو مصادفةً من خلال رابط مشترك، أو بدافع حب الكل...