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Chloé
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Chapitre 1 – L'avant
L'appartement sent le jasmin et le vide.
Chloé n'allume jamais la grande lumière le soir. Juste les bougies. Trois, parfois quatre, posées sur le rebord de la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. Leur danse jaune fait trembler les ombres sur les murs blancs, transforme son studio en grotte secrète, en utérus de pierre et de plâtre.
Elle est nue. Pas par exhibition. Par habitude.
Chez elle, les vêtements sont des armures qu'elle enlève dès que la porte se ferme. Le collant qu'elle a porté toute la journée. Le soutien-gorge sans armatures qui maintient ses seins naissants sans les écraser. La culotte en coton qui cache ce qu'elle n'a pas choisi d'avoir entre les jambes.
Elle se tient devant le miroir du placard. Le seul grand miroir de l'appartement. Il a une fissure dans le coin supérieur droit. Elle pourrait le changer. Elle ne le fait pas. Cette fissure, c'est elle.
Ses cheveux blonds cascadent sur ses épaules. Longs. Lourds. Elle y passe ses doigts machinalement, démêlant une mèche, remettant en place ce que la journée a défait. Elle les aime, ses cheveux. Ils sont la première chose qu'on voit quand on la rencontre. La première chose qu'on complimente.
"Qu'ils sont beaux, vos cheveux."
Puis le regard descend. Toujours. Il descend vers ses seins.
Ses seins naissants. Pointus. Pas encore tout à fait formés, comme si son corps hésitait entre deux versions d'elle-même. La pilule les a faits pousser, lentement, doucement. Au début, elle avait peur. Peur que ce soit laid. Peur que ce soit trop petit. Un jour, une amie lui a dit : "Ils sont comme des bourgeons. Ils n'ont pas besoin d'être gros pour être beaux."
Depuis, elle ne les cache plus. Pas vraiment.
Elle se touche. Du bout des doigts. D'abord les clavicules, puis le sternum, puis la naissance des seins. Leurs tétons sont roses, clairs, presque timides. Quand elle les caresse, ils se dressent. Comme maintenant. Elle frissonne.
Ce n'est pas du désir. C'est une vérification.
"Tu es là. Tu es réelle. Tu es femme."
Son ventre est doux. Ni plat ni rond. Un ventre qui a mangé des pâtes la veille et qui s'en fiche. Elle pose sa main dessus. Elle descend.
Ses hanches. Ses cuisses. Larges. Fermes. Et puis ses fesses.
Ah, ses fesses.
Elle se tourne légèrement, contorsionne son cou pour les voir dans le reflet. Rondes. Pulpeuses. Deux hémisphères parfaits qui tombent juste comme il faut, ni trop haut, ni trop bas. Elle les aime. C'est la seule partie de son corps qu'elle a toujours aimée, même avant. Avant les hormones. Avant les cheveux longs. Avant Chloé.
"Quel cul", disaient les garçons dans la rue. À l'époque, elle détestait ça. Maintenant, elle l'accepte. Presque.
Puis le regard descend encore. Malgré elle. Jusque-là.
Entre ses cuisses.
C'est là que ça coince.
Pas physiquement. Physiquement, tout va bien. La peau est douce. Les hormones ont fait leur travail, transformant, amincissant, rapprochant ce qu'on pouvait rapprocher. Mais la présence est là. Incontestable. Un rappel de bois mort dans une forêt de feuillus.
Certains jours, elle l'ignore. D'autres jours, elle le touche. Sans plaisir. Juste pour constater. "Tu es toujours là, toi. Tu ne veux pas partir."
Elle ne le hait pas. Elle ne l'aime pas non plus. C'est un colocataire silencieux. Un invité qui a dépassé la durée de son visa et qui ne trouve pas la sortie.
Ce soir, elle soupire. Elle remonte sa culotte. Elle enfile un vieux t-shirt trop grand qui lui arrive à mi-cuisse. Fini le miroir. Fini l'inspection.
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Elle se sert un verre de vin blanc. Sauvignon. Sec. Il est encore frais, à peine sorti du frigo. Elle boit une longue gorgée. La gorge se serre. C'est bon.
Son téléphone vibre sur la table basse. Elle jette un œil.
Lola : "T'as vu le nouveau ? Il est canon. Je te l'envoie ?"
Elle sourit. Lola est son amie virtuelle. Elles ne se sont jamais vues en vrai. Une rencontre sur un forum, des années plus tôt. Des confessions nocturnes. Des photos échangées sous couvert de confidentialité. Lola est la seule qui sait tout. La seule qui ne juge pas.
Chloé : "Envoie."
Une photo arrive. Un homme. Trente ans. Barbu. Yeux clairs. Sourire un peu de travers. Il tient une chope de bière et pose devant un chalet.
Chloé : "Il est pas mon genre."
Lola : "T'as un genre ?"
Chloé ne répond pas. Elle repose le téléphone.
Non. Elle n'a pas de genre. Elle a une peur. Une peur immense. Visqueuse. La peur du moment où l'homme qu'elle a invité chez elle, après trois verres et des rires complices, après qu'il a posé sa main sur son genou, après qu'il a murmuré "tu es belle", va enfin la voir. Vraiment. Et reculer.
Ça lui est arrivé trois fois.
La première fois, il a dit : "Ah. Je ne savais pas." Il est parti sans se retourner.
La deuxième fois, il a souri, un sourire gêné, et il a touché. Mais son regard... Son regard était celui d'un visiteur au zoo. Curieux. Un peu dégoûté. Il est resté. Il a fait ce qu'il avait à faire. Il ne l'a jamais rappelée.
La troisième fois, il s'est levé en plein milieu. "Désolé. Je croyais que j'arriverais. Mais non."
Depuis, elle ne ramène plus personne. Elle sort. Elle sourit. Elle flirte. Quand la soirée s'éternise et que les regards s'attardent, elle trouve une excuse. "Fatiguée. Tôt demain. Une autre fois."
Il n'y a pas d'autre fois.
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Elle s'assoit sur le rebord de la fenêtre. La cour intérieure est noire. Quelques lumières aux fenêtres des voisins. Des vies parallèles. Des gens qui ne savent pas qu'elle existe.
Elle repense à son amie. "Un jour, quelqu'un te verra. Vraiment."
Lola dit ça depuis trois ans. Chloé voudrait y croire. Mais les soirs comme celui-ci, quand le vin blanc est un peu trop sec et que la solitude a le goût du jasmin, elle n'y croit pas.
"Est-ce que je suis condamnée à être désirée uniquement par des fétichistes ou des curieux ?"
Elle se pose la question tout haut. Sa voix résonne dans le studio vide. Personne ne répond.
Elle repense à son corps. Ses seins qu'elle aime. Ses fesses qu'elle adore. Ses cheveux qu'on lui envie. Et cette chose entre ses cuisses. Cette anomalie. Cette dissonance.
"Si je pouvais l'enlever, je le ferais", se dit-elle. Mais est-ce vrai ? Vraiment ? Parfois elle pense que non. Parfois elle pense que c'est une partie d'elle. Pas la plus belle. Pas la plus simple. Mais une partie.
Le problème, ce n'est pas son corps.
Le problème, c'est le regard des autres.
Elle termine son verre. Elle se lève. Elle va se brosser les dents. Elle évite son reflet dans le miroir de la salle de bain.
Sous la douche, l'eau chaude coule sur sa nuque, sur ses épaules, sur ses seins pointus. Elle ferme les yeux. Elle imagine. Elle imagine des mains. Des mains larges, chaudes, rugueuses. Des mains qui ne trembleraient pas. Des mains qui n'auraient pas besoin d'explication. Des mains qui descendraient, qui trouveraient, qui embrasseraient.
Elle ne peut pas s'empêcher de pleurer.
L'eau chaude mêle ses larmes. Personne ne le saura.
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Elle s'allonge dans son lit. Draps propres. Taie d'oreiller en satin, pour ses cheveux. Elle se met sur le côté. Roule une mèche blonde entre ses doigts. Son rituel.
Le téléphone vibre encore.
Lola : "T'es partie ?"
Lola : "Chloé ?"
Lola : "Tu veux qu'on s'appelle ?"
Chloé : "Pas ce soir. Je suis fatiguée."
Lola : "Tu as encore pensé à lui ?"
Chloé : "À qui ?"
Lola : "À celui qui viendra."
Chloé regarde le plafond. Une fissure. Comme dans le miroir.
Chloé : "Non. Je n'y pense plus."
Lola : "Menteuse."
Chloé : "Oui."
Lola : "Bonne nuit, ma belle."
Chloé : "Bonne nuit, Lola."
Elle pose le téléphone sur la table de nuit. La bougie vacille une dernière fois puis s'éteint. La fumée monte en volute grise, se tord dans l'obscurité comme un fantôme qui s'en va.
Chloé ferme les yeux.
Dans son sommeil, elle ne rêve pas de mains. Elle rêve de regards. Un regard qui ne la traverserait pas. Un regard qui s'arrêterait sur elle et dirait, sans un mot : "Je te vois. Je te vois toute. Et je n'ai pas peur."
Elle se réveille à trois heures du matin. Le cœur battant. Le sexe dur. Comme souvent.
Elle ne se touche pas. Elle attend que ça redescende. Elle compte les battements de son cœur. Un. Deux. Trois.
"Demain", se dit-elle.
"Demain, je sors. Demain, je souris. Demain, j'essaie encore."
Mais demain est un mot qu'elle use comme une pierre à aiguiser. À force de l'aiguiser, il n'en reste plus rien.
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Le matin arrive. Gris. Les cheveux blonds de Chloé sont en bataille. Elle les attache en queue de cheval, lâche. Elle se regarde dans la fissure du miroir.
Elle porte un jean taille haute qui moule ses fesses. Un pull en cachemire écru, doux, qui laisse deviner ses seins sans les montrer. Une culotte en dentelle noire. Parce qu'aujourd'hui, elle s'est dit "pour qui ?" et qu'elle n'a pas trouvé de réponse.
Elle sort. La rue l'avale. Personne ne la regarde. Personne ne sait.
Elle marche. Ses fesses roulent sous le jean. Ses seins pointent sous le pull. Ses cheveux blonds flottent dans le vent.
Elle est belle. Elle est seule. Elle est Chloé.
Et quelque part, dans une librairie, dans un atelier, dans une rue ou sur une application, un homme s'apprête à entrer dans sa vie.
Elle ne le sait pas encore.
Mais nous, si.
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