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Temps Mélangés (nouvelle)

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Temps Mélangés





La boutique sentait la soie neuve et le talc. Salma ajustait une robe de mariée sur un mannequin quand la cloche de la porte tinta. Elle releva la tête sans se presser. Puis elle le vit.

Hakim.

Il avait changé, bien sûr. Les tempes grisonnaient un peu, le visage s’était durci, mais les yeux étaient les mêmes : noirs, directs, incapables de mentir longtemps. Il ferma la porte derrière lui et resta immobile un instant, comme s’il n’osait pas avancer plus loin dans l’espace qu’elle avait construit sans lui.

— Salma.

Sa voix avait gardé ce grain rauque qu’elle connaissait trop bien. Elle sentit quelque chose se fissurer derrière ses côtes, mais elle sourit poliment, professionnelle.

— Hakim. Quelle surprise.

Il s’approcha du comptoir. Elle resta de l’autre côté, les mains posées à plat sur le bois verni pour les empêcher de trembler. Il regarda autour de lui, les robes blanches alignées, les voiles, les porte-jarretelles délicats qu’elle vendait aussi, discrètement, aux futures mariées qui osaient.

— Tu as toujours aimé les belles choses, dit-il.

— Je gagne ma vie avec. Tu es de passage ?

— Oui. Quelques jours seulement. Ma fille veut voir la mer où j’ai grandi.

Le mot « fille » tomba entre eux comme une pierre. Salma hocha la tête. Elle savait déjà. Elle avait entendu dire qu’il s’était marié, qu’il avait une enfant, qu’il vivait à Tunis. Elle n’avait jamais cherché plus loin.

— Elle a quel âge ?

— Quinze ans.

Quinze ans. Quand leur histoire s’était brisée, elle avait vingt-huit ans et lui trente. Aujourd’hui elle en avait quarante-six. Les chiffres tournaient dans sa tête pendant qu’elle lui servait un café, par politesse, dans la petite arrière-boutique. Ils parlèrent de tout et de rien. Du quartier qui avait changé, des amis disparus, de la chaleur de cet été. Elle le regardait parler et se souvenait de la façon dont sa bouche s’ouvrait autrefois contre son cou, de la façon dont il disait son nom en jouissant.

Elle ne lui demanda pas s’il était heureux. Il ne lui demanda pas si elle avait refait sa vie. Ils savaient tous les deux que les réponses seraient trop lourdes pour cette heure de l’après-midi, dans une boutique de robes de mariées.

Quand il partit, il s’attarda une seconde de trop près de la porte.

— Tu habites toujours au même endroit ?

Elle hésita.

— Oui.

Il hocha la tête et s’en alla. Salma resta seule, le cœur battant trop fort, la robe de mariée encore entre ses doigts. Elle se dit qu’elle ne le reverrait pas. Elle se dit aussi qu’elle mentait.

Le soir, à vingt-trois heures passées, on frappa à sa porte.

Elle savait que c’était lui avant même d’ouvrir. Elle avait enlevé le tailleur de la journée et enfilé un peignoir de soie rouge, celui qu’elle gardait pour les soirs où elle avait besoin de se sentir belle pour elle seule. Les cheveux dénoués, les pieds nus. Quand elle tourna la poignée, Hakim se tenait là, dans le couloir sombre, une veste légère sur les épaules.

Ils se regardèrent sans parler. Puis elle s’écarta pour le laisser entrer.

L’appartement sentait le jasmin qu’elle mettait toujours sur la table basse. Il ferma la porte derrière lui. Le clic du verrou résonna trop fort. Salma s’adossa au mur du couloir, les bras croisés sous sa poitrine.

— Tu n’aurais pas dû venir, dit-elle.

— Je sais.

Il s’approcha. Elle ne bougea pas. Quand il posa sa main contre sa joue, elle ferma les yeux. La chaleur de sa paume était exactement la même qu’autrefois. Dix-huit ans n’avaient rien changé à ça.

— J’ai passé la journée à penser à toi, murmura-t-il. À la façon dont tu riais quand je te chatouillais derrière le genou. À la marque que j’avais laissée un soir sur ton épaule.

Elle ouvrit les yeux.

— Arrête.

Mais sa voix n’avait aucune force. Il pencha la tête et l’embrassa. Doucement d’abord, comme s’il testait. Puis plus profondément quand elle ouvrit la bouche. Le goût de lui la frappa de plein fouet. Elle gémit contre ses lèvres, une main agrippée à sa veste, l’autre déjà glissant dans ses cheveux. Le baiser devint vorace. Il la plaqua contre le mur, ses hanches contre les siennes, et elle sentit qu’il était déjà dur.

Ils s’embrassèrent longtemps dans le couloir étroit, comme des adolescents qui n’avaient nulle part ailleurs où aller. Puis il la souleva presque et l’entraîna vers le salon. Le peignoir s’était entr’ouvert. Il s’agenouilla devant elle, écarta le tissu, et regarda.

Salma resta immobile, le souffle court. Elle avait quarante-six ans. Son ventre n’était plus aussi plat, ses seins plus lourds, la peau de ses cuisses un peu moins ferme. Elle savait ce qu’il voyait. Elle avait peur, soudain, d’une façon qu’elle n’avait pas connue à vingt-huit ans.

Hakim ne dit rien. Il posa ses lèvres sur le creux de son ventre, puis plus bas, sur le haut de sa cuisse. Ses mains remontèrent le long de ses hanches, écartèrent le peignoir complètement. Elle était nue en dessous. Il la regarda longuement, comme s’il apprenait un nouveau paysage.

— Tu es plus belle, dit-il enfin, la voix rauque. Différente. Mais plus belle.

Elle voulut protester, dire quelque chose d’ironique pour se protéger, mais il avait déjà collé sa bouche entre ses jambes. Un cri lui échappa. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux. Il la léchait avec une application presque douloureuse, se souvenant exactement de ce qu’elle aimait, de l’endroit précis où sa langue devait insister, de la pression qu’il fallait. Elle jouit trop vite, les jambes tremblantes, une main plaquée contre sa propre bouche pour ne pas trop crier.

Il se releva, le visage brillant, et l’embrassa pour qu’elle goûte. Puis il la porta jusqu’au canapé. Elle l’aida à se déshabiller, maladroite, pressée. Quand il fut nu, elle le prit en main, le caressa, le sentit palpiter contre sa paume. Elle se souvenait de ce poids, de cette chaleur. Elle se souvenait aussi de la façon dont il gémissait quand elle le prenait dans sa bouche.

Elle s’agenouilla entre ses genoux et le fit. Lentement d’abord, savourant. Puis plus profond, plus rythmé. Il murmurait son nom, une main posée sur sa nuque, sans forcer. Quand il la tira vers le haut, elle comprit. Elle s’straddla sur lui, le guida, et s’enfonça d’un seul mouvement lent.

Le silence qui suivit fut presque religieux. Elle le sentait tout entier en elle, exactement comme autrefois et pourtant différent. Son corps avait changé, le sien aussi, mais l’ajustement restait parfait. Elle commença à bouger, roulant les hanches, le regardant dans les yeux. Il tenait sa taille, la guidait, parfois la soulevant pour la redescendre plus fort.

— Regarde-moi, dit-il.

Elle le regarda. Dans ses yeux elle vit tout : le désir, le regret, la possession, la peur de devoir repartir. Elle pencha le front contre le sien et continua de le chevaucher, plus vite maintenant. La friction était délicieuse, humide, bruyante. Elle jouit une deuxième fois en le serrant de l’intérieur, la tête renversée, un gémissement long qui n’avait plus rien de retenu.

Il la retourna sans sortir d’elle, la plaquant sur le dos contre les coussins. Il prit un rythme plus profond, plus possessif. Chaque coup de reins la faisait glisser un peu plus haut. Elle accrocha ses talons dans le bas de son dos et le força encore plus loin. Il parlait maintenant, des choses sales et tendres à la fois, lui disant qu’il n’avait jamais oublié la façon dont elle se serrait autour de lui, qu’il avait baisé sa femme en pensant à elle, qu’il était un salaud, qu’il le savait, mais qu’il ne pouvait pas s’arrêter.

Elle l’embrassa pour le faire taire et jouit encore, plus fort, en le griffant.

Quand il fut proche, il ralentit, presque immobile, juste des petits mouvements circulaires qui la rendaient folle.

— Je ne peux pas rester, murmura-t-il contre sa bouche.

— Je sais.

— Je ne te demanderai rien.

— Ne me demande rien.

Il reprit son rythme et jouit en elle, profondément, en grognant son nom. Elle le sentit pulser, le sentit se vider, et quelque chose en elle se brisa un peu plus.

Ils restèrent enlacés longtemps après. La sueur refroidissait sur leur peau. Hakim caressait distraitement son sein, le pouce tournant autour du mamelon encore sensible. Salma fixait le plafond et voyait défiler d’autres nuits.

Il y a dix-huit ans, dans une chambre d’hôtel à Sousse, il l’avait prise contre le miroir. Elle avait regardé son propre visage pendant qu’il la pénétrait par-derrière, les seins écrasés contre la glace froide. Elle avait vingt-huit ans et croyait que ça durerait toujours. Une autre nuit, sur la plage, le sable dans le dos, la mer trop proche. Il l’avait fait jouir avec sa main pendant que des gens passaient à quelques mètres, et elle avait dû mordre son épaule pour ne pas crier. Une autre encore, dans sa voiture, trop étroite, elle à califourchon, la robe relevée, lui qui lui disait qu’il l’aimait pendant qu’il venait en elle.

Aujourd’hui il ne disait plus qu’il l’aimait. Il disait seulement son nom, encore et encore, comme une prière ou une excuse.

Plus tard, elle se leva pour aller dans la salle de bain. Elle avait besoin d’eau froide sur le visage. Elle n’avait pas fermé la porte. Quelques minutes après, il la rejoignit.

La salle de bain était petite, carrelée de blanc, une seule fenêtre haute. Salma était penchée sur le lavabo, le peignoir à peine refermé. Hakim s’approcha derrière elle. Elle le vit dans le miroir. Il n’avait rien remis. Il colla son corps nu contre le sien et glissa une main sous le tissu pour lui caresser le ventre, puis plus bas.

— Encore ? demanda-t-elle, la voix déjà altérée.

— Oui.

Il écarta le peignoir et le laissa tomber. Elle était nue devant le miroir, lui derrière elle. Ses mains remontèrent jusqu’à ses seins, les pesèrent, les pétrirent. Elle regardait leurs reflets. Son corps à elle, mûr, marqué par le temps, et le sien toujours puissant. Il pencha la tête et mordilla le côté de son cou pendant que ses doigts descendaient entre ses cuisses, la trouvant déjà trempée de leur mélange.

— Tu es pleine de moi, dit-il contre son oreille.

Elle frissonna. Il fit glisser deux doigts en elle, lentement, les sortit, les montra au miroir, brillants, puis les porta à sa bouche. Elle gémit. Il recommença, cette fois en lui faisant goûter. Le goût d’eux deux. Elle suça ses doigts en le regardant dans la glace.

Il la pencha un peu plus en avant, contre le lavabo, et s’agenouilla derrière elle. Sa langue la trouva, chaude, insistante, la léchant longuement, s’attardant sur le point exact qui la faisait trembler. Elle agrippa les bords du lavabo, les cuisses écartées, le souffle court. Il la mangeait sans pudeur, le nez pressé contre elle, les mains écartant ses fesses pour aller plus loin, plus profond. Elle jouit comme ça, pliée en deux, les genoux flageolants, un cri étouffé contre le miroir embué.

Il se releva, le visage luisant, et la pénétra d’un seul coup sec. Elle cria pour de bon. Il la prit fort, les mains agrippées à ses hanches, la regardant dans le miroir pendant qu’il la baisait. Les seins de Salma balançaient à chaque coup. Elle voyait tout : son visage défait, la façon dont son ventre se contractait, la façon dont il disparaissait en elle et ressortait brillant.

— Plus fort, souffla-t-elle.

Il obéit. Le bruit de leur peau qui claquait emplit la petite pièce. Il lui parlait, des mots crus, des souvenirs.

— Tu te souviens de la fois où je t’ai prise dans la douche de ton ancien appartement ? Tu avais les cheveux collés au visage et tu me suppliais de ne pas m’arrêter.

— Oui…

— Tu es toujours aussi serrée. Toujours aussi mouillée pour moi.

Elle poussa un gémissement long. Il sortit presque entièrement, ne laissant que le gland, puis s’enfonça d’un coup jusqu’à la garde. Elle cria son nom. Il recommença, encore et encore, ce mouvement cruel et délicieux. Une de ses mains glissa devant, trouva son clitoris, le frotta en rythme. Salma jouit si fort qu’elle faillit perdre l’équilibre. Il la retint, continua, la forçant à un autre orgasme presque immédiatement après, jusqu’à ce qu’elle implore, la voix brisée.

Seulement alors il se laissa aller. Il jouit en elle une deuxième fois, profond, long, en grognant contre son épaule, en la mordant sans douceur. Elle sentit chaque pulsation. Elle sentit le surplus couler le long de sa cuisse quand il se retira enfin.

Ils restèrent un moment penchés tous les deux sur le lavabo, essoufflés, collés. L’eau coulait encore. Hakim posa son front entre ses omoplates et resta là, immobile.

Plus tard, dans le lit, elle alluma une seule lampe basse. Ils étaient nus sous le drap léger. Elle traçait des cercles absents sur sa poitrine. Lui caressait ses cheveux.

— Ma femme sait que je suis à Bizerte, dit-il finalement. Elle ne sait pas pour toi.

— Je ne te demanderai pas de rester.

— Je sais.

— Je ne supplierai pas.

Il tourna la tête vers elle. Dans la demi-pénombre, ses yeux brillaient.

— Tu as toujours été trop fière pour supplier. C’est pour ça que je t’ai aimée.

Le passé simple tomba entre eux comme un aveu. Salma ferma les yeux. Elle sentit la gorge se nouer.

— Ne dis pas ça. Pas maintenant.

Il l’embrassa, tendrement cette fois, presque chaste. Puis plus profondément. Elle sentit le désir remonter encore, plus lent, plus douloureux. Ils firent l’amour une dernière fois, face à face, très lentement, en se regardant. Pas de mots sales cette fois. Seulement des souffles, des noms chuchotés, des mains qui s’accrochaient. Quand elle jouit, ce fut en silence, les larmes aux yeux. Lui aussi. Il resta en elle longtemps après, le front collé au sien.

Vers cinq heures du matin, il se leva. Elle ne bougea pas. Elle l’entendit s’habiller dans le noir, chercher ses chaussures, ouvrir la porte de la chambre. Il s’arrêta sur le seuil.

— Salma.

— Oui.

— Merci.

Elle ne répondit pas. Elle entendit la porte d’entrée se fermer, puis le bruit de ses pas dans l’escalier. Elle resta allongée, nue, sentant encore le poids de lui entre ses cuisses, le goût de lui dans sa bouche, l’odeur de lui sur les draps.

Dehors, Bizerte s’éveillait doucement. La mer n’était pas loin. Elle se dit qu’elle irait s’y baigner plus tard, seule, pour laver ce qui pouvait encore l’être. Elle se dit aussi qu’une partie d’elle resterait salie pour toujours, et que c’était peut-être mieux ainsi.

Elle ferma les yeux et, pour la première fois depuis des années, pleura sans retenue, face contre l’oreiller qui sentait encore sa peau.





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