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Les Vierges de l'Atelier (nouvelle)

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Les Vierges de l'Atelier




La lumière d'hiver entrait par les hautes fenêtres du loft, blanche et froide, coupant l'air en longues diagonales de poussière suspendue. Le plancher de bois craquait sous les pas d'Élise, et le silence était si profond qu'elle entendait battre son propre cœur.

Elle ajusta son appareil, un reflex noir et lourd, et regarda à travers le viseur. Sylvie était assise sur la chaise, au centre de la pièce. Nue.

Ses courbes étaient généreuses, pleines, ses seins lourds et ronds, son ventre doux, ses hanches larges. Sa peau était claire, marquée de quelques taches de rousseur ici et là, et ses cheveux châtains tombaient en cascades sur ses épaules. Elle ne bougeait pas. Elle regardait l'objectif avec une sérénité qui déconcertait Élise.

— C'est bien comme ça ? demanda Sylvie.

Sa voix était calme, professionnelle, mais il y avait une douceur en elle qui faisait fondre les angles.

— Oui, répondit Élise. Ne bouge pas.

Elle appuya sur le déclencheur. Le clic claqua dans le silence. Puis un autre. Puis un autre.

Élise avait commencé cette série sur les corps de femmes quadragénaires trois mois plus tôt. Elle photographiait des inconnues, des amies, des collègues. Mais Sylvie était différente. Sylvie était thérapeute, et elle avait accepté de poser pour Élise après une séance où Élise avait parlé de son projet, de sa difficulté à capturer la beauté des corps qui vieillissent.

— Tu veux que je pose pour toi ? avait proposé Sylvie. Je peux te montrer qu'un corps de femme de quarante-cinq ans peut être beau sans être parfait.

Élise avait accepté, un peu par défi, un peu par curiosité.

Et maintenant, la douzième séance.

Les deux premières séances avaient été tendues. Sylvie était venue avec sa robe, l'avait enlevée sans hésitation, s'était installée sur la chaise. Élise avait photographié, mais elle n'avait pas réussi à capturer ce qu'elle cherchait. Les images étaient belles, mais froides.

— Tu as peur de moi, avait dit Sylvie à la quatrième séance.

— Non, avait répondu Élise.

— Si. Tu as peur de regarder. Tu photographies avec tes yeux, pas avec ton cœur.

Élise s'était arrêtée, l'appareil pendant contre sa poitrine.

— Je ne sais pas faire autrement.

Sylvie s'était levée, était venue vers elle. Elle avait posé une main sur l'épaule d'Élise.

— Alors apprends.

À partir de ce jour, les séances s'étaient transformées. Élise avait commencé à parler, à raconter sa vie, ses blessures, ses peurs. Sylvie l'écoutait, sans jugement. Et, peu à peu, les photos étaient devenues plus profondes, plus intimes.

Aujourd'hui, c'était la douzième séance.

Élise photographiait Sylvie, nue, les bras le long du corps, le regard plongeant dans l'objectif. La lumière d'hiver dessinait des ombres douces sur sa peau, soulignait la courbe de ses hanches, le creux de ses aisselles. Élise sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Elle baissa l'appareil.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Sylvie.

Élise ne répondit pas. Elle s'approcha lentement. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle n'avait jamais fait ça. Elle n'avait jamais touché ses modèles. Elle les photographiait, les regardait, les admirait, mais elle ne les touchait pas. C'était la règle.

Elle posa son appareil sur la table.

— Est-ce que je peux te toucher ? demanda-t-elle.

Sa voix était à peine plus qu'un murmure.

Sylvie la regarda, surprise, puis un sourire doux s'étira sur ses lèvres.

— Oui, répondit-elle. Tu peux.

Élise s'approcha encore. Sa main tremblait quand elle effleura l'épaule de Sylvie. La peau était douce, chaude, vivante. Elle sentit son cœur s'emballer.

Elle glissa ses doigts le long du bras de Sylvie, suivant la courbe de son biceps, puis descendit jusqu'à son poignet. Sylvie ne bougeait pas. Elle laissait faire, ses yeux fixés sur ceux d'Élise.

— Pourquoi n'as-tu jamais touché tes modèles ? demanda Sylvie doucement.

Élise détourna le regard.

— Parce que c'est plus sûr, dit-elle. Parce que si je les touche, je vais tomber amoureuse. Et ça fait trop mal.

Sylvie prit sa main, la serra.

— Tomber amoureux, ce n'est pas une maladie, dit-elle. C'est une guérison.

Élise sentit ses yeux s'embuer. Elle n'avait jamais dit ça à personne. Elle n'avait jamais dit qu'elle ne se laissait pas toucher parce qu'elle avait peur d'aimer.

— Tu es la première personne à poser pour moi sans broncher, dit-elle. La première à ne pas avoir honte de son corps. La première à me laisser voir qui tu es vraiment.

Sylvie se leva, toujours nue, et vint vers elle. Sa main caressa la joue d'Élise.

— Et toi, demanda-t-elle. Qui es-tu vraiment ?

Élise sentit un sanglot monter dans sa gorge.

— Je ne sais plus, dit-elle. Je me suis cachée si longtemps que j'ai oublié.

— Alors laisse-toi voir, murmura Sylvie.

Elle défit les boutons de la chemise d'Élise, un par un. Le tissu glissa sur ses épaules, tomba au sol. Élise frissonna, non pas de froid, mais de honte.

— Ne te cache pas, dit Sylvie.

Elle défit le soutien-gorge, le laissa tomber avec la chemise. Élise avait les bras croisés sur sa poitrine, ses doigts serrés sur ses épaules.

— Je ne suis pas comme toi, dit-elle. Je suis trop mince, trop anguleuse, trop...

— Trop quoi ? demanda Sylvie.

— Trop laide.

Sylvie écarta doucement ses bras. Sa main caressa sa clavicule, la courbe de son sein, son mamelon durci. Élise sentit une décharge électrique la traverser.

— Tu es belle, dit Sylvie. C'est une honte que tu ne le saches pas.

Elle pencha la tête et l'embrassa.

Le baiser était doux, lent, patient. Sylvie ne pressait pas. Elle offrait son corps comme un sanctuaire, comme un refuge. Élise sentit ses défenses s'effondrer.

Elle pleurait. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-être parce que c'était la première fois qu'elle se laissait toucher ainsi. La première fois qu'elle ne fuyait pas.

Sylvie la guida vers le canapé, la fit s'asseoir, s'allonger. Ses mains glissaient sur la peau d'Élise, l'explorant, la reconnaissant. Elle touchait chaque centimètre de son corps, chaque cicatrice, chaque irrégularité.

— Tu es parfaite, murmura Sylvie. Pas parfaite comme une statue. Parfaite comme une femme.

Ses doigts descendirent le long de son ventre, trouvèrent le creux entre ses cuisses. Élise sentit une chaleur monter en elle, une vague qui partait de son bas-ventre pour irradier tout son corps.

— Je n'ai jamais fait ça, dit-elle. Pas avec une femme.

— Alors laisse-moi être la première, dit Sylvie.

Elle posa sa main sur elle, ses doigts glissant entre ses lèvres humides. Élise cria, un son rauque, déchirant. Elle s'accrocha aux épaules de Sylvie, ses ongles s'enfonçant dans sa peau.

— Regarde-moi, dit Sylvie. Regarde-moi quand tu jouis.

Élise ouvrit les yeux. Elle vit le visage de Sylvie au-dessus d'elle, ses yeux verts pleins de tendresse, son sourire bienveillant. Elle sentit la main de Sylvie s'enfoncer en elle, la remplir, l'emporter.

Le plaisir la traversa comme un éclair. Elle cria le nom de Sylvie, son corps se tendant, se cambrant, s'abandonnant.

Et quand l'orgasme s'apaisa, elle pleura encore, mais cette fois, c'était des larmes de gratitude.

Elles restèrent allongées sur le canapé, leurs corps nus enlacés, la lumière d'hiver les enveloppant d'une douceur froide. Élise sentait la respiration de Sylvie contre sa joue, le battement de son cœur contre le sien.

— Pourquoi tu fais ça ? demanda Élise. Pourquoi tu es si gentille avec moi ?

— Parce que tu as besoin de quelqu'un pour te montrer que tu es digne d'être aimée, dit Sylvie.

— Tu es thérapeute, même au lit ?

Sylvie rit.

— Non, je suis une femme qui a vu une autre femme se cacher trop longtemps.

Élise se blottit contre elle, son visage enfoui dans son cou. Elle se sentait en sécurité. Protégée.

— Je ne veux plus prendre de photos, dit-elle. Pas de toi. Pas de moi. Pas de personne.

Sylvie caressa ses cheveux.

— Alors qu'est-ce que tu veux faire ?

— Vivre, dit Élise. Juste vivre. Avec toi.

Sylvie la serra plus fort.

— Alors vis.

Elles restèrent ainsi longtemps, nues sous la lumière d'hiver, leurs corps apprivoisés. Le silence du loft était doux, enveloppant, et le temps semblait suspendu.

Élise sentit la main de Sylvie tracer des cercles sur son dos, des vagues, des caresses qui apaisaient toutes ses blessures.

— Je n'ai jamais laissé personne me toucher, dit-elle. Pas comme ça.

— Je sais.

— Comment tu le sais ?

— Parce que ton corps tremble quand je le touche. Pas de peur. D'étonnement.

Élise leva la tête et la regarda. Les yeux de Sylvie étaient doux, ses lèvres entrouvertes.

— Mon corps ne sait pas quoi faire de cette douceur, dit-elle.

— Il va apprendre, dit Sylvie. Pas à pas.

Elle la renversa sur le canapé, se pencha au-dessus d'elle. Sa bouche trouva celle d'Élise, l'embrassa avec une lenteur infinie. Sa main descendit sur sa poitrine, caressa son sein, son mamelon.

Élise sentit le désir renaître, plus calme que la première fois, mais plus profond. Elle ne savait pas que son corps pouvait éprouver cela, cette chaleur qui s'installait sans brûler.

Les doigts de Sylvie glissèrent entre ses cuisses, trouvant le chemin qu'elles connaissaient déjà. Élise gémit, un son doux, presque un chant.

— Laisse-toi aller, murmura Sylvie. N'aie pas peur.

Élise ferma les yeux. Elle sentit la main de Sylvie en elle, lente, mesurée, comme une marée qui montait et descendait. Son corps s'ouvrait, s'abandonnait.

L'orgasme fut plus long à venir, mais quand il arriva, il la submergea tout entière, une vague chaude qui l'emporta loin de toutes ses peurs.

Elle s'accrocha à Sylvie, tremblante, haletante.

— Tu vois, dit Sylvie. Tu es capable de sentir.

Élise sourit, pour la première fois depuis longtemps.

— Oui, dit-elle. Je crois que oui.

Elles s'endormirent enlacées sur le canapé, leurs corps nus couverts par la lumière d'hiver. La lune avait pris la place du soleil, projetant une douce lueur sur leurs peaux.

Quand Élise se réveilla, elle ne savait pas quelle heure il était. Le loft était plongé dans le noir, et Sylvie dormait encore, sa respiration douce et régulière contre sa joue.

Elle se leva silencieusement. Elle regarda son appareil photo posé sur la table. Pendant un instant, elle eut envie de le prendre, de photographier Sylvie endormie, nue, vulnérable.

Mais elle ne le fit pas.

Elle retourna vers le canapé, s'allongea contre Sylvie, sa main posée sur son ventre. Elle sentit la chaleur de sa peau, le pouls de sa vie.

Elle n'avait plus besoin de photographier. Elle n'avait plus besoin de capturer la beauté dans des images. Elle voulait la vivre. La toucher. La sentir.

Elle enfouit son visage dans les cheveux de Sylvie, inspira son odeur.

— Je t'aime, murmura-t-elle.

Elle n'avait jamais dit ça à personne. Pas comme ça.

Sylvie ouvrit les yeux, lentement. Elle sourit.

— Je t'aime aussi, dit-elle.

Elle caressa la joue d'Élise.

— Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

Élise réfléchit. Il n'y avait pas de réponse simple. Pas un seul moment, pas une seule révélation. C'était un chemin, une série de pas.

— La photo, dit-elle. C'était une barrière. Je me cachais derrière l'appareil. Mais avec toi, je n'ai plus voulu me cacher.

Sylvie posa un baiser sur son front.

— Alors ne te cache plus.

Elles restèrent allongées, leurs corps mêlés, leurs souffles confondus. La nuit s'écoula, lente et douce.

Quand le soleil se leva, Élise se leva, s'habilla. Mais elle ne boutonna pas sa chemise. Elle laissa le tissu flotter sur sa peau.

— Tu vas où ? demanda Sylvie.

— Nulle part, dit Élise. Je vais juste vivre.

Elle s'approcha du canapé, s'agenouilla devant Sylvie. Elle posa sa main sur sa joue, l'embrassa doucement.

— Je vais arrêter la photographie, dit-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai passé ma vie à regarder les autres vivre. Je veux vivre moi-même.

Sylvie sourit.

— Et tu vas faire quoi, à la place ?

Élise réfléchit.

— Je ne sais pas encore. Mais je veux que tu sois là.

— Je serai là, dit Sylvie.

Élise se blottit contre elle.

Elle se sentait légère.

Elle se sentait libre.

Et pour la première fois de sa vie, elle n'avait pas peur.







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