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Les Baigneuses de Minuit
La route de terre cahotait sous les pneus, secouant la vieille voiture dans un bruit de graviers et de branches. Camille tenait son sac contre sa poitrine, ses doigts blancs serrés autour de la bandoulière. Elle regardait par la fenêtre la masse sombre des pins défiler, rythmée par les phares qui découpaient des ombres mouvantes.
— On arrive bientôt.
Noémie avait la voix calme, comme si elle conduisait vers un supermarché et non vers une plage déserte en pleine nuit. Camille sentit son estomac se nouer un peu plus.
— Il n'y a personne à cette heure-ci, dit Noémie. C'est pour ça que j'ai choisi minuit.
Camille hocha la tête. Elle n'arrivait pas à parler. Ses dents claquaient légèrement, et elle n'était pas sûre que ce soit à cause du froid.
La voiture s'arrêta au bout du chemin, là où le sable succédait aux graviers. Noémie coupa le moteur. Le silence tomba comme une couverture. Camille entendait son propre cœur battre, les vagues au loin, un cri d'oiseau nocturne.
— Viens, dit Noémie en ouvrant sa portière.
Camille sortit à son tour, ses jambes molles. L'air marin la frappa, salé, frais, chargé d'iode. Elle frissonna. La lune était pleine, énorme, suspendue au-dessus de l'eau comme une pièce d'argent. La plage s'étendait à perte de vue, vide, immense, baignée dans une lumière laiteuse. Les vagues venaient mourir sur le sable avec un murmure régulier, hypnotique.
Noémie retira ses sandales. Elle le fit avec une lenteur délibérée, comme si elle se préparait à une cérémonie. Camille la regarda, fascinée. Noémie était grande, ses bras fuselés, sa peau hâlée par des années de plein air. Elle portait une robe légère qui flottait autour de ses hanches comme une seconde peau.
— Tu veux que je t'aide ?
Camille déglutit. Elle avait la gorge sèche.
— Je... je ne sais pas si je peux.
Noémie s'approcha, posa une main sur son épaule. La chaleur de sa paume traversa le tissu de la chemise de Camille.
— Il n'y a rien à craindre, dit Noémie. La nuit est notre amie. La lune est notre témoin. Et la mer ne juge personne.
Camille ferma les yeux. Elle entendait le souffle de Noémie, le bruissement de la robe qui tombait sur le sable. Quand elle les rouvrit, Noémie était nue devant elle.
Son corps était un poème écrit dans la lumière argentée. Les muscles longs de ses cuisses, la courbe douce de ses hanches, ses seins pleins qui se soulevaient au rythme de sa respiration. Elle n'avait pas honte. Elle était comme une statue grecque, une déesse sortie des flots.
— À ton tour, dit Noémie en tendant la main.
Camille sentit ses doigts trembler en saisissant l'ourlet de sa chemise. Elle l'enleva trop vite, comme si elle arrachait un pansement. Le froid la gifla, et elle croisa les bras sur sa poitrine.
— Ne te cache pas, murmura Noémie. Laisse-toi voir.
Camille obéit. Elle baissa les bras, les laissa tomber le long de son corps. La lune caressa sa peau claire, ses seins petits et ronds, le duvet blond sur son ventre, l'ombre entre ses cuisses. Elle se sentit nue, vulnérable, exposée à l'immensité du ciel.
Noémie avança, prit sa main.
— Viens.
Elles marchèrent vers l'eau, leurs pieds s'enfonçant dans le sable humide. Camille sentit la texture granuleuse sous ses plantes, la fraîcheur du soir. Noémie ne la lâchait pas. Ses doigts étaient chauds, solides, comme une ancre.
L'eau les atteignit d'abord aux chevilles, froide et salée. Camille haleta. Noémie rit doucement.
— On s'habitue, promit-elle.
Elles avancèrent ensemble, pas à pas. L'eau monta jusqu'aux genoux, puis aux cuisses. Camille sentait la marée l'effleurer, caresser son ventre, lécher ses seins. La lune se reflétait à la surface, brisée par les vagues en milliers d'éclats d'argent.
Noémie s'arrêta là où l'eau lui arrivait à la taille. Elle se tourna vers Camille, ses yeux brillants dans la pénombre.
— Comment tu te sens ?
Camille réfléchit. Elle aurait dû avoir peur, avoir froid, avoir honte. Mais non. Il n'y avait que l'eau qui la portait, la lune qui la regardait, et Noémie qui la tenait.
— Libérée, murmura-t-elle.
Noémie sourit. Ses mains quittèrent les poignets de Camille pour remonter le long de ses bras, de ses épaules, de sa nuque. Elles étaient chaudes malgré l'eau, et leur contact fit naître un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid.
— Tu es belle, dit Noémie. Je le savais.
Camille sentit ses joues s'empourprer. Elle n'était pas habituée aux compliments. Sa peau claire se couvrait souvent de rougeur, comme si elle trahissait ses émotions. Mais là, dans l'obscurité, elle n'avait pas à les cacher.
Noémie l'attira contre elle. Leurs corps nus se rencontrèrent sous l'eau, chauds l'un contre l'autre. Camille sentit la poitrine de Noémie se presser contre la sienne, ses cuisses glisser entre les siennes, son souffle chaud sur sa joue.
— Je peux t'embrasser ? demanda Noémie.
Camille hocha la tête.
Les lèvres de Noémie étaient douces, salées de l'océan. Elles effleurèrent les siennes d'abord, comme une question. Puis elles s'appesantirent, s'écartèrent pour laisser passer sa langue. Camille gémit, un son qu'elle ne se connaissait pas.
La sensation était infinie. La chaleur de Noémie contre sa peau glacée, l'eau qui dansait autour d'elles, les vagues qui les bousculaient doucement, les poussant l'une contre l'autre. Camille sentait le corps de Noémie onduler contre le sien, ses hanches, ses seins, ses cuisses. Elle sentait le désir monter en elle comme une marée.
Noémie descendit le long de sa mâchoire, de sa gorge, de sa clavicule. Elle laissa un baiser sur le haut de son sein, puis autour de son mamelon durci par le froid. Camille sentit un frisson la traverser, plus intense que les vagues.
— J'ai envie de te toucher, murmura Noémie. Est-ce que tu veux ?
Camille sentit son cœur battre plus fort. Elle n'avait jamais fait ça. Elle n'avait jamais laissé une femme la toucher comme ça, sous les étoiles, dans l'eau salée.
— Oui, dit-elle. S'il te plaît.
La main de Noémie glissa entre leurs corps. Elle était chaude, plus chaude que l'eau, et ses doigts trouvèrent le creux entre les cuisses de Camille. Le contact fit sursauter la bibliothécaire, un cri étranglé s'échappa de ses lèvres.
Noémie sourit contre sa joue.
— Laisse-toi aller, murmura-t-elle. La mer te porte.
Ses doigts s'enfoncèrent doucement. Camille sentit d'abord la pression, puis l'intrusion, puis un plaisir qui naissait au creux de son ventre, plus brûlant que l'eau ne l'était froide. Elle s'accrocha aux épaules de Noémie, ses ongles s'enfonçant dans la peau hâlée.
— Oui, dit Noémie. C'est ça. Respire.
Camille inspira, et l'air marin lui brûla les poumons. Les doigts de Noémie allaient et venaient en elle, trouvant son rythme, épousant ses mouvements. La lune dansait sur l'eau, les vagues se brisaient autour d'elles, et le plaisir grandissait, plus fort que le froid, plus fort que la peur.
Elle sentit son corps se tendre, son ventre se contracter, un cri monter dans sa gorge. Elle le laissa s'échapper, un son rauque et sauvage qui se mêla au bruit de l'océan. La jouissance la traversa comme un éclair, projetant des vagues de chaleur dans tout son corps.
Elle flotta, légère, contre Noémie. Ses jambes tremblaient. Ses doigts s'accrochaient toujours à ses épaules, comme si elle allait couler sans elle.
Noémie l'embrassa sur le front.
— Bienvenue, dit-elle. Bienvenue dans ton propre corps.
Camille pleura. Pas de tristesse, non. Des larmes de libération, de gratitude, d'abandon. Elle n'avait jamais su que son corps pouvait éprouver cela. Elle n'avait jamais su que l'eau, la lune et une femme pouvaient faire fondre toutes les barrières.
Elles restèrent longtemps ainsi, enlacées dans l'eau froide, leurs corps se réchauffant l'un l'autre. Les vagues les berçaient doucement, les étoiles tournaient au-dessus d'elles, et le temps semblait suspendu.
Quand Camille eut fini de frissonner, Noémie l'entraîna vers le rivage.
— Viens, dit-elle. Il ne faut pas attraper froid.
Elles marchèrent hors de l'eau, leurs corps ruisselants, la lune les moulant d'argent. Le sable était doux sous leurs pieds, tiède encore de la chaleur du jour. Noémie étendit un drap sur le sable, près d'une dune.
— Allonge-toi, dit-elle.
Camille obéit. Elle s'étendit sur le dos, le drap doux contre sa peau humide. Elle regarda le ciel étoilé, la lune si proche qu'elle semblait pouvoir la toucher. Noémie s'allongea à côté d'elle, tournée vers elle, sa main posée sur son ventre.
— Alors, demanda Noémie. Qu'est-ce que tu ressens ?
Camille resta silencieuse un moment. Elle sentait encore les vagues battre dans sa poitrine, la chaleur du plaisir brûler entre ses cuisses, la présence de Noémie contre elle.
— Je suis vivante, dit-elle enfin. Je n'ai jamais senti ça avant.
Noémie sourit. Sa main caressa le ventre de Camille, traçant des cercles sur sa peau.
— Ce n'était que le début, dit-elle. On peut aller plus loin.
Camille tourna la tête vers elle. La lune éclairait le visage de Noémie, creusant ses pommettes, faisant briller ses yeux. Elle était belle, plus belle que toutes les statues qu'elle avait pu voir. Elle était réelle, chaude, vivante.
— Plus loin comment ? demanda Camille.
Noémie se pencha sur elle. Sa bouche trouva la sienne, l'embrassa avec une lenteur infinie. Sa main descendit sur sa poitrine, caressa son sein durci, son mamelon. Camille sentit le désir renaître, aussi brûlant que l'eau avait été froide.
— Je vais te montrer, murmura Noémie.
Elle se déplaça, s'agenouilla entre les cuisses de Camille. Ses mains écartèrent doucement ses jambes, les exposant à l'air frais de la nuit. Camille sentit son souffle sur sa peau, chaud malgré la brise.
— Je n'ai jamais fait ça, dit-elle. Pas avec une femme.
Noémie posa un baiser sur l'intérieur de sa cuisse.
— Alors laisse-moi être la première.
Sa bouche descendit, ses lèvres trouvant le creux entre les cuisses de Camille. Le contact fut un choc, un éblouissement. Camille sentit la langue de Noémie glisser sur elle, lente, précise, brûlante. Elle arqua le dos, cria, ses doigts s'enfonçant dans les cheveux de Noémie.
Noémie ne pressait pas. Elle prenait son temps, goûtant chaque pli, chaque frémissement. Camille sentait le plaisir monter en elle, plus lent que dans l'eau mais plus profond, comme une marée qui gonflait dans son ventre.
— S'il te plaît, murmura-t-elle. S'il te plaît...
Noémie accéléra, sa langue trouvant le rythme qu'il fallait. Camille sentit ses muscles se tendre, son ventre se contracter, le cri monter. Elle le laissa s'échapper, long, rauque, brisé. Le plaisir la submergea, plus intense que le premier, la laissant haletante sur le drap.
Noémie remonta le long de son corps, ses lèvres salées, son sourire éclatant.
— C'était bien ? demanda-t-elle.
Camille rit, un rire qui se brisa en sanglot.
— Oui, dit-elle. Oui, c'était incroyable.
Noémie l'enlaça. Elles restèrent allongées, leurs corps nus pressés l'un contre l'autre, le drap doux sous elles, le ciel étoilé au-dessus.
Camille sentit les doigts de Noémie tracer des motifs sur son dos, des cercles, des vagues, des caresses sans fin.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.
Noémie la regarda, ses yeux brillants de tendresse.
— Parce que tu étais prête, dit-elle. Parce que je t'ai vue, la première fois que tu es entrée dans mon cours de yoga. Tu avais l'air perdue, mais pas cassée. Je me suis dit que peut-être, un jour, tu aurais besoin de quelqu'un pour te montrer la voie.
Camille se blottit contre elle.
— Je n'ai jamais eu besoin de quelqu'un, dit-elle. Je ne sais pas comment le dire.
— Tu viens de le faire, dit Noémie. Tu es venue. Tu t'es déshabillée. Tu t'es baignée. Tu m'as laissée te toucher. Tu as crié. C'est tout ce que je voulais.
Camille se tut. Elle regarda les étoiles, la lune, les vagues qui venaient mourir sur le sable. Elle sentit le corps de Noémie contre le sien, chaud et solide.
— Et après ? demanda-t-elle. Demain, qu'est-ce qu'on fait ?
Noémie posa un baiser sur son épaule.
— Demain, on se lève, on se rhabille, on rentre en ville. Tu retournes à ta bibliothèque, moi à mon studio. Mais si tu veux, on pourra recommencer.
— Recommencer quoi ?
Noémie sourit.
— Tout. La route. La plage. L'eau. La lune. Tout.
Camille sentit son cœur se gonfler.
— Oui, dit-elle. Oui, je veux bien.
Elles restèrent allongées sur le sable, nues sous les étoiles, jusqu'à ce que l'aube blanchisse l'horizon. Le ciel passa du noir au bleu nuit, puis au violet, puis à l'orange pâle. La lune s'effaça, et le soleil se leva sur l'océan, un immense disque de feu.
Camille se tourna vers Noémie. Elle avait le visage éclairé par la lumière naissante, ses yeux profonds, son sourire calme. Elle tendit la main.
— Il est temps de rentrer.
Camille prit sa main, se leva. Le sable collait à sa peau, l'air était frais, et elle se sentait vivante.
Elle enfila sa chemise, mais elle ne la boutonna pas. Elle laissa l'air caresser sa peau, la lumière l'habiller.
Noémie la regarda, un sourire aux lèvres.
— Tu as changé, dit-elle.
Camille hocha la tête.
— Oui. J'ai changé.
Elles remontèrent vers la voiture, leurs pas laissant des empreintes sur le sable. Camille s'arrêta un instant, regarda derrière elle. La plage était vide, la mer calme, le soleil haut.
Elle sourit.
Et elle sut qu'elle reviendrait.
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