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Safa: (2) Regard de minuit
Il était largement passé minuit et Safa ne trouvait toujours pas le sommeil. La chaleur de la nuit d’été à Bizerte pesait sur la ville comme une main moite. Même les draps, pourtant fins, lui collaient à la peau. Elle s’était retournée dix fois, avait écarté le drap, l’avait ramené, puis écarté de nouveau. Ses seins lourds tiraient légèrement quand elle changeait de position. Entre ses cuisses, une tiédeur vague, presque distraite, refusait de s’éteindre.
Elle se leva. La nuisette qu’elle portait était à peine un voile de coton clair, si fine qu’elle laissait deviner la rondeur de sa poitrine et l’ombre de son pubis. Elle n’avait rien mis dessous. Ses cheveux blonds, longs, tombaient en désordre sur ses épaules. Elle traversa le salon dans le semi-obscurité et ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le balcon.
L’air de la nuit la frappa, chaud, chargé d’iode et de la poussière fine des rues. Les lampadaires de la rue jetaient une lumière jaune et lointaine, à peine suffisante pour dessiner les contours des immeubles d’en face. Safa s’avança jusqu’à la rambarde, posa les mains sur le fer chaud encore de la journée, et respira profondément.
C’est alors qu’elle remarqua la fenêtre. Au troisième étage de l’immeuble d’en face, une lumière restait allumée. Pas une lumière forte, plutôt une lampe de chevet, douce, dorée. Deux silhouettes s’y découpaient. D’abord un homme, large d’épaules, debout. Puis une femme, plus petite, qui s’approcha de lui. Safa cligna des yeux. Les formes se confondaient un peu à cause de la distance et du voilage léger, mais elle devinait les gestes. L’homme prenait le visage de la femme entre ses mains. Puis il l’attirait contre lui. Leurs corps se collèrent. Une main glissa le long d’un dos, puis plus bas.
Safa resta immobile un long moment, les doigts crispés sur la rambarde. Elle aurait dû rentrer. Au lieu de cela, elle se détourna, rentra un instant, prit la chaise légère qui se trouvait près de la porte, et la posa sur le balcon, légèrement de biais, face à la fenêtre allumée. Elle s’assit. La nuisette remonta un peu sur ses cuisses. Elle leva les jambes et posa les pieds contre la rambarde, genoux légèrement écartés. L’air de la nuit glissa entre ses cuisses nues.
Là-bas, les silhouettes bougeaient. La femme semblait maintenant assise ou à genoux. L’homme se penchait au-dessus d’elle. Safa imagina ce qu’elle ne pouvait pas vraiment voir : des lèvres sur une gorge, des mains qui dénudent, un sexe qui s’offre. Une chaleur plus nette lui monta entre les cuisses. Elle passa une main sur sa poitrine, à travers le tissu fin. Ses seins pesaient, chauds. Elle les souleva, les pressa, sentit les mamelons se durcir sous ses paumes. Elle pinça l’un d’eux, puis l’autre, tirant un peu, roulant la pointe sensible entre le pouce et l’index.
Sa main gauche glissa le long de son ventre, souleva le bord de la nuisette, et trouva la peau nue de son bas-ventre. Les poils de son pubis étaient doux sous ses doigts. Elle les caressa un instant, puis descendit plus bas. Ses lèvres étaient déjà humides. Elle écarta un peu plus les genoux, les pieds toujours appuyés contre la rambarde, et laissa son index glisser entre elles. Le clitoris, gonflé, répondit immédiatement à la pression légère. Elle traça un cercle lent, très lent, tout en regardant la fenêtre d’en face.
Les silhouettes s’étaient rapprochées encore. On aurait dit que la femme était maintenant allongée, ou penchée en avant. L’homme se tenait derrière elle, ou au-dessus. Leurs mouvements avaient pris un rythme. Safa sentit son propre rythme s’accorder au leur, même de loin. Elle appuya un peu plus fort sur son clitoris, puis glissa deux doigts plus bas, les enfonça doucement en elle. L’humidité les accueillit sans résistance. Elle les fit avancer et reculer, lentement d’abord, pendant que le pouce restait posé sur le petit bouton sensible, le frottant en cercles précis.
La nuisette était remontée jusqu’à sa taille. Ses seins se soulevaient à chaque respiration plus profonde. Elle les prit à pleine main de nouveau, les pressa l’un contre l’autre, pinça les mamelons jusqu’à ce qu’une petite douleur douce se mêle au plaisir. Ses hanches bougeaient maintenant sur la chaise, cherchant plus de contact. Elle écartait davantage les cuisses, offrante, presque insolente dans la demi-obscurité du balcon. Si quelqu’un, là-bas, détournait un instant le regard de son amante pour regarder vers l’extérieur, il la verrait. Assise, jambes levées, une main entre les cuisses, l’autre sur sa poitrine, le visage tourné vers eux.
L’idée l’excita davantage. Elle s’imagina regardée. Elle s’imagina les yeux de l’homme glissant un instant vers elle pendant qu’il prenait la femme. Ou les yeux de la femme, surprise, curieuse. Safa gémit tout bas, un son à peine audible. Ses doigts allaient plus vite. Trois maintenant, s’enfonçant profondément, tandis que le pouce travaillait le clitoris avec une attention quasi obsessionnelle. Elle sentait les parois de son sexe se contracter autour de ses doigts. L’autre main quitta ses seins pour glisser derrière, sous la nuisette, et caresser le sillon de ses fesses, effleurer l’anus, appuyer sans encore entrer.
Là-bas, les mouvements s’étaient accélérés. Les silhouettes se confondaient, se séparaient, se rejoignaient. Safa devinait des têtes renversées, des dos arqués. Elle se mordit la lèvre. Ses propres mouvements devenaient plus urgents. Elle se pencha un peu en arrière sur la chaise, le bassin basculé vers l’avant, offrant sa vulve à l’air de la nuit et à son propre regard intérieur. Elle se voyait comme ils pourraient la voir : une femme de quarante-cinq ans, le corps encore plein, les seins lourds, les cuisses ouvertes, les doigts brillants d’humidité, le visage marqué par le plaisir.
L’orgasme monta comme une vague qui avait longuement hésité. Elle le sentit d’abord au bas du ventre, une tension qui se resserrait. Puis il explosa. Ses parois se contractèrent violemment autour de ses doigts. Son clitoris pulsa sous son pouce. Un cri lui échappa, plus fort cette fois, qu’elle étouffa à moitié contre son épaule. Ses jambes tremblèrent contre la rambarde. Les pieds glissèrent un peu. Elle continua de bouger les doigts, prolongeant les vagues, les unes après les autres, jusqu’à ce que le plaisir devienne presque trop aigu. Ses cuisses battaient d’un tremblement qu’elle ne contrôlait plus. Un filet d’humidité coula le long de sa paume, goutta sur la chaise.
Elle resta ainsi, haletante, les doigts encore en elle, les yeux fixés sur la fenêtre d’en face. Les silhouettes s’étaient immobilisées, ou presque. Peut-être que l’homme et la femme, eux aussi, venaient de jouir. Ou peut-être qu’ils s’étaient simplement rapprochés l’un de l’autre dans un geste de tendresse. Safa ne savait pas. Elle ne saurait jamais. Mais l’idée qu’ils avaient partagé, sans le savoir, ce même instant de la nuit, la laissa avec une étrange douceur dans la poitrine.
Lentement, elle retira ses doigts. Elle les porta à ses lèvres, goûta le sel de son propre plaisir. Puis elle laissa retomber la nuisette sur ses cuisses. Ses jambes étaient encore molles. Elle les descendit de la rambarde, posa les pieds sur le sol du balcon, et resta assise un moment, respirant l’air chaud, le cœur qui se calmait peu à peu.
Assouvie. Contente. Rassasiée.
Elle se leva, prit la chaise, la remit à sa place à l’intérieur. Elle ferma la porte-fenêtre sans faire de bruit. Dans la chambre, elle ne prit même pas la peine d’allumer. Elle se jeta de tout son poids sur le lit, la nuisette encore relevée sur ses hanches, les seins libres sous le tissu. L’oreiller accueillit sa joue. Ses jambes, encore un peu tremblantes, s’étendirent. Elle ferma les yeux.
Dehors, la nuit de Bizerte continuait, chaude, immobile. Derrière la fenêtre d’en face, la lumière finirait peut-être par s’éteindre. Safa sourit dans le noir. Elle pensait déjà qu’il y aurait d’autres nuits comme celle-ci. D’autres balcons. D’autres silhouettes. Ou peut-être, un jour, plus que des silhouettes.
Pour l’instant, le sommeil venait enfin, lourd, profond, bercé par le souvenir encore vivant de ses doigts, de son clitoris battant, et de ce regard imaginaire posé sur elle depuis l’autre côté de la rue.
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