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Le Souffle de la Montagne (nouvelle)

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Le Souffle de la Montagne






Le feu brûlait derrière elle.

Maristela courut jusqu'à ce que ses poumons brûlent, jusqu'à ce que ses jambes refusent de porter son poids. Elle s'effondra au pied d'un chêne, son souffle rauque déchirant le silence de la forêt. Derrière elle, les flammes léchaient le ciel, dévorant les champs qu'elle avait cultivés pendant trente ans, la maison où elle avait élevé cinq enfants, le puits où elle avait puisé l'eau chaque matin.

Elle avait vu les envahisseurs arriver.

Ils étaient venus avec le feu et le fer, comme elle l'avait appris des réfugiés qui traversaient son village depuis des semaines. Elle avait entendu les cris, les chevaux, les épées. Elle n'avait pas attendu de voir leurs visages. Elle avait attrapé un sac, quelques provisions, et elle s'était enfoncée dans les bois, laissant derrière elle tout ce qu'elle connaissait.

Elle avait soixante-trois ans.

Ses mains étaient couvertes de crevasses, ses genoux douloureux, son dos courbé par des décennies de travail. Elle n'était plus une jeune femme. Elle n'était plus la mère robuste qui portait des charges et donnait naissance. Elle était vieille, fatiguée, seule.

Mais elle avait une destination.

Sa fille Seraphina servait au temple d'Altara. Maristela l'avait envoyée là-bas des années plus tôt, pour la protéger, pour qu'elle ait une vie meilleure. Elle ne savait pas si sa fille vivait encore, si le temple existait encore, si les envahisseurs l'avaient déjà atteint. Mais elle devait essayer. Elle devait trouver sa fille.

Elle marcha pendant trois jours.

Les montagnes étaient impitoyables. Les sentiers étaient escarpés, glissants après les pluies de la nuit. Elle se nourrissait de baies, de racines, de l'eau des ruisseaux. Elle dormait dans des grottes, blottie contre la pierre froide, rêvant de feu et de sang.

Le quatrième jour, elle rencontra Anthor.

Il était assis au bord du chemin, dos contre un rocher, les bras autour de ses genoux. Il était grand, large d'épaules, ses mains calleuses de paysan posées sur des cuisses puissantes. Ses vêtements étaient sales, déchirés, et son regard était vide.

Maristela s'arrêta. Elle le reconnut immédiatement. Ce n'était pas un envahisseur. C'était un homme brisé.

— Tu vas bien ? demanda-t-elle doucement.

Il leva la tête. Ses yeux étaient rouges, cernés, et pourtant une lueur de reconnaissance s'y alluma.

— Je ne sais pas, répondit-il. Je ne sais plus.

Elle s'assit à côté de lui.

— Tu es en fuite ?

— Mon village... il a été attaqué. J'ai tout perdu. Ma femme, mes enfants, ma maison. Je suis rentré du champ et ils étaient tous morts. Je n'ai rien pu faire. Je suis parti avant qu'ils ne me trouvent. Mais je ne sais pas où aller.

Maristela sentit son cœur se serrer. Elle connaissait cette douleur. Elle l'avait vue dans les yeux des réfugiés, dans les yeux de ses voisins, dans les yeux de sa propre fille.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je suis vraiment désolée.

Ils restèrent assis en silence. Le vent soufflait à travers les arbres, portant l'odeur de la terre et des pins. Le soleil déclinait, projetant des ombres dorées sur le chemin.

— Où vas-tu ? demanda Anthor.

— Au temple d'Altara. Ma fille y est prêtresse. Je veux la retrouver.

— C'est loin ?

— Oui. Mais je dois y aller.

Il hocha la tête. Il regarda la montagne, puis ses mains, puis elle.

— Je n'ai nulle part où aller, dit-il. Est-ce que je peux t'accompagner un bout de chemin ?

Maristela sentit une vague de gratitude la traverser. Elle n'avait pas réalisé à quel point elle avait peur d'être seule.

— Oui, répondit-elle. Oui, s'il te plaît.

Ils marchèrent ensemble pendant deux jours.

Anthor parlait peu, mais sa présence était réconfortante. Il portait le sac de Maristela quand le chemin devenait trop raide, il trouvait de l'eau quand les ruisseaux étaient asséchés, il allumait des feux avec des brindilles et des pierres. Il n'était pas un guerrier, mais il savait survivre, comme elle.

Le troisième soir, ils s'arrêtèrent dans une clairière.

La lune était pleine, éclairant l'herbe d'une lueur argentée. Les arbres se dressaient autour d'eux comme des sentinelles, leurs branches dansant dans le vent. Maristela s'assit sur un tronc couché, étirant ses jambes douloureuses.

Anthor s'assit à côté d'elle.

— Tu n'es pas obligé de venir jusqu'au temple, dit-elle. Je comprends si tu veux prendre un autre chemin.

— Je ne sais pas où aller, répéta-t-il. Mais je veux rester avec toi un peu plus longtemps.

— Pourquoi ?

Il la regarda. Ses yeux, autrefois vides, contenaient maintenant une lueur de vie.

— Parce que tu es la première personne qui ne m'a pas regardé comme si j'étais déjà mort, dit-il. Depuis que j'ai perdu ma femme, je me sens comme une ombre. Mais tu m'as parlé. Tu m'as touché. Ça fait du bien.

Maristela sentit son cœur battre plus vite. Elle n'avait pas été touchée depuis des années, pas depuis la mort de son mari, pas depuis qu'elle avait cessé d'être une femme pour devenir une vieille paysanne.

— Je comprends, murmura-t-elle. Je suis seule aussi. Je l'ai été depuis longtemps.

Il tendit la main. Ses doigts calleux effleurèrent sa joue, comme s'il touchait quelque chose de fragile. Maristela ferma les yeux. La sensation était chaude, étrange, presque douloureuse.

— Tu es belle, dit-il.

Elle rit.

— Je suis vieille.

— Tu es belle. Tes yeux, tes cheveux, la façon dont tu marches. Tu es plus vivante que quiconque que j'ai rencontré.

Elle ouvrit les yeux. Il était proche, très proche. Elle pouvait sentir son souffle, l'odeur de la terre et du bois sur sa peau. Elle pouvait voir la douleur dans ses yeux, mais aussi quelque chose d'autre.

— Pourquoi dis-tu ça ? demanda-t-elle.

— Parce que c'est la vérité.

Il l'embrassa.

Ce n'était pas un baiser de jeune homme, passionné et maladroit. C'était un baiser lent, doux, comme une promesse. Maristela sentit ses lèvres s'écarter, sa langue effleurer la sienne. Elle sentit ses mains glisser le long de ses bras, de ses épaules, de sa nuque.

Elle se laissa faire.

Elle n'avait pas été embrassée depuis des années. Elle avait oublié à quel point cela pouvait être doux, la chaleur d'une autre bouche contre la sienne, le frisson qui descendait le long de sa colonne vertébrale.

Il la coucha sur l'herbe.

Le sol était doux, humide de rosée, et l'herbe chatouillait sa peau à travers ses vêtements. Il se pencha sur elle, ses mains trouvant l'ourlet de sa robe, le soulevant lentement, comme s'il déballait un trésor.

Maristela sentit le froid de la nuit sur ses cuisses, puis la chaleur de sa main, qui glissait le long de sa jambe, de son genou à sa hanche.

— Est-ce que c'est bien ? demanda-t-il.

— Oui, murmura-t-elle. Oui, continue.

Il défit sa robe, la faisant glisser sur ses épaules, sur ses seins. Ils étaient tombants, marqués par les années et les naissances, mais il ne sembla pas déçu. Il les caressa doucement, ses doigts calleux dessinant des cercles autour de ses mamelons durcis par le froid et le désir.

Maristela gémit. Le son était étrange, venu du plus profond d'elle-même. Elle avait oublié qu'elle pouvait faire un tel bruit.

Il retira son propre vêtement. Son corps était large, puissant, couvert de poils gris. Ses mains étaient calleuses, ses épaules musclées par des années de travail. Il se pencha sur elle, sa peau chaude contre la sienne.

— Tu es sûre ? demanda-t-il.

— Je suis sûre.

Il entra en elle avec une lenteur infinie.

La sensation était étrange, presque douloureuse, mais pas désagréable. Maristela sentait chaque centimètre de lui, la façon dont son corps s'ouvrait pour l'accueillir. Elle n'avait pas fait l'amour depuis des années, et pourtant, cela semblait naturel, comme si son corps s'était souvenu de ce qu'il fallait faire.

Anthor bougeait lentement, profondément. Chaque poussée était douce, mesurée, comme s'il voulait savourer chaque instant. Il ne cherchait pas à la dominer, à l'utiliser. Il cherchait à la toucher, à la réconforter, à lui rappeler qu'elle était vivante.

Maristela leva les mains, caressant son dos, ses épaules, ses cheveux grisonnants. Elle sentait son poids sur elle, sa chaleur, son souffle. Elle se sentait en sécurité, comme si le monde entier pouvait brûler, mais ici, dans cette clairière, tout allait bien.

— Tu es si belle, chuchota-t-il. Si belle.

Elle ne se sentait pas belle. Elle se sentait vieille, ridée, fatiguée. Mais dans ses yeux, elle voyait autre chose, et elle choisit de le croire.

Sa respiration s'accéléra. Ses mouvements devinrent plus profonds. Maristela sentit quelque chose monter en elle, une chaleur qui partait de son ventre pour se répandre dans tout son corps. Elle n'avait pas éprouvé cela depuis longtemps.

— Anthor, murmura-t-elle.

— Je suis là, répondit-il.

Il accéléra, ses mains trouvant les siennes, leurs doigts s'entrelaçant. Leurs souffles se mêlaient, leurs corps ne faisaient plus qu'un. Maristela sentit l'orgasme la submerger, une vague chaude qui déferla sur tout son être, la laissant tremblante, haletante.

Il la suivit, un gémissement étouffé contre sa nuque, et elle sentit la chaleur de son éjaculation en elle, un sentiment de plénitude qu'elle avait cru perdu.

Ils restèrent allongés, leurs corps enlacés, leurs souffles se calmant lentement. La lune brillait au-dessus d'eux, éclairant l'herbe et les arbres. Le vent portait l'odeur des pins et de la terre humide.

Maristela sentit des larmes couler sur ses joues. Ce n'était pas de la tristesse. C'était de la gratitude.

— Merci, murmura-t-elle.

— Pour quoi ?

— Pour avoir été là. Pour avoir été doux. Pour m'avoir rappelé que je suis encore une femme.

Il la serra plus fort.

— Tu es une femme, Maristela. Tu es une femme magnifique. N'oublie jamais ça.

Ils dormirent sous les arbres, blottis l'un contre l'autre, leurs corps nus couverts par les étoiles. Le froid de la nuit était adouci par la chaleur de leur peau, le silence par leur respiration.

Le lendemain matin, ils se réveillèrent avec le chant des oiseaux.

Maristela se sentait différente. Ses jambes étaient toujours douloureuses, ses mains toujours crevassées, mais quelque chose en elle avait changé. Une lumière qui n'était pas là avant.

— Tu es belle ce matin, dit Anthor.

Elle sourit.

— Arrête.

— Non. C'est vrai. Il y a une lumière dans tes yeux que je n'avais pas vue.

Elle se tourna vers lui. Elle voulait lui dire de venir avec elle, de rester avec elle, de ne jamais la quitter. Mais elle savait que ce n'était pas juste.

— Où vas-tu maintenant ? demanda-t-elle.

Il baissa les yeux. Il regarda ses mains, la montagne, puis ses yeux.

— Je ne sais pas. Il y a une ville au sud, où j'ai de la famille. Peut-être que j'irai là-bas.

— Peut-être ?

— Oui. Ou peut-être que je resterai ici. Je ne sais pas encore.

Elle posa sa main sur la sienne.

— Je veux que tu viennes avec moi, dit-elle. Au temple. Je ne veux pas être seule.

Il la regarda longtemps. Ses yeux étaient doux, tristes, mais il ne disait rien.

— Anthor ?

— Je ne peux pas, répondit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai pas fini de pleurer ma famille. Parce que si je viens avec toi, je vais m'attacher à toi, et j'ai trop peur de perdre une autre personne que j'aime.

Maristela sentit son cœur se briser, mais elle comprenait. Elle comprenait la peur, la douleur, la solitude.

— Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

— On continue. Toi, tu vas au temple. Moi, je vais à la ville. Et si c'est destiné, on se retrouvera.

— Et si ce n'est pas le cas ?

Il se pencha et l'embrassa, un baiser lent, doux, plein de promesses.

— Alors on aura eu cette nuit. Et cette nuit vaut bien une vie entière.

Elle pleura. Elle n'avait pas pleuré depuis la mort de son mari, mais elle pleura maintenant, des larmes chaudes qui coulaient sur ses joues.

— Je t'aime, chuchota-t-elle.

— Je t'aime aussi. Même si ça n'a duré qu'un instant.

Ils se séparèrent à l'aube.

Anthor prit le chemin du sud, sa silhouette grande et large s'éloignant sur le sentier. Maristela le regarda partir, son cœur lourd mais plein d'espoir.

Elle continua vers le nord, vers le temple, vers sa fille.

Les jours suivants furent longs, mais elle n'était plus seule. Elle avait le souvenir de sa chaleur, de ses mains sur sa peau, de ses yeux dans les siens. Elle avait le souvenir d'une nuit sous les arbres, d'un amour qui avait éclos au milieu de la douleur.

Elle marchait plus légèrement. Ses pas étaient plus fermes, son souffle plus profond. Elle se sentait vivante, pleine d'espoir.

Elle arriva au temple d'Altara au coucher du soleil.

Les ruines étaient majestueuses, les colonnes brisées se dressant contre le ciel rouge. Elle vit une lumière au centre, une lueur douce qui émanait des pierres. Elle entendit une voix, la voix de sa fille.

Elle entra dans le temple, et elle trouva Seraphina.

Sa fille était enceinte, nue, couverte de fluides brillants. Des tentacules noirs l'enlaçaient, la pénétraient, la faisaient gémir. Mais son visage était calme, serein, comme si elle était en transe.

— Maman, chuchota-t-elle. Tu es venue.

Maristela s'agenouilla à côté d'elle. Les tentacules ne la touchaient pas encore, mais elle savait qu'ils viendraient. Elle savait que sa vie allait changer.

Elle ne pensa pas à Anthor.

Mais au plus profond d'elle-même, elle gardait l'espoir. L'espoir qu'un jour, il la retrouverait. Qu'un jour, ils seraient réunis.

L'espoir. C'était tout ce qu'elle avait.

Mais c'était suffisant.

Elle s'allongea sur les dalles, sa main dans celle de sa fille, et elle attendit.

L'avenir était incertain, mais elle n'avait pas peur. Elle avait connu la douleur, la solitude, la peur. Mais elle avait connu aussi la tendresse, le désir, l'amour.

Elle avait connu Anthor.

Et cela suffisait à illuminer le chemin.







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