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La défaite historique d'Allah : Du « Onze des Prosternés » au Hezbollah et au Vilayat-e Faqih
L'histoire de la pensée humaine est intimement liée aux tentatives perpétuelles d'introduire l'invisible dans les détails du quotidien et de transformer la métaphysique en un outil de gestion des conflits matériels, que ces derniers se déroulent sur les champs de bataille politiques et militaires ou sur le gazon vert des stades de football. Cette propension à politiser la religion et à faire de la divinité une partie prenante des équations de pouvoir terrestres constitue un phénomène structurel profondément ancré dans la psyché collective de nombreuses sociétés contemporaines, particulièrement dans l'espace arabo-musulman. Ce phénomène se manifeste par un désir ardent de monopoliser la légitimité spirituelle et de prétendre parler au nom du ciel, redéfinissant ainsi le « soi » comme le groupe ou l'armée de Dieu, tandis que « l'autre » – le rival ou l'adversaire – est relégué dans la catégorie de l'impiété ou de la diabolisation. Cependant, ce monopole moral et spirituel ne tarde pas à se heurter à la neutralité des lois cosmiques et des règles matérielles qui régissent la réalité humaine. En effet, la physique ne favorise personne en fonction de son identité doctrinale, et les batailles comme les matchs se décident par l'effort, la technologie et une planification rigoureuse, et non par la rhétorique emphatique ou la prière. Lorsque survient la cinglante défaite matérielle, elle ne représente pas seulement un revers militaire ou une perte sportive ; elle se transforme, dans la conscience en crise, en un choc existentiel perçu, selon cette logique justificative défaillante, comme une défaite historique des représentations spirituelles que l'on a glissées de force dans le brasier de la compétition matérielle terrestre.
Cette série continue d'illusions commence à des niveaux qui semblent simples, presque ludiques, mais qui portent en eux les mêmes mécanismes cognitifs qui animent les grands projets politiques. La désignation de l'équipe égyptienne de football sous le titre du « Onze des Prosternés » durant la première décennie du XXIe siècle n'était pas une simple appellation passagère ou une marque médiatique de marketing. Elle était l'expression condensée de l'imprégnation de la bigoterie et du réactionnarisme religieux dans la structure culturelle et sociale. La prosternation collective des joueurs après chaque but s'est transformée en un rituel tentant d'arracher un caractère sacré à un jeu populaire moderne. Avec elle est né un récit médiatique propageant l'idée que la victoire sportive est une récompense divine directe pour la foi et la piété. Ce discours s'est amplifié au point de laisser croire que le ciel intervenait pour réorienter la trajectoire du ballon vers les filets en réponse aux supplications des fidèles lors des prières de l'aube. Cela s'est manifesté clairement dans le battage médiatique excessif qui a suivi la victoire éphémère contre l'équipe de Nouvelle-Zélande en Coupe du monde, l'événement ayant été dépeint comme un miracle invisible et une victoire historique reflétant la supériorité du soi croyant. Cependant, cet édifice fragile de propagande religieuse s'est rapidement effondré dès le premier test réel et matériel sur le terrain, lorsque cette même équipe a perdu face à l'Argentine sur le score de trois buts à deux. Dès lors, la mentalité collective s'est trouvée incapable d'expliquer comment une équipe représentant les prosternés pouvait être battue par une équipe dirigée par Messi, autour de qui se tissent, dans l'imaginaire populaire, des récits de soutien à des entités hostiles. La défaite sportive sur le rectangle vert dévoile l'imposture de ces représentations, car le football est un jeu purement humain, né au XIXe siècle et régi par les normes de la science moderne. Il ne reconnaît pas les identités doctrinales mais plutôt la condition physique, la tactique et le professionnalisme des structures. Y introduire Dieu engendre des contradictions logiques risibles qui font apparaître la perte matérielle comme un échec du récit métaphysique derrière lequel on s'était réfugié.
Ce phénomène ne s'arrête pas aux frontières des stades ; il s'étend pour former le noyau dur des projets politiques et militaires adoptés par les mouvements de l'islam politique, toutes confessions et doctrines confondues. Cette corrélation structurelle est évidente dans la montée du courant du Vilayat-e Faqih en Iran et le modèle présenté par son bras armé au Liban, représenté par l'organisation du Hezbollah. Le choix de ce nom précis n'était pas une coïncidence linguistique, mais une opération d'appropriation et de monopole total du concept métaphysique, la faction s'autoproclamant représentante exclusive et unique de la volonté divine sur terre. À travers cette logique idéologique, les batailles politiques et les guerres militaires se transforment : de conflits matériels entre forces humaines pour la terre, l'influence et les intérêts géopolitiques, elles deviennent des guerres cosmiques absolues entre le camp de Dieu et le camp de Satan. Cette arrogance spirituelle confère aux mouvements idéologiques une immense énergie de mobilisation au départ, et leur permet de justifier de lourds sacrifices et de dépasser les insuffisances humaines en faisant croire aux partisans que la victoire est inévitable parce que le ciel combat à leurs côtés. Néanmoins, cette surutilisation du sacré place ces organisations dans un gouffre cognitif destructeur lorsqu'elles se heurtent au mur des rapports de force internationaux et à la supériorité technologique et militaire de leurs adversaires, tels que les États-Unis et Israël, qualifiés dans la rhétorique de grands et petits démons. Lorsqu'elles reçoivent des coups fatals entraînant la destruction de leurs infrastructures ou la liquidation de leurs dirigeants historiques, la défaite ne se résume plus à un simple recul militaire gérable par des plans alternatifs. Elle devient un séisme existentiel qui frappe au cœur de la doctrine politique de leur public, car elle brise l'illusion de la délégation divine et révèle que les bombes intelligentes, les drones et la supériorité du renseignement ne peuvent être affrontés par des slogans métaphysiques, faisant ainsi paraître la défaite comme un effondrement du concept mythique sur lequel reposait tout le pari.
Le phénomène du « Onze des Prosternés » et celui du Hezbollah partagent un même mécanisme psychologique appelé en psychologie sociale la régression compensatoire. Il s'agit du recours des groupes en crise à l'invisible pour fuir les exigences et les défis de la réalité matérielle. Les sociétés souffrant d'un déclin civilisationnel, économique ou politique vivent un état de schizophrénie cognitive : d'un côté, elles constatent la supériorité matérielle et scientifique de l'autre, et de l'autre, elles possèdent un héritage culturel qui leur dicte qu'elles sont les meilleures et les plus élevées doctrinalement. Pour résoudre cette contradiction flagrante, on recourt à l'amplification des manifestations religieuses et à leur intrusion dans toutes les affaires terrestres, comme une sorte de compensation pour l'absence de réussite réelle. La victoire dans un match de football devient une preuve de la satisfaction divine, et les aventures militaires non calculées se transforment en un djihad sacré où le ciel garantit la victoire. Pourtant, le problème structurel de ce mode de pensée réside dans la neutralité des lois cosmiques, qui ne favorisent personne en fonction de ses sentiments ou de ses intentions spirituelles. Les lois qui régissent le mouvement des projectiles et des missiles dans les guerres sont les mêmes que celles qui régissent le mouvement du ballon sur la pelouse ; ce sont des lois physiques purement matérielles. En l'absence de préparation technique, scientifique et institutionnelle, lorsque la bigoterie se substitue à la planification, la défaite devient biologiquement et historiquement inévitable. L'ironie réside ici dans le fait que le texte religieux traditionnel lui-même contient des témoignages confirmant cette neutralité matérielle, à l'instar de la défaite des premiers musulmans lors de la bataille d'Uhud en raison d'une erreur tactique militaire. Cela signifie que la foi n'offre pas d'immunité contre la perte à quiconque néglige les causes matérielles. Pourtant, la mentalité réactionnaire contemporaine ignore ces leçons et s'obstine à consommer le stupéfiant métaphysique pour justifier un échec continu.
Ce défaut cognitif s'étend pour englober la structure médiatique et culturelle qui se charge de formuler la conscience collective dans ces sociétés. On y observe un engouement prononcé pour l'exagération linguistique et l'usage de termes d'amplification tels que « victoire historique », « visite historique » ou « rencontre historique ». Cet excès verbal reflète un désir enfoui de fabriquer des héroïsmes illusoires qui confèrent aux masses un sentiment mensonger de grandeur et d'élévation, dans un contexte qui manque de véritables projets de développement ou d'indépendance cognitive. Lorsque l'équipe égyptienne a vaincu la Nouvelle-Zélande, les plumes et les plateformes se sont empressées de qualifier l'événement d'historique, élevant un simple chiffre statistique lié à une première victoire dans un tournoi au rang de miracle national et religieux. Mais ce même appareil médiatique est frappé de mutisme expressif lorsque la défaite survient. On ne trouve personne qui ose qualifier la perte face à l'Argentine de défaite historique. Au contraire, l'événement est immédiatement dépouillé de ses dimensions supérieures pour être attribué à la malchance, aux erreurs d'arbitrage ou aux écarts de moyens matériels, que l'on avait délibérément oubliés au moment de la victoire. Cette double morale flagrante montre comment l'invisible est traité comme un outil utilitaire et temporaire : la victoire est attribuée aux prières, à la bénédiction et à l'esprit combatif pour avoir un père sacré, tandis que la défaite reste orpheline, personne ne la revendiquant, et l'on se dépêche de lui trouver des boucs émissaires matériels. Cette fluctuation entre l'arrogance métaphysique et la justification matérielle révèle que le discours réactionnaire ne possède pas de vision cohérente de la réalité ; il n'est qu'un mécanisme de défense fragile qui s'effondre à la première confrontation avec les faits solides du terrain.
Parmi les manifestations choquantes qui révèlent la profondeur de la crise structurelle dans les environnements de bigoterie religieuse, figure l'absence de pluralisme et le tri culturel et institutionnel implicite qui frappe les minorités religieuses. Cela est évident dans le cas égyptien à travers l'absence quasi totale de joueurs chrétiens coptes au sein des équipes nationales et des grands clubs. Le fait de transformer le sport en une arène pour les rituels, les prières collectives et les sermons spirituels à l'intérieur des vestiaires crée un environnement exclusif et non intégrateur pour les citoyens d'autres religions. Cela illustre comment les pratiques religieuses indépendantes (freelance), soutenues par les institutions traditionnelles comme Al-Azhar ou les prédicateurs indépendants, se transforment en un outil de division de la société et de destruction du concept de citoyenneté inclusive. La grande ironie historique réside ici dans le fait que le système qui a soutenu l'éviction de groupes tels que les Frères musulmans sous prétexte de refuser le mélange de la religion et de la politique pratique aujourd'hui le même mécanisme mental dans l'interprétation de la vie, de l'univers et du sport. L'organisation politique supérieure a été éliminée, mais la mentalité frériste et salafiste, basée sur l'interprétation des phénomènes naturels et sociaux comme des punitions ou des récompenses divines, reste dominante dans les médias et dans la rue. Cette identification prouve que le réactionnarisme n'est pas seulement une organisation partisane que l'on peut interdire, mais un mode de pensée et une maladie cognitive qui colonise la conscience collective et se reproduit sous différentes formes, tant qu'il n'est pas déconstruit par une critique rationnelle et audacieuse du patrimoine et de ses mécanismes de fonctionnement.
Cette mentalité de blocage idéologique ne se limite pas aux seuls courants religieux conservateurs. Elle est une caractéristique transversale des orientations politiques et doctrinales de la région, où des forces divergentes telles que les nationalistes, les communistes, les socialistes et les démocrates rejoignent les islamistes dans l'adoption des mêmes représentations cognitives en crise lors de l'analyse des grands conflits. Lorsque ces forces font face à des défaites politiques ou militaires devant les projets d'hégémonie occidentaux ou israéliens, elles tombent immédiatement dans le piège du langage de la victimisation cosmique et de l'attente magique d'une justice absolue qui viendra rendre justice à la partie faible, pour la simple raison qu'elle détient le droit moral. Cette conscience partagée est incapable de réaliser que l'histoire ne se soucie pas de la noblesse des causes si elles ne sont pas soutenues par les outils du pouvoir, de la modernisation technologique et institutionnelle. Les défaites successives des projets qui brandissent les slogans de la résistance et de la souveraineté spirituelle révèlent que l'ennemi ne l'emporte pas parce qu'il possède un capital plus élevé de morale ou de légitimité invisible, mais parce qu'il possède des systèmes scientifiques rigoureux, des institutions démocratiques permettant la critique et la responsabilisation, et une supériorité cognitive qui se traduit par une supériorité militaire et économique. Tant que les élites politiques et culturelles de tous horizons s'appuieront sur la flatterie des émotions des masses et l'invocation de la métaphysique pour couvrir l'échec structurel, elles continueront à tourner dans un cercle vicieux de chocs successifs, où chaque nouvelle défaite est accueillie avec stupeur et déni, au lieu d'être le moteur d'une révision radicale qui fait tomber les illusions et redonne de la valeur à la raison et à la science.
La déconstruction des récits qui lient les résultats des matchs sportifs ou les issues des conflits militaires à la volonté divine directe nous conduit à comprendre la crise existentielle que vit la pensée traditionnelle contemporaine. Lorsque l'on promeut l'idée que la défaite d'une équipe ou d'une organisation élevant des slogans religieux est une défaite de Dieu, cette pensée est prise à son propre piège. Elle place le Dieu mythique qu'elle a fabriqué dans son imagination dans une position de pari matériel terrestre condamné d'avance à l'échec. Dieu, en tant que système invisible dans la pensée religieuse, est censé dépasser les futilités terrestres, les jeux sportifs et les conflits politiques étroits. Cependant, faire de lui un garant ou un parrain de projets militaires ou d'équipes sportives est le summum de l'avilissement cognitif et la manifestation la plus claire d'un paganisme moderne masqué par des slogans de monothéisme. Lorsque l'Argentine l'emporte sur le terrain ou que les forces de l'hégémonie matérielle triomphent en politique, elles ne triomphent pas de Dieu, mais des récits humains limités qui ont tenté de monopoliser le ciel et de l'exploiter pour servir leurs intérêts étroits ou pour fuir les exigences du travail acharné. Le véritable triomphe et le développement civilisationnel ne commencent que lorsque Dieu retourne à son espace invisible individuel, et que la terre est laissée aux êtres humains pour qu'ils la gèrent avec leur esprit et leur sueur, selon les lois de la science et des institutions libres où il n'y a de parti pris ni pour un turban, ni pour le titre du Onze des Prosternés.
En conclusion, il apparaît clairement que la vision binaire qui divise le monde en soldats de Dieu et parti de Satan est responsable de la fabrication des chocs existentiels successifs dans la conscience collective arabo-musulmane. La défaite historique dont nous sommes témoins aujourd'hui n'est pas une défaite du sacré en soi, mais l'inévitable défaite des récits de bigoterie et de réaction religieuse et politique qui ont cru que les slogans spirituels pouvaient diriger un État, mener une armée ou marquer un but dans le filet d'un adversaire professionnel. Le renversement de ces illusions et la mise à nu du discours médiatique et culturel qui les alimente sont la première étape vers la construction d'une nouvelle conscience qui se réconcilie avec la réalité et les lois matérielles. La société ne sortira pas du marécage du déclin civilisationnel en augmentant les doses de stupéfiant métaphysique ou en inventant de nouvelles appellations arrogantes, mais en reconnaissant franchement que les rapports de force se construisent dans les laboratoires, les universités et les institutions libres, et que le ballon, tout comme la guerre, ne donne qu'à celui qui lui consacre de l'effort et de l'intelligence. En dehors de ce cadre matériel strict, il ne reste que la rhétorique creuse et les traumatismes de défaites qui ne finissent jamais.
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