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Le Vertige des Heures Creuses (nouvelle)

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Le Vertige des Heures Creuses




Le vrombissement ininterrompu de l’avenue de la Liberté s’infiltrait à travers le double vitrage de l’appartement d’Anis comme une basse sourde, lancinante et sans âme. À trente-deux ans, cet ingénieur informatique menait une existence réglée avec la précision froide d’un algorithme bien écrit. Son trois-pièces du quartier Lafayette, à Tunis, ressemblait à son esprit : fonctionnel, épuré, désespérément blanc. Des murs sans cadres, un canapé gris acheté à la va-vite dans une grande surface de la banlieue nord, un ordinateur portable constamment ouvert sur une table basse en verre, et le ronronnement régulier du climatiseur. Dans ce décor dénué de la moindre velléité artistique ou nostalgique, la vie défilait sans vagues, rythmée par les lignes de code, les livraisons de repas à domicile et les séances de sport tardives dans une salle franchisée du quartier. C’était un quotidien lisse, confortable et vide, jusqu’à ce que Saloua n’y introduise le désordre de sa chair et de sa fureur d’exister.
Saloua avait trente-quatre ans. Dans la Tunisie d’aujourd’hui, elle était ce que la société bourgeoise considérait comme une réussite indiscutable : un mariage stable avec un cadre bancaire, deux enfants scolarisés dans une école privée et un poste d’encadrement intermédiaire dans une grande compagnie d’assurances située à quelques rues de là, vers le passage. En public, elle offrait le visage d'une respectabilité sans faille. Son hijab, de teintes neutres – gris perle, beige ou noir de jais –, était toujours ajusté avec une rigueur géométrique, encadrant un visage expressif mais contenu, maquillé avec une sobriété étudiée. Ses tailleurs-pantalons sombres et ses vestes amples dissimulaient les courbes d’un corps de femme mûre qui, sous le poids des grossesses et du temps qui passe, s’était élargi sans perdre de sa superbe. Elle marchait d'un pas rapide, le regard droit, saluant les commerçants du quartier avec cette distance polie qui décourageait toute familiarité. Elle était la mère, l’épouse, la professionnelle dévouée.
Pourtant, sous cette armure de textile et de convenances, Saloua étouffait. Le lit conjugal était devenu depuis des années le territoire d’une tendresse tiède, prévisible et stérile, où son plaisir n’était jamais l’enjeu, seulement une formalité rapidement expédiée dans l'obscurité d'une chambre de banlieue résidentielle. Chez elle, elle subissait la charge mentale, les cris des enfants, les silences indifférents de son mari rivé sur l’écran de sa télévision. Louer un espace de liberté dans sa propre vie était devenu une question de survie psychologique. Anis avait été la faille idéale dans son système. Un homme plus jeune, solitaire, sans attachements émotionnels complexes, dont la passivité apparente et la rigueur d’ingénieur offraient le réceptacle parfait à sa rage de jouir. Entre eux, il n’y avait pas de grands discours romantiques, pas de promesses d’avenir ou de fuites imaginaires vers des contrées lointaines. Ils ne se voyaient que durant les heures creuses, ces parenthèses volées entre deux réunions de travail, pendant la pause déjeuner ou juste avant que Saloua ne reprenne sa voiture pour aller chercher ses enfants à l'école.
Ce mardi d’octobre, la chaleur étouffante du sirocco pesait sur Lafayette, chargeant l’air de poussière et de pot d’échappement. À quatorze heures pile, la serrure de la porte de sécurité de l’appartement d’Anis cliqueta. Saloua entra sans frapper, refermant l'huis derrière elle d'un coup de fesse sec. Elle était essoufflée, le front perlé d’une fine sueur qui faisait briller ses tempes sous la mousseline de son hijab beige. Anis, debout au milieu de sa cuisine américaine, un verre d’eau à la main, la regarda. Il portait son habituel jean brut et un t-shirt noir. Il n'y eut pas de préliminaires verbaux, pas de salutations courtoises. L'urgence était là, brute, tapie dans le silence de l'appartement climatisé.
Saloua posa son sac à main de cuir noir sur le comptoir en formica blanc avec une violence sourde. Sans un mot, elle s’approcha d'Anis. C’est elle qui prit l’initiative, comme toujours. Elle planta ses yeux sombres dans ceux du jeune homme, y affirmant sa souveraineté immédiate. Ses mains, aux ongles peints d'un rouge brique très sobre pour le bureau, montèrent vers son propre cou. Elle dénoua l'épingle de sûreté qui maintenait son hijab. Le geste n’avait rien de poétique ou de mystique ; c’était le geste mécanique d’une ouvrière qui retire son bleu de travail à la fin de sa journée. Elle retira le voile d’un geste sec, révélant ses cheveux bruns, coupés au carré, humides de sueur au niveau de la nuque. Elle jeta le tissu beige sur le sol de carrelage gris sans y accorder un regard.
Elle attrapa le t-shirt d’Anis à deux mains, le tirant vers elle pour écraser ses lèvres contre les siennes. Le baiser fut féroce, humide, chargé du goût de café noir qu’elle avait bu à la hâte au bureau et de la chaleur de la rue. Sa langue s’imposa, fouillant la bouche du jeune homme avec une autorité gourmande. Anis la saisit par les hanches, mais Saloua repoussa ses mains d'une pression ferme sur son torse. Elle voulait mener la danse. C'était elle qui décidait de l'espace et du temps.
« Contre le mur », ordonna-t-elle d'une voix rauque, les yeux brillants d'une excitation froide.
Elle se tourna d’elle-même, appuyant son dos contre le mur blanc du couloir d'entrée. Sa veste de tailleur grise fut déboutonnée à la hâte, révélant un chemisier en polyester blanc bon marché qui laissait deviner, à travers sa transparence moite, la rondeur lourde de ses seins comprimés dans un soutien-gorge de satin chair tout simple, sans dentelle, fonctionnel. Le froissement des tissus ordinaires emplit le couloir étroit. Anis s’approcha, le sexe déjà tendu, déformant l’avant de son jean. Saloua descendit une main vers la braguette du jeune homme, l’ouvrit d’un coup sec et libéra sa verge, longue, dure et déjà luisante d’une goutte de liquide séminal.
Elle ne s'attarda pas à le caresser. Elle n’était pas là pour le flatter ou pour admirer sa plastique d'ingénieur. Elle voulait ressentir la morsure de la pénétration, la reprise de contrôle de son propre corps à travers la violence consentie de l'étreinte. D'une main impatiente, elle releva sa jupe de laine sombre jusqu’à sa taille. Elle portait une culotte montante en coton noir, dénuée de tout froufrou, une pièce de lingerie de mère de famille qui s'effaçait sous la poussée de ses doigts. Elle écarta l'entrejambe du tissu d'un geste brutal, sans même prendre le temps de retirer le sous-vêtement. Sa vulve, charnue et déjà inondée de ses propres fluides chauds, s'offrit à l'air frais de l'appartement.
« Prends-moi, Anis. Maintenant. Soulève-moi », commanda-t-elle, ses doigts se plantant dans les épaules du jeune homme.
Anis passa ses bras robustes sous les cuisses épaisses et chaudes de Saloua, la soulevant contre le mur. Elle enroula ses jambes autour de sa taille, ses talons hauts de bureau tapant contre la peinture blanche, y laissant une trace noire et indélébile que le jeune homme mettrait des jours à effacer. Saloua s'abaissa d'un coup sec, s'empalant tout entière sur le membre rigide d'Anis.
Un cri sourd, étouffé par la main d'Anis qu'elle avait plaquée sur sa propre bouche pour ne pas alerter les voisins du dessus, s'échappa de ses lèvres. Ses yeux s'agrandirent sous l'effet de la pénétration brute, sans ménagement, qui venait heurter le col de son utérus. Les parois de son vagin, serrées et brûlantes après une matinée de frustration et de chiffres alignés, enveloppèrent la verge d'Anis avec une force extraordinaire. Le mouvement commença, rapide, saccadé, violent. C’était un corps-à-corps athlétique dans l'étroitesse du couloir, sous la lumière crue d'une ampoule à led sans abat-jour. Le bruit mat de leurs bassins qui s'entrechoquaient et le souffle court de leur effort saturaient l'espace.
Saloua imposait le rythme, se soulevant et se rabaissant sur lui avec une rage calculée, utilisant le poids de son corps pour maximiser la friction. La sueur commençait à couler entre ses seins, trempant le col de son chemisier blanc qui collait désormais à sa peau dorée. Il n'y avait pas de romantisme de pacotille ici : l'odeur de la sueur de bureau, du parfum synthétique bon marché et de l'excitation brute flottait dans l'air confiné. Le dos de Saloua frottait contre le plâtre du mur, sa veste de tailleur glissant de ses épaules pour révéler la peau nue de ses bras, marqués par les traces de ses doigts et de la tension de l'acte.
« Plus vite, Anis. Ne t’arrête pas », murmura-t-elle entre ses dents serrées, son visage tout près du sien, ses yeux rivés dans les siens comme pour y puiser l'énergie de sa propre libération.
Anis obéit, ses coups de reins devenant plus profonds, plus féroces. Il sentait la force de cette femme qui, le temps d'un après-midi, brisait toutes les barrières de sa vie rangée pour se vautrer dans la luxure la plus crue. Sa verge glissait dans un sifflement humide au fond de cette chair généreuse qui le serrait à chaque assaut. L'orgasme de Saloua arriva avec la violence d'une digue qui cède. Son corps tout entier se figea contre le mur, ses muscles vaginaux se contractant en spasmes électriques, agrippant le sexe d'Anis dans une étreinte de fer. Elle poussa un long gémissement rauque, la tête jetée en arrière, ses cheveux bruns balayant la peinture blanche, tandis que ses seins mûrs se soulevaient sous l'effort de sa respiration saccadée.
Cette décharge violente fit basculer Anis. Ne pouvant plus contenir son propre plaisir, il accéléra encore le rythme pour trois assauts féroces, s'enfonçant jusqu'à la garde dans la chaleur de sa maîtresse, avant de libérer son sperme en vagues épaisses au fond de sa culotte de coton noir qu’elle avait maintenue sur le côté. Il poussa un grognement sourd, son front venant s'appuyer contre l'épaule moite de Saloua alors que la tension retombait d'un coup dans le couloir.
Saloua se laissa glisser au sol, ses jambes tremblantes peinant à soutenir son poids. Elle s’assit sur le carrelage frais, le dos appuyé contre la plinthe, respirant bruyamment. Ses vêtements étaient en désordre, son chemisier déboutonné révélant la rondeur humide de sa poitrine, sa jupe retroussée jusqu'à la taille. Elle resta ainsi quelques minutes, immobile dans la lumière grise du couloir, savourant la lourdeur de ses membres et le vide bienheureux qui avait enfin envahi son esprit. Le bruit de la circulation sur l'avenue de la Liberté lui parvint à nouveau, lui rappelant que le temps tournait, que la réalité l'attendait au dehors.
Anis s'approcha pour l'aider à se relever, mais elle refusa d'un geste de la main. Elle n'avait pas besoin de sollicitude romantique. Elle se leva seule, ajusta sa jupe d'un geste sec et se dirigea vers la salle de bain sans lui accorder un regard.
La pièce d'eau était aussi impersonnelle que le reste de l'appartement : un carrelage bleu ciel délavé, un miroir sans tain et un lavabo en céramique blanche. Saloua ouvrit le robinet d'eau froide. Elle ne prit pas de douche ; elle n'avait pas le temps pour les rituels de nettoyage prolongés. Elle utilisa un gant de toilette humide pour essuyer la sueur de son cou, de sa poitrine et entre ses cuisses dorées, lavant rapidement les traces de leur étreinte et l'odeur du sperme d'Anis qui commençait à sécher sur sa peau. Elle se regarda dans le miroir. Son visage était rouge, ses yeux encore brillants de la fureur de sa jouissance. Avec une méthode chirurgicale, elle entreprit de faire disparaître les preuves de sa double vie.
Elle reboutonna son chemisier blanc, ajusta sa veste de tailleur grise, lissant les plis du tissu avec le plat de ses mains. Elle sortit de sa trousse de maquillage son rouge à lèvres discret et en mit une fine couche sur ses lèvres encore gonflées par les baisers sauvages d'Anis. Puis, elle ramassa son hijab beige sur le sol du couloir. Elle secoua le tissu pour en retirer la poussière du carrelage, se plaça devant la glace et commença à le réajuster autour de sa tête. Ses mouvements étaient calmes, précis, presque hypnotiques. Pli après pli, la soie beige enveloppa ses cheveux bruns, son cou mouillé et ses oreilles, recréant sous les yeux d'Anis la silhouette de la femme respectable, de l'épouse modèle et de la mère de famille qu’elle redeviendrait dès qu’elle aurait franchi le seuil de l'immeuble.
Anis l'observait depuis l'embrasure de la porte de la salle de bain, un sentiment d'étrangeté l'envahissant à chaque fois qu'il assistait à cette métamorphose. Cette femme qui, quelques minutes plus tôt, criait de plaisir sous ses assauts, chevauchant sa virilité avec une autorité absolue, reprenait sous ses yeux son rôle social avec une déconcertante facilité.
« Tu pars déjà ? » demanda-t-il, rompant enfin le silence.
Saloua se tourna vers lui. Son visage était de nouveau encadré par le tissu sobre, son regard avait retrouvé cette neutralité professionnelle qui décourageait toute question. Elle sourit doucement, un sourire sans chaleur mais empreint d'une complicité froide.
« J'ai une réunion de bilan à quinze heures trente au siège de la compagnie, et je dois passer récupérer les enfants à seize heures trente à El Menzah », répondit-elle d'une voix posée, ayant retrouvé son intonation de bureau. « Le temps ne s'arrête pas, Anis. »
Elle prit son sac à main sur le comptoir de la cuisine. Elle ne l'embrassa pas pour lui dire au revoir. Il n'y avait pas de place pour les effusions sentimentales dans le protocole qu'elle avait elle-même établi. Elle ouvrit la porte de l'appartement, jeta un coup d'œil rapide dans le couloir de l'immeuble pour s'assurer que la voie était libre, puis s'éclipsa sans un bruit, la porte se refermant derrière elle avec un clic métallique définitif.
Anis resta seul au milieu de son appartement silencieux. L'odeur de la sueur, du parfum de Saloua et de l'huile bon marché flottait encore dans l'étroitesse du couloir, contrastant avec la froideur de la climatisation qui continuait de ronronner. Il regarda la trace noire que le talon de la jeune femme avait laissée sur la peinture blanche du mur d'entrée. C'était la seule preuve matérielle de son passage, le seul stigmate de cette transgression hebdomadaire qui brisait la monotonie de son existence d'ingénieur.
Il retourna s'asseoir devant son ordinateur portable, ses doigts retrouvant le chemin du clavier pour aligner de nouvelles lignes de code. Son esprit, un instant secoué par la tempête de chair et de fureur de Saloua, se laissa de nouveau engourdir par la froideur des chiffres et de la logique. Rien n'était résolu pour l'avenir. Saloua reviendrait la semaine suivante, ou peut-être pas. Elle continuerait de jouer son rôle de femme mariée parfaite sous son hijab moderne, et lui continuerait de coder ses applications dans la solitude de Lafayette. Cette incertitude, ce refus de donner un nom à ce qu’ils vivaient, était la condition même de leur liberté. Dans la pénombre de l'après-midi toulousain – non, de cet après-midi tunisien brûlant –, Anis sourit doucement en fixant son écran, laissant le bruit de l'avenue de la Liberté envahir de nouveau son espace, sans plus jamais chercher à comprendre.






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