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Les masques des camarades : Chronique de la chute morale et politique de la gauche communiste française (1939-1944) et la doctrine de la « vérité tactique »
L'histoire du Parti Communiste Français (PCF) représente l'un des chapitres les plus controversés de la politique européenne contemporaine. Ce n'est pas seulement en raison de ses positions contradictoires, mais à cause de la « machine idéologique » qui a mobilisé intellectuels et théoriciens pour réécrire l'histoire et effacer les traces de la trahison nationale sous couvert de « nécessité historique ». Parler de la gauche française de cette époque n'est pas une simple excavation du passé, c'est mettre à nu un mécanisme intellectuel toujours à l'œuvre aujourd'hui : celui d'une « morale élastique » et d'une accusation de trahison taillée sur mesure pour l'adversaire, tandis que les crimes des « camarades » sont blanchis par l'éloquence rhétorique.
Le séisme de 1939 : Quand la faucille serrait la main de la croix gammée
Tout commence le 23 août 1939, lorsque le monde apprend avec stupeur la signature du pacte germano-soviétique (Molotov-Ribbentrop). Ce n'était pas un simple accord diplomatique, mais l'annonce de la mort de la « morale » dans le dictionnaire de la gauche communiste. Pour cette gauche qui avait bâti sa légitimité sur l'antifascisme, ce pacte fut un véritable séisme moral.
Pourtant, le choc ne résidait pas tant dans l'acte lui-même que dans la « reddition aveugle » des dirigeants et intellectuels du Parti aux ordres de Moscou. Soudain, par une simple pression sur le bouton idéologique, Hitler n'était plus le « monstre menaçant l'humanité », mais l'associé de Staline. La guerre déclarée par la France en septembre 1939 devint alors une « guerre impérialiste entre brigands » où les ouvriers n'avaient rien à gagner.
C'est là qu'émerge la voix de Louis Aragon, le poète censé être la « conscience de la nation », écrivant dans le journal Ce Soir des mots infamants :
« Le pacte de non-agression avec l'Allemagne... c'est le triomphe de la paix. Vive l'Union Soviétique qui sait déjouer les plans des fauteurs de guerre impérialiste. »
Aragon inversait les faits : la France et la Grande-Bretagne, prêtes à contrer Hitler, devenaient des « fauteurs de guerre », tandis qu'Hitler et Staline devenaient des « artisans de la paix ». C'est la première tactique de l'école de gauche : redéfinir l'ennemi selon les intérêts du centre idéologique.
La première chute : La trahison sous le slogan de la « défense de l'URSS »
Le masque national est tombé. On ordonna aux soldats et ouvriers communistes de l'armée française de ne pas se battre, allant jusqu'à inciter au sabotage de l'effort de guerre au motif que ce conflit servait le « capitalisme franco-britannique ». Cet acte, dans tout droit international, s'appelle « haute trahison ». Pourtant, les théoriciens ont rapidement forgé une « jurisprudence de la justification ». L'État français « bourgeois » devint l'ennemi réel, et l'alignement indirect sur Hitler fut présenté comme une étape stratégique pour protéger le « bastion du socialisme » à Moscou.
1940 : L'opprobre des négociations à l'ombre de la Tour Eiffel
Lorsque Paris tombe en juin 1940, le PCF ne bouge pas pour résister. Au contraire, il connaît l'un de ses moments les plus honteux. Des dirigeants du Parti (tels que Maurice Thorez et Denis Casanova) sollicitent les autorités d'occupation nazies pour faire reparaître légalement leur journal, L'Humanité.
Dans ce document qui reste une tache indélébile, ils s'adressent aux nazis en ces termes :
« Notre but est de dénoncer les agents de l'impérialisme britannique qui veulent entraîner le peuple français dans une guerre contre l'Allemagne. »
Leur discours était servile ; ils affirmaient ne pas être les ennemis de l'Allemagne, désignant l'« impérialisme anglo-saxon » comme l'adversaire commun. Qualifier la résistance nationale d'« agence de l'Angleterre » est le sommet de l'élasticité sémantique de la trahison. Ce fait historiquement documenté réduit à néant toutes les épopées ultérieures tentant de présenter le Parti comme résistant de la première heure.
Les intellectuels et l'aveuglement volontaire : Sartre et Beauvoir
Pendant ce temps, les grands théoriciens du droit de l'homme pratiquaient l'aveuglement volontaire. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, bien que non encartés à ce moment-là, ont fourni la « couverture philosophique » à cette chute.
Après la guerre, loin de s'excuser, ils ont théorisé le « silence nécessaire » ou le « mensonge sacré ». Sartre est tombé dans le piège de la sacralisation du Parti, affirmant que la vérité n'est pas une valeur absolue mais un « outil ». Sa célèbre formule, « Il ne faut pas désespérer Billancourt », signifiait que révéler les crimes de Staline ou les trahisons du PCF démoraliserait la classe ouvrière. Le silence complice devenait un acte moral. Dans Les Communistes et la paix, il déclare : « Une vérité qui sert la bourgeoisie est une vérité réactionnaire. »
Pour lui, démasquer le passé du Parti en 1940 était une « trahison de la classe ouvrière ». C'est ainsi qu'est née la « vérité tactique » : la vérité n'est pas ce qui s'est réellement passé, mais ce qui sert la « marche de l'histoire » vers le socialisme. De même, Simone de Beauvoir écrit dans La Force des choses avec une froideur déconcertante :
« Nous n'avions pas d'autre recours que le Parti Communiste... ses erreurs nous déplaisaient, mais nous les considérions comme le prix de l'efficacité historique. »
La conscience morale était ainsi troquée contre l'efficacité historique. L'éthique suivait l'idéologie, et non l'inverse.
1941 : Le revirement soudain quand Moscou est en danger
Tout bascule le 22 juin 1941 avec l'invasion de l'URSS par Hitler (Opération Barbarossa). Le PCF sort brusquement de sa torpeur « neutraliste ». Ce n'est pas la souffrance du peuple français qui dicte ce changement, mais la menace pesant sur le « Centre ». Le nazisme passe alors de « partenaire de paix » à « ennemi éternel ». Le Parti entame alors la plus grande opération de « blanchiment historique » du XXe siècle.
Albert Camus : L'exception morale face à l'imposture
Au milieu de cette hypocrisie, Albert Camus se lève seul. Dans L'Homme révolté, il dissèque comment la gauche se transforme en « bourreau » au nom de la justice. En réponse à Sartre, il écrit :
« Si la vérité est de droite, alors je suis de droite. »
Camus comprenait que la morale élastique menait à la dictature. Il forgea la règle d'or : « La fin ne justifie pas les moyens... ce sont les moyens qui justifient la fin. » Pour cela, il ne fut jamais pardonné. Sartre et la gauche communiste lancèrent contre lui des campagnes de « trahison » féroces, le traitant de « philosophe pour bourgeois ».
La fabrique du « Parti des fusillés » : Laver l'histoire par le sang
Après 1941, le Parti investit le sang de ses martyrs pour effacer le souvenir des « années de honte » (1939-1941). À la Libération, il bâtit le récit du « Parti des 75 000 fusillés ». Bien que ce chiffre fût largement gonflé à des fins politiques (le chiffre réel étant bien inférieur bien que courageux), son but était de faire taire toute critique : « Comment osez-vous nous rappeler 1940 alors que nous sommes le parti des martyrs ? »
Le statut de victime est devenu une arme de terreur intellectuelle. Quiconque ouvrait le dossier de la collaboration communiste du début de la guerre était accusé d'insulter la mémoire des résistants. Le sacrifice ultérieur devenait une indulgence plénière pour la trahison antérieure.
L'hypocrisie de la gauche : L'élasticité du terme « trahison »
Si vous vous opposez à leur projet, vous êtes un traître à votre classe ; si vous défendez la souveraineté nationale contre Moscou, vous êtes un traître à l'humanité. Ils détiennent les « brevets de civisme » qu'ils distribuent ou retirent à leur guise. Le problème profond réside dans ces théoriciens qui ont transformé la trahison nationale en une « manœuvre tactique complexe » compréhensible seulement par les initiés du marxisme.
Les leçons à tirer : Un schéma récurrent
La chute morale de la gauche française n'est pas qu'un événement historique ; c'est un modèle répétitif. Aujourd'hui, nous les voyons accuser les autres de trahison pour un rien, alors qu'ils inféodent leurs décisions à des agendas transnationaux ou s'allient à des forces hostiles à l'État-nation au nom de la « lutte contre l'impérialisme ». L'héritage de l'école Sartre-Aragon repose sur trois piliers :
* L'arme de la trahison immédiate : « Tu n'es pas avec moi ? Tu es un traître à l'humanité. »
* Le récit alternatif : Une capacité supérieure à réécrire les faits documentés pour servir la pureté révolutionnaire revendiquée.
* L'élitisme condescendant : Estimant que le peuple ne peut supporter la vérité et doit être nourri de « mensonges utiles ».
Conclusion : Un héritage d'hypocrisie
En conclusion, la leçon des « années de honte » prouve que lorsque la gauche radicale se déconnecte de sa réalité nationale pour s'asservir à une idéologie fanatique, elle perd toute boussole. La trahison devient un point de vue, et l'hypocrisie une intelligence politique.
La gauche communiste française est tombée moralement en 1939 en plaçant les intérêts de Staline au-dessus de ceux de la France, puis en refusant d'admettre cette erreur, et enfin en assassinant symboliquement quiconque tentait de dire la vérité. L'histoire documentée reste son premier ennemi, car la vérité — comme l'a dit Camus — est le seul critère qui ne rouille pas sous le poids de l'idéologie. La lutte de la vérité contre le mensonge idéologique reste le grand combat que nous devons mener.
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