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Dévoilées
Najet avait vingt-deux ans, un voile blanc immaculé, et une certitude qui vacillait chaque jour un peu plus.
Kawther en avait vingt-trois, un voile noir qu'elle ajustait sans y penser, et des questions plein la tête qu'elle n'osait poser à personne.
Elles s'étaient rencontrées en deuxième année de sociologie à l'Université de Tunis, dans un cours sur « Genre et religion dans le monde arabe ». L'ironie du sort n'avait échappé ni à l'une ni à l'autre.
Najet venait d'une famille religieuse conservatrice de La Marsa. Son père était imam dans une mosquée du quartier, sa mère portait le niqab jusqu'à récemment. Elle avait été élevée dans la crainte de Dieu et le respect absolu des textes. Pourtant, plus elle étudiait, plus elle découvrait les contradictions, les interprétations, les manipulations.
Kawther, elle, venait d'une famille plus libérale de Lafayette. Ses parents étaient médecins, peu pratiquants, mais elle avait choisi le voile à seize ans, par conviction spirituelle. Ou du moins, le croyait-elle. Aujourd'hui, elle n'était plus sûre de rien.
Le cours qui les avait réunies était enseigné par une femme, le professeur Ben Mahmoud, une universitaire connue pour ses positions féministes. Elle leur parlait de l'histoire du voile, de ses origines pré-islamiques, de son utilisation politique à travers les siècles, des femmes qui l'avaient porté par choix et de celles qui l'avaient subi par force.
« Le voile, disait-elle, n'est pas qu'un tissu. C'est un symbole. Et comme tous les symboles, il peut être libérateur ou oppresseur selon qui le porte et pourquoi. »
Najet buvait ses paroles. Kawther prenait des notes frénétiquement. Leurs regards se croisaient souvent, chargés de la même interrogation : et nous, pourquoi le portons-nous, nous ?
Les travaux de groupe les rapprochèrent. Il fallait préparer une présentation sur « Les femmes et l'espace public dans la Tunisie post-révolutionnaire ». Elles passèrent des après-midi entières à la bibliothèque universitaire, puis dans les cafés du centre-ville, puis chez l'une ou chez l'autre quand les parents n'étaient pas là.
L'amitié vint naturellement. La complicité aussi. Trop de complicité, peut-être.
Najet remarqua la façon dont Kawther mordillait son stylo en réfléchissant, la courbe de son cou quand elle se penchait sur les livres, l'éclat de ses yeux quand elle défendait une idée. Elle chassait ces pensées, se les interdisait, les retrouvait toujours.
Kawther, elle, observait Najet avec une attention qui la troublait. La manière dont elle écartait une mèche de cheveux sous son voile, son rire timide quand elle était gênée, l'intensité de son regard quand elle parlait de justice sociale. Elle se surprenait à imaginer sa vie sans voile, sans contraintes, sans mensonges. Elle se surprenait à imaginer Najet dans cette vie.
Un soir de février, la pluie battante les surprit à la sortie de la fac. Elles coururent se réfugier dans un petit café près de la place Halfaouine, un endroit où personne ne les connaissait. Installées dans un coin discret, elles commandèrent deux thés à la menthe.
La conversation dévia, comme souvent, vers leurs doutes.
« Parfois, je me demande si tout ça a un sens, » dit Kawther en touchant son voile. « Si je le porte pour moi ou pour les autres. »
Najet hocha la tête. « Moi aussi. Mon père dit que c'est un commandement divin. Mais plus j'étudie, plus je vois que les commandements divins ont été écrits par des hommes. Des hommes d'une autre époque. »
« Tu crois que Dieu nous voit comme inférieures ? »
« Non. Je crois que les hommes ont décidé que oui, pour leur propre bénéfice. »
Le silence s'installa, chargé de tout ce qu'elles n'osaient pas dire. Dehors, la pluie redoublait. Dedans, la chaleur du thé et la proximité de leurs corps créaient une intimité nouvelle.
Kawther posa sa main sur celle de Najet. Un geste de réconfort, rien de plus. Mais la main resta.
« Najet, » murmura-t-elle.
Najet leva les yeux. Dans le regard de Kawther, il y avait une question qu'elle comprit immédiatement. Une question qu'elle se posait aussi, en secret, depuis des semaines.
Elle ne retira pas sa main.
Ce soir-là, elles parlèrent longtemps, longtemps, de tout sauf de l'essentiel. Mais quand elles se séparèrent sous la pluie, leurs doigts s'attardèrent une seconde de trop.
Les semaines suivantes, la tension monta. Chaque regard devenait plus long, chaque geste plus chargé. Les après-midi d'étude devenaient des prétextes à être ensemble, à se frôler, à tester les limites de ce qu'elles pouvaient s'avouer.
Un jour, en préparant leur exposé sur l'espace public, Kawther dit soudain :
« L'espace public, c'est intéressant. Mais l'espace privé, personne n'en parle. Ce qu'on fait quand personne ne nous voit. »
Najet sentit son cœur s'emballer. « Qu'est-ce qu'on fait, nous, quand personne ne nous voit ? »
Kawther la regarda droit dans les yeux. « On se pose des questions. On ose pas. On a peur. »
« De quoi ? »
« De ce qu'on ressent. »
Le silence qui suivit fut plus bruyant que tous les mots.
Najet se leva, fit quelques pas dans la chambre de Kawther – ses parents étaient en déplacement pour la semaine. Elle s'arrêta devant la fenêtre, regardant la rue sans la voir.
« Je ressens des choses, » dit-elle d'une voix à peine audible. « Depuis longtemps. Des choses que je ne devrais pas ressentir. »
Kawther vint derrière elle, tout près. « Moi aussi. »
« Pour une femme. »
« Moi aussi. »
Najet se retourna. Elles étaient si proches que leur souffle se mêlait. Kawther leva la main, très lentement, vers le voile de Najet.
« Je peux ? »
Najet ferma les yeux. « Oui. »
Le voile glissa. Puis le foulard en dessous. Les cheveux de Najet, coupés court, bruns, apparurent. Elle les toucha, gênée – elle ne les montrait à personne, pas même à ses sœurs.
« Ils sont magnifiques, » souffla Kawther.
Puis ce fut son tour. Najet défit son voile avec des gestes tremblants. Les cheveux de Kawther, plus longs, plus foncés, coulèrent sur ses épaules comme une cascade libérée.
Elles se regardèrent, deux jeunes femmes, les cheveux défaits, les yeux brillants, plus nues que nues.
« On est folles, » murmura Najet.
« Oui. » Kawther sourit. « Complètement folles. Et libres, pour la première fois. »
Le baiser, quand il vint, fut une délivrance. Il avait le goût de la liberté, de la transgression, de la vérité enfin dite. Les lèvres de Kawther étaient douces, incroyablement douces. Najet y découvrit tout ce qu'elle avait cherché sans le savoir.
Leurs mains s'égarèrent, caressant les bras, la taille, la nuque. Les vêtements devinrent une prison. Elles se dévêtirent mutuellement, avec une lenteur appliquée, comme pour célébrer chaque parcelle de peau qui se révélait.
Quand elles furent nues, l'une contre l'autre, Najet pleura.
« Pourquoi tu pleures ? » demanda Kawther, inquiète.
« Parce que je n'ai jamais été aussi vivante. Aussi moi-même. »
Kawther l'embrassa encore, plus fort, plus profond. Elles basculèrent sur le lit, enlacées, et commencèrent à explorer ce territoire interdit.
Le plaisir qu'elles découvrirent ce jour-là était d'une intensité que ni l'une ni l'autre n'avait imaginée. Les mains de Kawther semblaient connaître instinctivement les endroits sensibles. La bouche de Najet trouvait des chemins que son corps lui-même ignorait.
Ce fut rapide – l'urgence de deux désirs trop longtemps réprimés. Un quickie, dans le sens le plus pur du terme, volé à leurs vies, à leurs peurs, à leurs mensonges. Quand Najet jouit pour la première fois entre les mains d'une femme, elle cria – un cri libérateur, sans honte, sans retenue.
Puis ce fut le tour de Kawther, et Najet découvrit l'ivresse de donner, de voir l'être aimé se dissoudre de plaisir sous ses doigts.
Après, elles restèrent enlacées, tremblantes, riant et pleurant à la fois.
« Ça y est, » dit Kawther. « On a franchi le pas. »
« On a franchi tout. » Najet rit. « Nos familles, notre religion, notre société. Tout. »
L'humour noir de la situation les frappa soudain. Elles étaient là, nues, dans le lit d'une étudiante tunisienne, après avoir fait l'amour comme deux femmes libres, pendant que dehors, la ville conservatrice continuait son train-train, ignorant tout de cette petite révolution.
« Tu réalises ? » dit Kawther. « Si quelqu'un nous voyait, on serait lapidées. Socialement, au moins. »
« Pire. On serait "guéries". Envoyées chez le psychiatre. Mariées de force à des cousins. »
« Et pourtant, regarde-nous. On n'a jamais été aussi saines d'esprit. »
Elles rirent, un rire un peu amer, un peu joyeux. Le rire de celles qui ont choisi la vérité plutôt que le confort du mensonge.
Les semaines suivantes furent une explosion de liberté. Elles se voyaient dès que possible, inventaient des prétextes, volaient des heures à leurs familles, à leurs études, à leurs obligations. Chaque étreinte était une affirmation, chaque baiser une déclaration d'indépendance.
Mais la liberté a un prix. Et ce prix, elles durent le payer.
Un soir, le père de Najet, l'imam, la surprit en train d'envoyer un message à Kawther. Rien de compromettant – un simple « à demain, ma belle ». Mais le ton, la fréquence des messages, les sorties incessantes... Il commença à poser des questions.
« Cette Kawther, vous êtes très proches, toutes les deux. »
Najet sentit le danger. « C'est ma meilleure amie, papa. On travaille ensemble. »
« Hum. »
Le doute était semé. Il surveilla ses allées et venues, ses horaires, ses téléphones. La pression monta.
Kawther, de son côté, subissait les assauts de sa mère qui lui présentait des « partis intéressants » – des garçons bien sous tous rapports, ingénieurs, médecins, « de bonnes familles ».
« Tu n'es pas obligée d'accepter, mais au moins rencontre-les, » disait sa mère. « Tu ne vas pas rester célibataire toute ta vie. »
Elle se sentait prise au piège. Leurs moments volés devenaient leur seule bouffée d'oxygène.
Un après-midi, dans leur café habituel, Najet prit une décision.
« Je ne peux plus mentir, » dit-elle. « À mon père. À moi-même. Je vais lui dire. »
Kawther blêmit. « T'es folle ? Il va te tuer. »
« Peut-être. Mais au moins, je serai morte en étant moi-même. »
« Ne dis pas ça. On va trouver une solution. Ensemble. »
Mais quelle solution ? Dans une société où l'homosexualité est criminalisée, où la religion est utilisée pour justifier l'oppression, où les familles préfèrent un enfant mort qu'un enfant « déviant » – quelle solution, sinon la fuite ?
Elles commencèrent à envisager l'exil. La France, le Canada, n'importe où ailleurs. Mais il fallait de l'argent, des papiers, du temps. Du temps qu'elles n'avaient peut-être pas.
La crise éclata un vendredi, jour de prière.
Le père de Najet avait fouillé sa chambre en son absence. Il avait trouvé un carnet intime. Rien de sexuellement explicite, mais assez de déclarations d'amour pour comprendre.
Quand Najet rentra, il l'attendait dans le salon, le carnet à la main, le visage fermé.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? »
Elle aurait pu mentir, nier, minimiser. Elle regarda son père, cet homme qui avait passé sa vie à prêcher la parole de Dieu, à dire aux fidèles comment vivre, quoi penser, qui aimer. Elle pensa à toutes ces femmes voilées dans sa mosquée, obéissantes, silencieuses, invisibles. Elle pensa à sa mère, qui n'avait jamais choisi son niqab, qui le portait parce que son mari le lui demandait.
Elle pensa à Kawther, à sa peau contre la sienne, à ses yeux quand elle disait « je t'aime », à la liberté qu'elles avaient goûtée ensemble.
« C'est mon journal, papa. »
« Je vois bien. Et ces phrases ? "Je t'aime Kawther, plus que tout au monde." Qu'est-ce que ça signifie ? »
Elle prit une grande inspiration. « Ça signifie exactement ce que ça dit. Je l'aime. Je suis amoureuse d'elle. »
Le soufflet la cueillit en pleine joue. Elle vacilla, se rattrapa au mur. Sa mère, dans la cuisine, avait tout entendu et pleurait sans intervenir.
« Tu es une malade, » cracha son père. « Une pécheresse. Tu vas brûler en enfer. »
Najet se redressa, la joue rouge, les yeux secs. « Si aimer est un péché, alors je préfère l'enfer à ton paradis. »
Elle sortit de la maison en courant, sans voile, sans rien. Elle courut jusqu'à chez Kawther, sonna, s'effondra dans ses bras.
Kawther la fit entrer, la berça, écouta son récit. Puis elle prit une décision.
« On part. Maintenant. »
« Comment ? »
« J'ai des économies. Mes parents sont en voyage. On prend un taxi, on va à l'aéroport, on prend le premier vol pour Paris. On verra après. »
« Mais nos études, nos familles... »
« Najet, regarde-moi. Tu veux passer ta vie à obéir à des mythes, à des mensonges, à des exigences qui ne sont pas les tiennes ? Tu veux retourner là-bas, te repentir, épouser un cousin, faire des enfants en cachetant ton cœur ? »
Najet pleurait, perdue. « Je ne sais pas... »
« Moi, je sais. Je t'aime. Et je refuse de vivre dans le mensonge. Si tu veux venir, viens. Si tu veux rester, je comprendrai. Mais moi, je pars. »
Elle se leva, prit un sac, commença à y jeter quelques affaires. Najet la regarda faire, le cœur déchiré.
Puis elle se leva aussi.
À l'aéroport, elles achetèrent deux billets pour Paris avec les économies de Kawther. Dans la salle d'embarquement, Najet regarda autour d'elle. Des femmes voilées, des hommes en costume, des enfants, des familles. Toute cette vie organisée selon des règles qu'elle n'avait pas choisies.
Elle se tourna vers Kawther. « Enlève ton voile. »
Kawther la regarda, surprise. « Ici ? »
« Ici. Maintenant. Pour que la première fois que tu le fais, ce soit avec moi. »
Kawther défit lentement son voile. Ses cheveux tombèrent sur ses épaules. Elle était belle, libre, vivante.
Puis ce fut le tour de Najet. Elle ôta le sien, le tint dans ses mains un instant, ce morceau de tissu qui avait défini sa vie si longtemps. Puis elle le laissa tomber sur le siège.
Elles se regardèrent, cheveux au vent, souriant à travers leurs larmes.
« On est nues, » rit Kawther.
« Presque. Plus que nous l'avons jamais été. »
Dans l'avion, installées côte à côte, elles se tinrent la main. Najet regarda par le hublot Tunis qui s'éloignait, ses lumières, sa médina, ses mosquées.
« Je laisse tout derrière moi, » murmura-t-elle.
« Tu laisses des chaînes. Tu emportes ta liberté. »
L'humour noir, une fois de plus, les rattrapa.
« Ma mère va être folle d'inquiétude, » dit Najet.
« Mon père va appeler toutes les ambassades. »
« On va être deux filles sans rien à Paris. »
« On va être deux filles libres à Paris. »
Elles rirent, un peu hystériques, un peu terrifiées, complètement vivantes.
L'avion décolla. Tunis rapetissa, devint un point, disparut dans les nuages. Najet sentit une main serrer la sienne. Elle se tourna vers Kawther.
« Je t'aime, » dit-elle.
« Je t'aime aussi. Et on va y arriver. »
« Comment tu le sais ? »
Kawther sourit, un sourire éclatant, sans voile, sans peur, sans limite. « Parce qu'on a déjà fait le plus dur. On s'est trouvées. Le reste, c'est des détails. »
Paris les attendait, froide, chère, inconnue. Mais pour la première fois de leur vie, Najet et Kawther n'attendaient plus rien. Elles allaient construire, elles-mêmes, leur propre chemin.
Sans mythes. Sans mensonges. Sans exigences imposées par d'autres.
Juste elles deux, et l'immensité du possible.
Des mois plus tard, installées dans un petit appartement de Belleville, travaillant l'une comme serveuse, l'autre comme nounou, elles repensaient parfois à leur vie d'avant. Aux voiles qu'elles portaient, aux prières qu'elles récitaient sans y croire vraiment, aux regards des hommes dans la rue.
Un soir, Najet sortit les voiles qu'elles avaient gardés – par hasard, par nostalgie, par besoin de se souvenir.
« Tu te rends compte ? » dit-elle en les regardant. « On a cru que c'était Dieu qui nous demandait ça. »
Kawther vint s'asseoir près d'elle. « Ce n'était pas Dieu. C'était la peur. La peur des hommes de perdre le contrôle. »
« Et on a obéi si longtemps. »
« Mais on n'obéit plus. »
Elle prit les voiles, les regarda un instant, puis les jeta à la poubelle.
Najet la regarda faire, un sourire aux lèvres. « C'est symbolique. »
« C'est réel. C'est fini. »
Ce soir-là, elles firent l'amour dans leur petit appartement parisien, sans peur, sans honte, sans aucun interdit. Les murs étaient minces, les voisins bruyants, le lit trop petit. Mais elles étaient chez elles, libres, vivantes.
Après, allongées nues dans les draps froissés, Najet dit :
« Tu crois qu'un jour on retournera là-bas ? »
Kawther réfléchit. « Peut-être. Quand on sera fortes. Quand on pourra aider d'autres filles comme nous. »
« En attendant ? »
« En attendant, on vit. On aime. On est heureuses. C'est déjà énorme. »
Dehors, Paris brillait de mille lumières. Dedans, deux Tunisiennes réinventaient leur vie, loin des dogmes, loin des regards, loin des chaînes.
C'était leur plus belle prière.
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