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Le Grimoire de l’Incarne
La bibliothèque de l’Institut des Études Arabes, nichée au cœur du vieux quartier de Garden City au Caire, n’était pas un lieu de savoir, mais un tombeau de papier. L’air y était si saturé de poussière séculaire et d’humidité stagnante qu’il semblait posséder sa propre texture, une sorte de velours invisible qui se déposait sur la peau comme une caresse non désirée. Karim, un chercheur français dont la rigueur académique servait de bouclier contre les désordres du monde, s’y sentait paradoxalement à l’aise. Il aimait le silence sépulcral des rayons, le craquement des parquets et cette odeur d’encre rance et de cuir de chèvre qui exhalait des rayonnages. Pour lui, la réalité n’existait qu’à travers l’imprimé ; le reste n’était qu’agitation inutile. Il était un homme de concepts, de structures et de froideur, dissimulant sous ses costumes de lin impeccables une peur panique de la chair et de son imprévisibilité.
Ce soir-là, une panne de secteur — habituelle dans la capitale égyptienne — avait plongé les couloirs dans une obscurité de basalte. Seule la salle de lecture du sous-sol, éclairée par un groupe électrogène asthmatique, conservait une lueur vacillante. C’est là que se trouvait Myriam. Myriam n’était pas l’archiviste fragile que l’on attendait dans un tel lieu. Elle était une femme monumentale, une force de la nature dont la présence physique semblait courber l’espace autour d’elle. Ses hanches étaient d’une largeur souveraine, sa poitrine une promesse de poids et de chaleur, et son visage, encadré par des cheveux d’un noir d’encre, possédait la noblesse imperturbable des sphinx. Elle portait un abaya de soie noire qui ne parvenait pas à masquer l’opulence de ses formes, chaque mouvement de son corps créant une tension palpable dans l’air raréfié de la bibliothèque.
— Vous l’avez trouvé, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, sa voix grave vibrant dans le silence comme une note de basse profonde.
Karim, assis à la grande table de chêne, fixait l’objet posé devant lui. Ce n’était pas un livre ordinaire. Le manuscrit, relié dans une peau sombre dont on ne pouvait dire si elle était animale ou humaine, semblait irradier une chaleur propre. Il n’avait pas de titre sur la tranche, mais il émettait un bourdonnement basse fréquence que Karim sentait jusque dans ses os.
— C’est le Codex Incarne, répondit Karim, sa voix trahissant une excitation qu’il tentait de réprimer. On dit qu’il ne contient pas des mots, mais des sensations. Que sa lecture est un acte chirurgical.
Myriam s’approcha. Son parfum, un mélange capiteux d'ambre et de sueur fine, enveloppa Karim. Elle posa sa main — une main puissante, aux doigts ornés de bagues d’argent — sur l’épaule du chercheur. Le contact fut un choc. À travers le lin de sa veste, Karim sentit la lourdeur et la certitude de cette main. Elle n’effleurait pas ; elle revendiquait.
— Ouvrez-le, Karim. Cessons de théoriser la vie. Laissez la matière parler.
D’une main tremblante, Karim ouvrit le fermoir de bronze. Dès que la première page fut tournée, la lumière de la lampe sembla se liquéfier. Le texte était écrit dans une calligraphie organique, des entrelacs de rouge et de noir qui semblaient bouger sur le parchemin jauni. À mesure que Karim parcourait les premières lignes du regard, une sensation étrange l’envahit. Ce n’était pas une compréhension intellectuelle, mais une transformation physique. Les mots « lourdeur », « profondeur », « succulence » ne passèrent pas par son cerveau ; ils s’inscrivirent directement dans sa chair. Il sentit ses muscles se tendre, son cœur ralentir pour adopter le rythme d’une marée lente. Ses vêtements, sa cravate, son col rigide devinrent soudain insupportables, comme une armure de verre prête à voler en éclats.
— Lisez à haute voix, ordonna Myriam en s’asseyant sur le bord de la table, sa cuisse massive frôlant le bras de Karim.
— « La chair est le seul livre de vérité... » commença-t-il, sa voix muant vers un registre plus sombre. « Elle ne connaît pas le mensonge du vide. Elle réclame son poids de terre et de sang. Chaque pli de la peau est une strophe de désir... »
À chaque mot prononcé, le corps de Myriam semblait s’épanouir, s’alourdir de plaisir. Elle défit les boutons de son abaya, révélant une lingerie de dentelle rouge qui peinait à contenir l’abondance de ses seins. Sa peau, d’un brun doré, luisait sous l’effet d’une transpiration soudaine. Karim, subjugué par le manuscrit et par la vision de cette femme-continent, sentit ses propres masques s’effondrer. L’homme de chiffres et de logique mourait, laissant place à une bête de sensation. Il vit, sur la peau de Myriam, les mots du manuscrit apparaître en marques rosées, comme si la lecture gravait physiquement le texte sur son corps.
— Continuez... murmura-t-elle, ses yeux révulsés. Je sens les syllabes couler sur mes hanches. Je sens votre voix me pénétrer.
Karim tourna une autre page. Le texte devenait plus cru, plus dense. Il parlait de la fusion des substances, de l’abandon de l’identité au profit de la masse. Il ne pouvait plus s’arrêter. Il se leva, jetant sa veste au sol, son torse moite vibrant sous l’effet de la lecture. Il s’approcha de Myriam. Elle n’était plus une archiviste, elle était le Manuscrit lui-même. Il commença à lire les lignes sur sa peau, sa langue suivant le tracé des lettres invisibles qui parcouraient la courbe souveraine de ses seins.
— « ... et l’abîme se fit chair, » lut-il contre son cou, respirant l’odeur de sa peau chauffée. « Il n’y a plus de haut ni de bas, seulement le fracas des corps qui se reconnaissent dans la nuit. »
Le désir qui les saisit n’avait rien de romantique ; c’était une nécessité géologique. Ils s’unirent sur la table de chêne, au milieu des livres rares et de la poussière millénaire. Myriam entoura la taille de Karim de ses jambes puissantes, le verrouillant contre son bassin massif. Karim fut submergé par la sensation de son poids. Elle n’était pas une silhouette légère, elle était une terre promise, une étendue de chair ferme et accueillante qui semblait vouloir l’absorber tout entier. Chaque mouvement était un paragraphe de plaisir brut. Karim sentait la résistance de ses muscles, la profondeur de son sexe, la chaleur suffocante de son étreinte. Il n’était plus l’archiviste chétif ; il était devenu le marteau frappant l’enclume, l’explorateur s’enfonçant dans une jungle de sensations pures.
Le manuscrit, posé à côté d’eux, semblait battre comme un cœur au rythme de leurs ébats. Les pages se tournaient toutes seules sous l’effet d’un vent invisible, libérant des odeurs de musc, de nard et de semence brûlée. Myriam criait, un son guttural qui n’avait plus rien d’humain, ses mains de déesse griffant le dos de Karim, y gravant les signes de sa possession. Elle savourait son propre poids, la façon dont ses chairs s’écrasaient sous les coups de boutoir de l’homme, trouvant dans cette brutalité sacrée la confirmation de son existence.
— Tu lis en moi, Karim ! hurlait-elle. Tu écris ma vérité !
L’extase fut une déflagration de matière. Au moment où ils atteignirent le sommet de leur union, le Manuscrit de l’Abîme se referma violemment, son fermoir de bronze claquant comme un coup de feu dans le silence de la bibliothèque. Ils restèrent soudés l’un à l’autre, deux statues de chair et de sueur, respirant l’air chargé d’ozone. La panne de secteur prit fin, les néons clignotèrent avant d’inonder la salle d’une lumière blanche et impitoyable.
Le silence qui suivit était différent. Les masques ne pouvaient plus être remis. Karim regarda Myriam, sa beauté monumentale désormais révélée, ses yeux encore brillants de la fureur du livre. Il regarda ses propres mains, qui portaient encore l’odeur de son sexe et de l’encre ancienne. Ils avaient franchi le miroir de la respectabilité pour embrasser la seule religion qui vaille : celle de la présence physique absolue.
— Le livre a dit vrai, murmura Karim en ramassant ses vêtements. Nous ne sommes plus des lecteurs. Nous sommes devenus la Substance.
Myriam se rhabilla avec une lenteur majestueuse, ajustant son abaya sur ses hanches qui garderaient à jamais la mémoire de cette nuit. Elle savait que Karim reviendrait. Non pas pour les livres, mais pour retrouver cette sensation de pesanteur, ce sentiment d’être enfin vivant dans un monde de fantômes. La bibliothèque de Garden City pouvait bien garder ses secrets ; le plus grand d’entre eux venait d’être lu, vécu et gravé dans le sang. Ils sortirent ensemble dans la nuit cairote, là où le tumulte de la ville n'était plus qu'un murmure face à la certitude de leurs corps enfin éveillés. La nuit ne faisait que commencer, et le manuscrit, caché dans les ombres du sous-sol, attendait patiemment son prochain traducteur.

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