.
.
L'Ambre de Beyrouth
Beyrouth, en ce mois de mai, ne respirait pas ; elle pulsait sous une chape de chaleur humide qui transformait la Méditerranée en un miroir d'étain fondu. Antoine, consultant financier parisien, sentait le vernis de sa respectabilité s’écailler. Ses traits étaient tirés par dix ans de calculs de risques et de nuits trop courtes dans des hôtels interchangeables. À cet instant, il n’était plus qu’un étranger dans son propre corps, un homme de chiffres égaré dans une cité de chaos et de parfums.
Sa chemise de lin blanc, pourtant impeccable au départ de l'hôtel Phoenicia, commençait à coller à ses omoplates. Il déambulait dans les rues de Gemmayzé, cherchant une adresse que son GPS semblait vouloir lui cacher, quand il poussa la porte d'un café dont la façade de pierre blonde promettait une ombre souveraine.
À l'intérieur, le contraste fut un choc. L'air était saturé de l'odeur du café à la cardamome et d'un parfum de jasmin si dense qu'il en devenait presque tactile. C'est là qu'il la vit. Elle n'était pas simplement assise ; elle trônait. Myriam occupait l'espace avec une autorité naturelle qui n'avait rien de la minceur nerveuse des femmes qu'Antoine croisait dans les arrondissements chics de Paris.
Elle était une ode à l'opulence, une figure de basalte et de soie qui semblait avoir été sculptée pour défier la légèreté du monde moderne. Ses cheveux, d'un noir d'encre, étaient relevés en un chignon complexe qui dégageait une nuque d'albâtre. Son visage, aux traits d'une fierté antique, était souligné par un khôl profond qui rendait son regard insoutenable. Elle portait une robe de soie émeraude dont les coutures semblaient prêtes à céder sous la poussée de ses hanches souveraines et de sa poitrine monumentale, une masse organique qui commandait le respect.
Antoine s'arrêta net, le souffle coupé. Elle incarnait tout ce qu'il avait oublié : la densité, le poids, la présence brute. Leurs regards se croisèrent. Myriam, loin de détourner les yeux, soutint le sien avec une curiosité prédatrice. Elle reconnut immédiatement l'Européen en quête de sens, l'homme de chiffres soudain confronté à une équation qu'il ne pouvait résoudre par la logique.
D'un geste lent, elle désigna la chaise vide face à elle. Sa main était chargée de bagues imposantes qui semblaient ancrer son geste dans la pierre même du café.
— Beyrouth vous fatigue, Antoine, dit-elle enfin.
Sa voix était grave, une voix de terre et de miel qui vibra jusque dans la poitrine du Français. Antoine s'assit, les jambes soudain trop légères.
— Comment connaissez-vous mon nom ? balbutia-t-il.
Elle esquissa un sourire qui n'était qu'une promesse d'abîme.
— Au Liban, les noms circulent toujours plus vite que les hommes. Vous cherchez une issue, mais vous ne savez pas encore laquelle.
Elle lui tendit une petite tasse de café brûlant. Le contact de leurs doigts fut une décharge électrique. Antoine fut subjugué par l'arôme qui émanait d'elle, un mélange de musc, de sueur fine et de luxe. Myriam était l'épouse d'un magnat de l'immobilier, un homme qui la couvrait de bijoux mais qui avait oublié comment toucher la substance. Elle vivait dans une cage dorée faite de marbre et de silence, attendant l'étincelle qui viendrait brûler les apparences.
— Suivez-moi, ordonna-t-elle sans élever la voix. La ville a trop d'oreilles.
Ils roulèrent vers les hauteurs d'Achrafieh dans une berline sombre. Lorsqu'ils franchirent le seuil de son appartement privé — un sanctuaire de velours et d'ombres — le silence de la ville fut remplacé par le bourdonnement du désir. Myriam ne chercha pas la subtilité. Elle se tourna vers lui et, d'une main autoritaire, saisit le col de sa chemise de lin.
— Ici, Antoine, vous ne calculerez rien. Vous allez simplement exister.
Elle se débarrassa de sa robe d'un geste impérieux. Elle apparut dans la pénombre, révélant un corps d'une splendeur baroque. C'était une topographie de courbes souveraines, de plis de peau veloutée et de chairs fermes qui semblaient irradier une chaleur propre. Antoine fut saisi par la masse de ce corps, par la réalité physique de cette femme qui ne s'excusait pas d'occuper l'espace.
Il la toucha avec la ferveur d'un aveugle découvrant la lumière. Ses mains de citadin, habituées au clavier et au papier, s'égarèrent dans l'immensité de ses hanches, pétrissant cette matière noble qui offrait une résistance délicieuse. Myriam l'attira sur le lit de soie, l'écrasant de son poids. C'était une sensation de plénitude totale. Il se sentit enfin « réel », ancré par la gravité de cette chair libanaise qui l'absorbait.
Leurs corps s'unirent dans une lutte sans merci, un affrontement de densités où la sueur devint le seul vernis. Chaque mouvement de Myriam était une onde de choc. Antoine n'était plus le consultant parisien ; il était une bête cherchant sa source, un explorateur perdu dans les replis d'un continent d'ambre.
— Sens-tu mon poids ? murmura-t-elle à son oreille. Sens-tu comme le monde est lourd ?
L'extase fut une explosion de sens, un cri de délivrance qui sembla ébranler les fondations de la villa. Dans le calme qui suivit, Antoine resta soudé à elle, sa tête reposant sur la courbe de son sein monumental. Il comprit que son voyage d'affaires n'était qu'un prétexte du destin.
Myriam, la reine opulente, sourit dans l'obscurité. Elle savait qu'il repartirait pour Paris le lendemain. Mais elle savait aussi qu'il porterait désormais en lui l'empreinte indélébile de sa peau. Antoine remettrait son costume, mais sous le tissu, il garderait le secret de la chair souveraine, un trésor de substance qu'aucun graphique de performance ne pourrait jamais quantifier. Beyrouth l'avait brisé pour mieux le reconstruire dans l'ombre de Myriam.
.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire