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Les Murs de Barcelone (nouvelle)

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Les Murs de Barcelone





La céramique catalane était fraîche sous ses pieds nus. Yaiza aimait cette sensation, ce contact minéral qui la ramenait toujours à l'essentiel, à la terre, à ce qui ne mentait pas. Les murs de leur appartement de l'Eixample étaient épais comme des remparts, sauf dans la salle de bains, cet espace exigu qu'elle avait surnommé "la cabine d'écoute" depuis qu'elle avait découvert, une nuit d'insomnie, que les cloisons y étaient fines comme du papier à cigarette.

Elle se leva du lit sans faire de bruit, glissant ses doigts le long du drap froissé. Antonio dormait, son souffle régulier et profond, une main négligemment posée sur l'oreiller où sa tête aurait dû reposer. Il avait ce don, lui, de s'abandonner totalement au sommeil, comme s'il plongeait dans une piscine sans fond et sans remous. Yaiza, elle, était une dormeuse nerveuse, toujours aux aguets, toujours prête à capter les vibrations du monde autour d'elle.

La nuit barcelonaise filtrait à travers les persiennes à moitié closes, dessinant des rayures lumineuses sur le parquet. La ville ne dormait jamais vraiment, mais à deux heures du matin, elle se faisait plus discrète, plus intime, comme si elle retenait son souffle pour écouter les secrets qu'on lui confiait. Yaiza poussa la porte de la salle de bains, une simple planche de bois blanc qui grinçait toujours sur son dernier centimètre de course.

Elle n'avait pas allumé la lumière, n'en ressentant pas le besoin. Ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, à ce clair-obscur qui transformait les carreaux de la douche en miroirs troubles où elle pouvait entrevoir son propre reflet, cette silhouette fine qu'elle connaissait par cœur, ce corps qu'elle avait appris à aimer après tant d'années à le détester.

C'est là qu'elle les entendit.

D'abord, ce ne fut qu'un murmure, une rumeur lointaine comme le bruit de la mer quand on l'écoute du haut d'une falaise. Mais très vite, les sons se firent plus nets, plus précis, et Yaiza comprit que ses nouveaux voisins avaient, eux aussi, choisi la salle de bains comme lieu de confidences nocturnes. Sauf que leurs confidences, à eux, n'avaient rien de silencieux.

Elle aurait dû faire demi-tour. Elle aurait dû tirer la chasse d'eau, tousser, faire quelque chose pour signaler sa présence, pour préserver une forme de décence. Mais elle resta là, immobile, le dos contre le mur de céramique froide, les jambes soudainement molles.

La voix de la femme était grave, un peu rauque, comme si elle fumait trop ou comme si elle venait de passer des heures à crier dans un bar. Maria, elle s'appelait. Yaiza l'avait croisée dans l'ascenseur la veille, une brune aux yeux noirs, aux cheveux sauvages, qui portait une robe rouge si courte qu'on pouvait voir le début de ses cuisses, cette ligne incertaine entre le public et le privé.

"Plus fort," disait Maria dans un espagnol roulé, celui des quartiers populaires de Barcelone, "plus fort, bon Dieu, t'es pas un petit garçon ou quoi ?"

L'homme répondit quelque chose que Yaiza ne comprit pas, une langue étrangère, peut-être du suédois ou du norvégien. Elle se souvint de l'avoir aperçu sur le palier, grand comme une porte, blond comme les blés de l'Empordà, les épaules larges et cette façon de se tenir, toujours un peu penché en avant, comme s'il s'excusait d'occuper autant d'espace. Le "viking", elle l'avait surnommé mentalement, un cliché certes, mais tellement évident.

Et puis il y eut ce bruit.

Yaiza ferma les yeux, mais ça ne changea rien, parce que ce qu'elle entendait maintenant, c'était bien plus que des mots. C'était des souffles, des halètements, des gémissements qui montaient et descendaient comme des vagues sur la côte de la Barceloneta. C'était le bruit des corps qui s'entrechoquent, qui se cherchent, qui se trouvent. C'était tout ce qu'elle n'avait pas depuis longtemps, tout ce qu'elle croyait avoir oublié.

"Oui, comme ça," murmura Maria, sa voix enrouée par le désir, "comme ça, exactement comme ça. Plus profond, mon amour, plus profond encore."

Les murs de la salle de bains étaient si fins que Yaiza pouvait presque entendre les doigts de Maria s'enfonçant dans la chair de son amant, les ongles qui griffent le dos, les dents qui mordent l'épaule. Elle pouvait presque voir les corps enchevêtrés, les positions qu'ils prenaient, les angles qu'ils épousaient. Et ce qu'elle voyait, dans son esprit, c'était sa propre image, son propre corps, son propre désir.

Elle se sentit rougir, une chaleur qui montait de son ventre à ses joues, qui se répandait dans tout son corps comme un poison délicieux. Ses doigts, posés à plat contre le mur, se crispèrent, et elle dut faire un effort pour ne pas les laisser glisser plus bas, pour ne pas suivre le chemin évident que tout son être réclamait.

Le viking parlait maintenant, un murmure guttural que Yaiza ne comprenait pas mais qui n'avait pas besoin de traduction. Certaines choses se comprennent dans toutes les langues, et ce qu'il disait, c'était "tu es belle", "je te veux", "je te prends". Ou peut-être était-ce "tu me fais souffrir", "tu me détruis", "tu me fais revivre". Les mots n'avaient pas d'importance, seule comptait cette vibration, cette intonation qui transformait le murmure en caresse et le cri en prière.

"Ne t'arrête pas," ordonna Maria, "ne t'arrête surtout pas. Je vais venir, je vais venir, je..."

Et elle vint. Yaiza l'entendit, ce cri qu'elle retenait, qui s'échappait en un hoquet, une plainte, une explosion de jouissance qui semblait venir de très loin et de très près à la fois. Elle entendit aussi le viking, qui l'accompagna dans cette chute, cette libération, ce moment de grâce absolu où le temps suspend son vol et où plus rien n'existe que le corps et sa promesse de bonheur.

Puis ce fut le silence. Le bruit de la chasse d'eau, tirée machinalement. Des pas sur le carrelage. Une porte qui s'ouvre et se referme. Et plus rien que le ronronnement du vieux frigo dans la cuisine, ce bruit familier que Yaiza connaissait si bien.

Elle resta là, collée au mur, à écouter les battements de son propre cœur, trop forts, trop rapides. Elle avait les jambes qui tremblaient, le souffle court, et une sensation étrange au creux du ventre, comme si quelque chose s'était brisé en elle, ou au contraire, comme si quelque chose venait de naître.

L'image d'elle-même lui revint, celle qu'elle apercevait parfois dans les miroirs des vestiaires, celle qu'elle évitait soigneusement de regarder trop longtemps. Elle était belle, elle le savait, mais d'une beauté ambiguë, incertaine, qui avait toujours besoin d'être confirmée par le regard des autres. Ses cheveux noirs, coupés court, dessinaient une ligne nette sur sa nuque fine. Son corps était mince, presque androgyne, et elle portait avec une fierté mordante cette cicatrice sur le ventre, cette marque qui avait scellé son passage d'un monde à l'autre.

Mais elle n'avait pas encore fait l'opération. Ses seins étaient là, petits mais présents, fruits mûrs qui attendaient la cueillette. Et en bas, là où le regard glissait comme sur une pente savonneuse, elle était encore ce qu'elle avait toujours été, mais qu'elle n'avait jamais vraiment été. Un corps en devenir, un corps qui se cherche, qui se tâtonne, qui se définit dans l'étreinte, dans le baiser, dans la peau à peau.

Elle se souvint d'Antonio, de sa main sur sa joue quand elle lui avait dit, la première fois, "Je te préviens, je ne suis pas une femme comme les autres". Il avait ri, ce rire chaud et grave qu'il avait, celui qui faisait vibrer toutes les cordes de son être. "Je ne veux pas d'une femme comme les autres," avait-il dit, "je te veux toi, avec tout ce que tu es, avec tout ce que tu n'es pas encore."

Antonio. Son amour. Son refuge. Le seul homme au monde qui l'avait regardée et avait vu autre chose que ce que son corps disait, autre chose que ce que son passé racontait. Il était là, à deux pas, dormant dans leur lit, avec cette main négligemment posée sur l'oreiller vide.

Yaiza quitta la salle de bains sur la pointe des pieds, mais son corps tout entier vibrait encore de ce qu'elle avait entendu, de ce qu'elle avait imaginé, de ce qu'elle voulait maintenant, tout de suite, sans attendre.

Elle traversa le couloir comme une somnambule, comme si ses pieds connaissaient le chemin mieux que sa tête. Le carrelage frais, la petite table du salon où traînaient des verres et une bouteille de vin entamée, le canapé où ils s'étaient aimés la première fois, un dimanche après-midi pluvieux où tout Barcelone semblait s'être donné rendez-vous sous les nuages.

Elle s'arrêta devant la chambre, et regarda Antonio dormir. Il avait ce visage paisible des enfants qui rêvent de choses simples, ce visage qu'elle aimait tant, avec ses pommettes hautes et ses lèvres un peu trop pleines pour un homme. Il était beau, Antonio, d'une beauté méditerranéenne, tout en courbes et en ombres. Son corps long et mince, musclé juste comme il faut, reposait sous le drap léger qui dessinait ses contours.

Yaiza se défit de son pyjama, un geste machinal, comme si elle se débarrassait d'une peau devenue trop étroite. Elle resta nue, offerte à l'air tiède de la nuit, et glissa sous le drap aux côtés d'Antonio.

Il remua, marmonna quelque chose d'incompréhensible, et posa sa main sur sa hanche, par réflexe, par habitude. Cette main chaude, cette main qui connaissait son corps mieux qu'elle-même, qui avait appris à lire ses courbes, ses creux, ses secrets.

"Yaiza," murmura-t-il, sans ouvrir les yeux, "qu'est-ce que tu fais ? Il est deux heures du matin."

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle se blottit contre lui, sentant la chaleur de son corps, l'odeur de sa peau, ce parfum mêlé de sueur et de sommeil qu'elle aimait tant. Sa main à elle descendit le long de son torse, effleurant les poils de sa poitrine, s'attardant sur la ligne qui descendait vers son ventre, vers ce qui commençait à bouger, à s'éveiller, à répondre à son toucher.

"Yaiza," répéta-t-il, sa voix un peu plus rauque, un peu moins endormie. "Les voisins, ils vont entendre. Et puis je travaille demain, moi."

Elle rit, un rire léger qui dansa sur sa peau. "Les voisins," murmura-t-elle, "justement, il faut que je te parle des voisins."

Il ouvrit les yeux, enfin. Dans l'obscurité, elle voyait briller ses pupilles, ces deux étoiles noires qui la regardaient comme on regarde un miracle qu'on ne mérite pas.

"Qu'est-ce qu'ils ont fait, les voisins ?" demanda-t-il, suspicieux.

Yaiza posa sa bouche contre son oreille, et elle commença à raconter. Elle lui raconta la voix de Maria, cette voix rauque qui disait "plus fort". Elle lui raconta le viking, son murmure guttural qui promettait des mondes. Elle lui raconta les bruits, les souffles, les gémissements, tout ce qu'elle avait entendu depuis la salle de bains, tout ce qui l'avait transformée, changée, ouverte.

Plus elle racontait, plus Antonio se tendait contre elle. Sa main, qui était restée sur sa hanche, se mit à bouger, à caresser son ventre, ses seins, sa nuque. Elle sentit son sexe durcir, se presser contre sa cuisse, une présence insistante qui demandait à être reconnue.

"Tu as entendu tout ça ?" demanda-t-il, sa voix devenue soudain très grave. "Et tu es restée là, à écouter ?"

"J'étais clouée au mur," avoua-t-elle. "Je ne pouvais pas bouger. Je ne voulais pas bouger."

Il la retourna, d'un geste brusque, la plaquant contre le matelas. Sa bouche trouva la sienne, un baiser vorace, affamé, comme s'il n'avait pas embrassé une femme depuis des mois. Ses dents mordaient sa lèvre inférieure, cette lèvre qu'il adorait mordre, qu'il adorait faire gonfler sous ses morsures.

"Tu es une cochonne," murmura-t-il contre sa peau. "Tu es ma petite cochonne à moi."

Elle rit encore, mais le rire se transforma en gémissement quand sa bouche descendit, quand ses dents rencontrèrent son cou, cette chair fragile qu'il savait si bien faire crier. Ses mains glissaient sur son corps, parcourant les courbes familières, s'arrêtant là où elles savaient que ça faisait le plus de bien.

"Ils ont fait tout ça ?" demanda-t-il, les lèvres sur sa gorge. "Ils ont fait tout ça, et tu es venue me raconter, me montrer ?"

"Je suis venue te demander de faire pareil," murmura-t-elle. "Je suis venue te demander de me prendre comme il a pris Maria. Je veux sentir ce qu'elle a senti."

Antonio se releva, la regarda. Dans l'obscurité, elle vit son sourire, ce sourire qu'il avait quand il allait faire quelque chose de défendu, de dangereux, d'irréversible.

"Tu es sûre ?" demanda-t-il. "Parce que quand je commence, j'arrête pas."

"Alors commence," répondit-elle.

Il ne se le fit pas dire deux fois. Il la retourna sur le ventre, d'une main experte, et sa bouche descendit le long de son dos, baisant chaque vertèbre, chaque courbe, chaque creux. Elle frissonna, un frisson qui partait de sa nuque et se répandait dans tout son corps comme une vague, comme une promesse.

Ses lèvres atteignirent ses fesses, et il mordit, doucement, dans la chair tendre, juste assez pour lui faire pousser un petit cri, ce cri qu'elle retenait toujours, ce cri qu'elle n'arrivait jamais à étouffer complètement.

"Fais du bruit," murmura-t-il. "Fais du bruit pour que tes voisins entendent. Qu'ils sachent que toi aussi, tu peux crier."

Et il la prit.

Yaiza poussa un cri, un vrai, un long cri qui déchira l'air de la chambre comme une lame. Sa tête se rejeta en arrière, ses mains s'agrippèrent aux draps, ses doigts cherchant une prise, un ancrage dans ce monde qui basculait.

Antonio était lent, au début, d'une lenteur exquise qui la faisait crier de frustration autant que de plaisir. Sa main caressait son ventre, ses doigts jouant avec son sexe, le caressant, le massant, le préparant à ce qui allait suivre.

"Comme ça ?" demanda-t-il, sa voix rauque contre son oreille. "Comme ça, la voisine, elle l'a aimé ?"

"Oui," haleta Yaiza. "Oui, comme ça. Plus fort maintenant. Plus profond."

Il obéit. Ses mouvements s'accélérèrent, devinrent plus puissants, plus profonds. Yaiza sentit son corps se soulever, se tendre, se préparer à l'explosion. Le drap sous ses doigts était trempé de sueur, et son souffle se faisait court, de plus en plus court.

"On va venir ensemble," murmura Antonio. "On va venir ensemble, comme ils sont venus ensemble."

"Oui," cria-t-elle, "oui, ensemble !"

Elle le sentit en elle, ce pic, ce moment où tout bascule, où le monde s'effondre et se reconstruit en même temps. Sa bouche s'ouvrit, et ce cri qu'elle avait retenu toute sa vie sortit enfin, un cri de jouissance pure, de libération totale, d'abandon absolu.

Elle l'entendit, elle l'entendit crier aussi, un cri profond, puissant, animal, qui semblait venir du plus profond de son être. Et ils s'effondrèrent ensemble, enlacés, collés l'un à l'autre, les corps encore parcourus de spasmes, les souffles mêlés, les peaux confondues.

Yaiza resta longtemps immobile, les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Elle écoutait les battements du cœur d'Antonio, ce rythme régulier qui s'apaisait peu à peu. Elle sentait les gouttes de sueur perler sur son corps, cette humidité chaude qui la collait à lui, qui les rendait une seule chair, une seule présence.

"Alors," dit-elle enfin, sa voix rauque, "qu'est-ce que tu en penses ?"

Antonio rit, ce rire fatigué qu'il avait après l'amour, ce rire qui disait tout ce qu'il ne pouvait pas dire avec des mots.

"Je pense que si tous les voisins font du bruit, je vais bientôt pouvoir prendre ma retraite."

Elle le frappa doucement sur la poitrine. "Imbécile. Ce n'est pas ce que je te demande. Qu'est-ce que tu as pensé de Maria, de son viking, de leurs cris ? Est-ce que ça t'a excité ?"

Il s'arrêta de rire. Sa main, qui caressait machinalement son dos, se figea. Dans l'obscurité, Yaiza sentit qu'il la regardait, qu'il cherchait ses yeux, qu'il cherchait la vérité.

"Ça m'a excité," avoua-t-il. "Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'a excité. Entendre ces cris, ces bruits, ça m'a fait imaginer des choses, des choses que je n'aurais jamais imaginées tout seul."

"Quelles choses ?" demanda-t-elle.

"Toi et moi," murmura-t-il. "Mais pas comme d'habitude. Toi et moi en train de faire tout ce qu'ils ont fait. Toi et moi en train d'être eux."

Yaiza se releva, le regarda. Elle était belle, dans ce demi-jour, belle d'une beauté qui n'appartenait qu'à elle, une beauté faite de contrastes et de promesses.

"Et si on continuait ?" proposa-t-elle.

Il la regarda, un sourire aux lèvres. "Je travaille demain," dit-il.

"Antonio," murmura-t-elle, "il y a un temps pour le travail, et un temps pour tout le reste. Le reste, c'est maintenant."

Il la regarda, longuement, comme s'il la voyait pour la première fois. Cette femme, cette créature étrange qui partageait sa vie, qui partageait son lit, qui partageait tout ce qu'il avait de plus précieux.

"Je te préviens," dit-il, "je ne vais pas être tendre."

"Je n'attends que ça," répondit-elle.

Il l'attrapa par les cheveux, d'un geste brusque, et elle poussa un petit cri, un cri qui n'était pas de douleur mais de surprise, de plaisir, d'attente.

Et il recommença.

Cette fois, il n'y eut pas de lenteur. Il la prit comme on prend une chose qui vous appartient, comme on prend ce qu'on a toujours voulu, comme on prend ce qu'on a cru ne jamais mériter. Sa bouche était partout, sur sa peau, sur ses lèvres, sur ces endroits qu'elle croyait avoir oubliés. Ses mains étaient des griffes, des ailes, des promesses.

Il la retourna, l'agenouilla, la prit par derrière. Elle sentit ses mains sur ses hanches, cette pression qui la maintenait en place, qui l'empêchait de s'enfuir, qui l'empêchait de faire autre chose que de subir, de ressentir, de jouir.

"Regarde," murmura-t-il, et il se pencha vers elle, "regarde tes voisins. Tu vois comment ils nous regardent ?"

Elle suivit son regard, et dans l'obscurité, elle vit le mur, ce mur qui la séparait de Maria et du viking. Mais dans son imagination, le mur n'existait plus, et Maria était là, la regardant, la jugeant, l'envieuse peut-être.

"Oui," haleta Yaiza, "elle nous regarde. Elle voit tout ce que tu me fais."

"Et tu veux qu'elle voie ? demanda Antonio. Tu veux qu'elle voie à quel point tu es à moi ?"

"Oui," cria Yaiza. "Oui, je veux qu'elle voie. Je veux qu'elle sache."

Il accéléra le rythme, plus fort, plus rapide, plus profond. Yaiza sentit son corps se tendre, se préparer, s'ouvrir. Les cris sortaient maintenant sans qu'elle puisse les contrôler, des sons qu'elle ne reconnaissait pas, des plaintes qui ressemblaient à des prières.

Antonio ne disait rien, mais son souffle était lourd, ses mains étaient des serres, son corps était une vague qui la submergeait, qui l'emportait, qui la noyait dans un océan de sensations.

"C'est toi qui es venue me chercher," murmura-t-il, "alors maintenant, assume."

Et elle assuma. Elle s'abandonna totalement, corps et âme, à cette danse primitive, à ce rituel aussi vieux que le monde. Plus rien n'existait que cette fusion, cette communion, cette déchirure qui était aussi une renaissance.

Elle vint en criant son nom, ce nom qu'elle avait choisi, ce nom qu'elle portait comme un drapeau, ce nom qui disait tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle voulait être. Antonio vint derrière elle, un long gémissement qui semblait ne jamais devoir s'arrêter.

Et ils s'écroulèrent à nouveau, épuisés, comblés, vides.

Le silence retomba sur la chambre. La ville, dehors, avait cessé de respirer. Le frigo ronronnait dans la cuisine. Le temps s'était arrêté.

Yaiza était allongée sur le dos, le regard perdu dans le plafond. Elle sentait les dernières gouttes de sueur refroidir sur sa peau, cette sensation étrange de vide et de plénitude à la fois, comme après une longue maladie ou une longue traversée.

Antonio, à côté d'elle, respirait profondément. Sa main chercha la sienne, leurs doigts s'entrelacèrent.


"Bon Dieu," murmura-t-il, "je ne vais pas pouvoir me lever demain."

Elle rit, un rire fatigué mais heureux. "Considère ça comme un petit sacrifice pour ta chère Yaiza," dit-elle. "Ce petit cul ne valait-il pas la peine ?"

Il tourna la tête vers elle, un sourire dans les yeux. "Ce petit cul," répéta-t-il, "ce petit corps, cette petite femme, tout ça... Si je dois être crevé demain, alors que je sois crevé. Ça valait le coup."

Elle se blottit contre lui, sa tête sur son épaule. Elle écoutait les battements de son cœur, ce rythme qui ralentissait, qui retrouvait peu à peu son tempo normal.

"Tu te souviens de la première fois ? demanda-t-elle. La première fois que tu m'as vue ?"

"Tu te demandais où étaient les toilettes," dit-il. "Tu étais perdue dans ce bar de la Barceloneta. Je t'ai montré le chemin."

"Et tu m'as embrassée," murmura-t-elle. "Tu m'as embrassée avant même de savoir qui j'étais."

"Je savais qui tu étais," dit-il. "Je l'ai su tout de suite. Tu es une femme qui sait ce qu'elle veut, et qui n'a pas peur d'aller le chercher."

Elle rit encore. "Et tu n'as pas eu peur ? De ce que j'étais, de ce que j'allais devenir ?"

Il la serra plus fort contre lui. "J'ai eu peur," avoua-t-il. "J'ai eu peur de ne pas être à la hauteur. J'ai eu peur de ne pas savoir te donner ce que tu mérites. Mais j'ai été plus fort que ma peur. Et regarde où on est."

"Au lit," dit-elle, "à deux heures du matin, épuisés par les cris de nos voisins."

"Exactement," sourit-il. "Où d'autre voudrais-tu être ?"

Elle se leva, s'étira, sentant les courbatures naissantes, cette douleur exquise qui lui rappelait tout ce qu'ils avaient fait. Elle marcha jusqu'à la fenêtre, écarta un peu les persiennes.

Dehors, Barcelone s'étendait, ses toits rouges, ses coupoles, ses clochers. La Sagrada Familia veillait, lointaine, ses tours pointées vers le ciel comme des doigts qui imploraient Dieu. Au loin, on entendait le bruit de la mer, ce bruit qui ne s'arrêtait jamais, qui rythmait la ville depuis des siècles.

"J'aime cette ville," murmura-t-elle. "J'aime cette ville qui me dit que je peux être tout ce que je veux être."

Antonio vint derrière elle, posa ses mains sur ses épaules. "Tu peux tout être," dit-il. "Tu es tout ce que je veux."

Elle se retourna, le regarda. Il était nu, lui aussi, et dans la lumière naissante du petit matin, il était plus beau que jamais. Ce corps qu'elle connaissait si bien, ces yeux qui la regardaient avec tant d'amour, ces mains qui l'avaient tant caressée.

"Tu sais quoi ?" dit-elle.

"Quoi ?"

"Je veux recommencer."

Il rit, un rire fatigué mais complice. "Tu es une insatiable."

"Et alors ?" demanda-t-elle. "Tu veux que je m'arrête ?"

Il la prit dans ses bras, la souleva comme si elle ne pesait rien. "Non," dit-il, "je ne veux pas que tu t'arrêtes. Je ne veux jamais que tu t'arrêtes."

Il la porta jusqu'au lit, la déposa avec une douceur infinie. Il se pencha sur elle, et ses lèvres trouvèrent les siennes, ce baiser qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.

"Je t'aime, Yaiza," murmura-t-il. "Je t'aime comme tu es, comme tu seras, comme tu as toujours été."

Les premiers rayons du soleil entraient par la fenêtre, posant des baisers de lumière sur leurs corps. Yaiza ferma les yeux, et sourit.

"Je t'aime aussi, Antonio," murmura-t-elle. "Maintenant, arrête de parler et montre-moi."

Et le temps s'arrêta à nouveau.

Les heures qui suivirent furent un long fleuve de caresses, de baisers, de gémissements. Ils firent l'amour comme si c'était la dernière fois, comme si le monde allait s'arrêter dans quelques instants. Ils explorèrent chaque parcelle de leur corps, chaque recoin de leur âme. Ils se racontèrent des histoires, des souvenirs, des secrets. Ils se promirent des choses, des voyages, des enfants.

À l'aube, quand les premiers bruits de la ville se firent entendre, ils étaient allongés dans les bras l'un de l'autre, épuisés, heureux, comblés.

La sonnerie du réveil les tira de cette douce torpeur. Antonio grogna, tâtonna pour éteindre ce bruit qui arrivait trop tôt.

"Mon Dieu," murmura-t-il, "on est lundi. Je dois aller travailler."

Yaiza rit, encore dans la brume du sommeil. "Va travailler," dit-elle. "Moi, je vais dormir encore un peu."

Il se leva, chercha ses vêtements. Elle le regardait faire, avec tendresse, avec émotion. Ce corps qu'elle connaissait si bien, ces gestes si familiers, cette vie qu'ils partageaient.

"Yaiza," dit-il, sur le pas de la porte, "tu me promets quelque chose ?"

"Quoi ?"

"Ce soir, si tu entends les voisins, tu viens me chercher."

Elle sourit. "Promis."

Et il partit.

Yaiza resta allongée, les yeux grands ouverts. Elle écoutait les bruits de la ville qui s'éveillait, les moteurs des voitures, les cris des vendeurs de rue, le chant des oiseaux sur les toits. Elle écoutait aussi les bruits de l'immeuble, les portes qui claquaient, les pas dans l'escalier, la vie qui reprenait ses droits.

Et soudain, elle entendit une porte s'ouvrir, à côté. Des pas sur le palier. Une voix de femme, la voix rauque de Maria.

"Ce soir, tu reviens ?" demandait Maria.

Une voix d'homme, grave, gutturale. "Ce soir, je reviens."

Et Yaiza sourit. Elle sourit à ce monde qui lui offrait tout, à cette vie qui n'avait pas toujours été tendre mais qui lui offrait maintenant tout ce qu'elle avait rêvé. Elle sourit à Antonio, qui était son ancrage, son refuge, son amour. Elle sourit à Maria et au viking, qui lui avaient offert ce don inattendu, cette étincelle qui avait ravivé la flamme de son désir.

Elle ferma les yeux, et elle dansa. Elle dansa dans son lit, encore nue, encore chaude, encore pleine de tout ce qu'elle avait vécu. Elle dansa pour elle, pour Antonio, pour Maria et son viking, pour tous les amants de Barcelone qui, en cette nuit d'été, avaient aimé, crié, joui.

La ville tournait autour d'elle, son rythme de toujours, son souffle infini. Et elle était là, au centre de ce tourbillon, une femme qui savait enfin qui elle était, qui elle voulait être, qui elle allait devenir.

Les murs de Barcelone étaient épais, mais les murs de l'amour étaient plus forts. Ils nous protègent des regards, mais ils ne peuvent rien contre les sons, contre les vibrations, contre ce qui passe à travers eux, contre ce qui nous unit malgré tout, contre ce qui fait de nous des êtres de désir, de plaisir, de vie.

Yaiza s'endormit en souriant, bercée par le bruit des vagues qui venaient mourir sur la côte de la Barceloneta, par le chant des oiseaux, par les battements de son propre cœur.

Et elle rêva. Elle rêva qu'elle était Maria, qu'elle était Antonio, qu'elle était le viking. Elle rêva qu'elle était toutes les femmes et tous les hommes de Barcelone, réunis dans une seule et même étreinte, une seule et même jouissance, une seule et même prière.

Elle rêva d'amour. Elle rêva de vie.

Quand elle se réveilla, le soleil était haut dans le ciel, la lumière traversait les persiennes en rayons dorés. Elle s'étira, sentit les courbatures, cette douleur agréable qui lui rappelait tout ce qu'elle avait fait.

Elle se leva, marcha jusqu'à la salle de bains. Elle se regarda dans le miroir, ce miroir qui avait été le témoin de tant de secrets, de tant de confessions, de tant d'abandons.

Elle se trouva belle. Elle se trouva forte. Elle se trouva vivante.

Elle releva la tête, regarda le mur qui la séparait des voisins. Ce mur qui avait été si fin, si transparent, si poreux.

Et elle sourit.

"Ce soir," murmura-t-elle, "ce soir, je viendrai t'écouter à nouveau, Maria. Et Antonio viendra avec moi. On écoutera ensemble. On écoutera vos cris, vos gémissements, vos prières. On écoutera tout ce que vous avez à nous donner. Et après, on se donnera à notre tour."

Elle posa sa main sur le mur, une main ouverte, une main qui offrait, qui recevait.

"On est voisins," murmura-t-elle. "On est amants. On est des êtres humains qui cherchent l'amour, qui cherchent le plaisir, qui cherchent la vie. Et on la trouve, parfois, dans les endroits les plus inattendus. Dans les murs les plus fins. Dans les nuits les plus noires. Dans les corps les plus blessés."

Elle se retourna, regarda la chambre, le lit encore défait, les draps froissés, les traces de leur amour.

"Antonio," murmura-t-elle, "mon amour. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. Je ne sais pas qui je serais sans toi."

Elle se souvint de leur rencontre, de leur premier baiser, de leur première fois. Elle se souvint de toutes les nuits, de toutes les promesses, de tous les combats.

Elle se souvint de ce jour où elle avait décidé de devenir qui elle était vraiment, ce jour où elle avait choisi la vie, ce jour où elle avait choisi l'amour.

"Je t'aime, Antonio," murmura-t-elle. "Je t'aime pour toujours."

Elle retourna au lit, s'y allongea. Elle ferma les yeux, et elle attendit.

Elle attendit le retour de son amour, le retour de la nuit, le retour de Maria et de son viking.

Elle attendit que la vie se remette à couler, à danser, à crier.

Et elle sourit.

Barcelone était belle. La vie était belle. L'amour était beau.

Elle était Yaiza, elle était une femme, elle était vivante.

Et ça valait bien toutes les nuits du monde.





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