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La Vierge et la Verge
Le couvent de Sainte-Madeleine se dressait au milieu des collines comme un secret de pierre que les siècles avaient oublié de révéler. Ses murs de calcaire blond, rongés par la mousse et les lichens, semblaient avoir absorbé toutes les prières murmurées depuis la fondation de l'ordre, au lendemain des guerres de Religion. L'édifice était un labyrinthe de couloirs voûtés, de cellules exiguës et de jardins intérieurs où les buis taillés dessinaient des croix dans la terre. L'air y sentait la cire d'abeille, l'encens et cette humidité froide qui s'accroche aux vieilles pierres comme un souvenir tenace.
Dans la chapelle, au-dessus de l'autel de marbre blanc, trônait la Vierge. Elle était là depuis cent cinquante ans, peut-être plus, une statue en bois polychrome du XVIIe siècle, œuvre d'un sculpteur anonyme dont le talent avait traversé les âges. La Vierge tenait l'Enfant sur son bras gauche, et sa main droite s'ouvrait dans un geste de bénédiction qui semblait accueillir tous les fidèles. Mais le temps, l'humidité et les infiltrations d'eau avaient fait leur œuvre. Des fissures couraient le long des plis de sa robe, la peinture s'écaillait par plaques, et le visage, autrefois serein, prenait une expression douloureuse, presque humaine, comme si elle souffrait des outrages du siècle.
C'est pour restaurer cette Vierge que Henri franchit le portail du couvent par un matin de septembre. La pluie fine qui tombait depuis la veille avait transformé le chemin de terre en une boue glissante, et il arriva couvert de gadoue, sa valise à la main, sa trousse d'outils sur l'épaule. Il était grand, ce sculpteur quadragénaire, avec des épaules larges que les années de travail du bois et de la pierre avaient musclées. Ses cheveux bruns, grisonnants aux tempes, retombaient en mèches indisciplinées sur son front, et ses yeux verts, aiguisés par des années à scruter les imperfections des œuvres anciennes, semblaient voir au-delà des apparences. Il portait une chemise de lin froissée, un pantalon de toile taché de colle et de pigments, et des bottes de cuir qui avaient connu meilleur jour.
Mère Marie-Madeleine l'attendait sur le seuil de la porterie. Elle était imposante, cette femme de cinquante-deux ans, vêtue de l'habit noir des bénédictines, le voile strictement tiré sur ses cheveux qu'on devinait grisonnants. Mais sous l'austérité de la bure, son corps opulent, généreux, trahissait une vie que les années n'avaient pas réussi à assécher. Elle mesurait près d'un mètre soixante-dix et ses formes, loin de s'effacer avec l'âge, s'étaient affirmées comme celles d'une reine de Flandre dans les tableaux de Rubens. Ses seins, lourds et pleins, gonflaient l'étoffe de sa robe, et ses hanches larges, ses fesses rondes, dessinaient sous le tissu des courbes que l'habit monacal ne parvenait pas à cacher. Son visage, encadré de rides fines autour des yeux et de la bouche, était celui d'une beauté mûre, une beauté que le temps avait patinée comme une vieille icône. Ses yeux, d'un bleu profond et troublant, fixèrent Henri avec une froideur qui cachait mal une curiosité presque féline.
"Vous êtes le sculpteur?" demanda-t-elle d'une voix grave, posée, comme une eau profonde.
"Henri Delacroix, pour vous servir, ma mère," répondit-il en inclinant légèrement la tête. Il avait un sourire en coin, un sourire d'homme qui aime provoquer, et sa voix, chaude et un peu rauque, semblait caresser les mots.
"Suivez-moi. On vous a préparé une cellule près de l'atelier. Vous prendrez vos repas à la cuisine avec les sœurs. Je vous prie de ne pas errer dans les parties closes du couvent après complies."
"Je serai discret comme une souris dans une église," dit-il avec un clin d'œil.
Marie-Madeleine ne répondit pas, mais ses mâchoires se serrèrent. Elle le précéda dans le couloir, et Henri, machinalement, laissa son regard glisser sur la courbe de ses hanches sous le tissu, sur le balancement de ses fesses puissantes qu'elle roulait avec une dignité qui ne parvenait pas à masquer leur invitation. Il se dit que cette nonne avait un corps de déesse païenne, un corps qui n'avait rien à faire sous une soutane, et qu'il serait intéressant de la faire sortir de ses gonds.
Les jours qui suivirent, Henri s'installa dans l'atelier aménagé au rez-de-chaussée. C'était une pièce voûtée, éclairée par une haute fenêtre, où l'on avait entassé les débris d'un autre temps: des chaises brisées, des vieux missels, des tentures moisies. Il fit le ménage, installa son établi, déballa ses outils, et se mit au travail. La statue de la Vierge, descendue de la chapelle avec l'aide de deux frères convers, trônait au centre de la pièce. Henri l'étudia longuement. Il en admira la facture, le mouvement des plis, la douceur du bois, mais très vite, une évidence s'imposa à lui.
Les courbes de cette Vierge, les hanches larges, les seins pleins qui pointaient sous la robe de bois, le ventre rond qui devinait une maternité possible, tout cela lui rappelait quelqu'un. Il sourit. Il se pencha sur le visage, et il crut y lire les traits de la mère supérieure, adoucis par la dévotion, mais aussi sensuels, presque provocants. L'idée le fit rire. Il y avait quelque chose de cocasse à voir cette statue pieuse, cette madone de bois, porter les mensurations d'une femme de chair et de sang qui passait ses journées à prier et à réprimander les novices.
Le soir, au réfectoire, les sœurs étaient silencieuses. Henri, installé à une table séparée, les observait. Il remarqua la plus jeune, Sœur Agathe, une novice de vingt-deux ans à peine, dont les joues rosissaient dès qu'il la regardait. Elle avait un visage rond, des yeux noisette, et sous son voile, on devinait une chevelure blonde qu'elle peignait avec soin. Elle le dévorait des yeux quand elle croyait qu'il ne la voyait pas. Il lui sourit, et elle baissa la tête, confuse.
La mère supérieure, elle, ne lui adressait la parole que lorsque les affaires l'exigeaient. Mais il la surprenait parfois à le regarder, elle aussi, quand elle croyait qu'il était absorbé par son travail. Son regard s'attardait sur ses mains, sur ses épaules, sur sa nuque, et ce regard, il le connaissait. C'était celui d'une femme qui n'a pas encore avoué ce qu'elle désire.
Un après-midi, alors qu'il préparait une esquisse en argile de la Vierge avant de commencer la restauration proprement dite, Marie-Madeleine entra dans l'atelier. Elle venait, disait-elle, vérifier l'avancement des travaux. Elle s'approcha de l'établi, et ses yeux tombèrent sur l'ébauche d'argile.
"Qu'est-ce que c'est que ça?" demanda-t-elle, en désignant les formes naissantes.
"Un modèle," répondit Henri sans lever les yeux. "Pour redonner à la Vierge ses proportions d'origine. Je travaille à partir des vestiges de la statue. Mais vous savez, ma mère, j'ai remarqué un détail intéressant..."
"Lequel?" demanda-t-elle, méfiante.
Henri leva enfin les yeux, et un sourire malicieux éclaira son visage. "Cette Vierge a des courbes qui ressemblent étrangement aux vôtres. Mêmes hanches, même poitrine, même ventre rond. Votre ancêtre spirituel, le sculpteur, devait avoir un œil aiguisé pour les belles formes."
Marie-Madeleine devint cramoisie. Une rougeur violente, presque écarlate, envahit ses joues, son cou, jusqu'au décolleté que la bure laissait entrevoir. Elle serra les poings, et sa voix, quand elle parla, tremblait de colère.
"Comment osez-vous? C'est une Vierge! Une sainte! Vous la comparez... vous la comparez à une créature de chair? Vous êtes un impie, monsieur Delacroix, un sacrilège! Je pourrais vous chasser sur-le-champ!"
"Mais vous ne le ferez pas," dit-il calmement.
Elle ouvrit la bouche pour répondre, puis la referma. Elle le dévisagea un long moment, le souffle court, les yeux brûlants. Et dans ce regard, Henri lut autre chose que la colère. Il y lut le trouble, le désir, cette fascination pour ce qu'on devrait haïr. Elle pivota sur ses talons et sortit, claquant la porte derrière elle.
Henri se remit au travail, mais il savait qu'il venait de planter une graine qui germerait.
Cette nuit-là, il ne dormait pas. La cellule qu'on lui avait attribuée était petite, humide, et ses murs semblaient suinter les regrets de tous les moines et nonnes qui s'y étaient mortifiés avant lui. Il était allongé sur le lit étroit, les bras croisés sous la nuque, et il pensait à la mère supérieure. Il pensait à la rougeur qui avait envahi son visage, à la tension de ses mâchoires, au tremblement de ses mains. Cette femme était un volcan, il en était sûr. Une éruption qui n'attendait qu'un prétexte pour éclater.
Il se leva, enfila son pantalon, et retourna à l'atelier. Il voulait travailler, noyer son excitation dans la matière. Il alluma la lampe à huile, se pencha sur son ébauche d'argile, et ses mains commencèrent à modeler, à caresser les formes, à leur insuffler une vie. Il était tellement absorbé qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir.
Quand il releva la tête, Marie-Madeleine se tenait sur le seuil. Elle avait retiré son voile, ses cheveux grisonnants tombaient en vagues sur ses épaules, et elle portait une simple chemise de nuit en lin, fine, qui laissait deviner chaque courbe de son corps opulent. Ses seins lourds pesaient sous l'étoffe, et elle ne s'était pas cachée. Elle le regarda avec une intensité qui le fit frissonner.
"Je ne dormais pas," dit-elle d'une voix basse, presque un murmure. "J'ai entendu du bruit. Je suis venue voir."
"Je travaille," répondit-il, sa voix légèrement enrouée. "Je ne pouvais pas dormir non plus."
Elle s'approcha, lentement. Ses pieds nus faisaient à peine un bruit sur les dalles de pierre. Elle s'arrêta devant l'établi, devant l'ébauche d'argile, et ses doigts effleurèrent les formes encore informes.
"C'est pour la statue," dit-elle. "Vous voulez la redonner à la vie."
"Oui," dit Henri. "Mais pour cela, il faut que je comprenne le corps. Le mouvement. La chair. Une statue n'est pas un bloc de bois, ma mère. C'est un corps qui a vécu. Et votre corps est parfait pour cela."
Elle le regarda dans les yeux. Il y avait de la peur dans son regard, et de la soif.
"Que voulez-vous dire?" demanda-t-elle, sa voix presque inaudible.
"Laissez-moi vous sculpter. Pas sur du bois, non. En argile. Posez pour moi. Je veux capturer ce que la statue a perdu. La grâce. La sensualité. Vous avez cela, ma mère. Vous êtes une œuvre vivante."
Elle recula d'un pas, mais il la retint par le poignet. Le geste était ferme, mais pas brutal. Elle essaya de se dégager, mais sa main resta là, prisonnière de la sienne.
"Je suis une nonne," dit-elle. "Une mère supérieure. Je ne peux pas..."
"Vous pouvez," répondit-il, et il sentit son poignet trembler sous ses doigts. "Vous le voulez. Je l'ai vu dans vos yeux, aujourd'hui, quand vous êtes venue. Vous le vouliez déjà. Ce n'était pas de la colère. C'était du désir."
Elle ferma les yeux. Ses lèvres tremblaient. Elle respirait par saccades, ses seins se soulevant sous la chemise. Quand elle les rouvrit, ils étaient humides.
"Je ne veux pas que vous me touchiez," dit-elle, mais sa voix était une supplication.
"Je ne vous toucherai pas," mentit-il. "Je vous regarderai seulement. Vous vous tiendrez là, et je travaillerai. C'est tout."
Elle hésita. Elle regarda l'argile, la lampe qui dansait sur les murs, ses propres mains qui tremblaient. Puis, lentement, comme si elle accomplissait un geste sacré, elle dénoua les lacets de sa chemise. Le lin glissa sur ses épaules, dévoilant une nuque puissante, des omoplates larges, puis la colonne vertébrale qui s'enfonçait dans le dos. Elle laissa tomber la chemise, et elle se tint nue devant lui, les bras le long du corps, le regard baissé.
Henri retint son souffle.
Elle était magnifique. Sa peau, blanche et laiteuse, était parcourue de fines veines bleues sous la lumière de la lampe. Ses seins, lourds et généreux, tombaient en deux courbes parfaites, les mamelons larges et rosés, durcis par la fraîcheur et l'excitation. Son ventre, doux et rond, portait les stries argentées des maternités passées, et plus bas, entre ses cuisses puissantes, le triangle de poils grisonnants, soigneusement taillé, formait un V qui invitait au secret. Ses fesses, larges, pleines, fermes, dessinaient deux collines orgueilleuses, et ses cuisses, musclées par les années de marche et de prière à genoux, s'ouvraient légèrement, dévoilant la fente encore cachée.
Henri s'approcha, et ses mains, couvertes d'argile, se posèrent sur ses épaules. Elle sursauta. "Vous avez promis de ne pas me toucher," murmura-t-elle.
"J'ai menti," dit-il, et elle ne résista pas.
Ses doigts glissèrent sur sa nuque, descendirent le long de ses omoplates, épousèrent la courbe de ses reins. L'argile, froide et douce, s'étalait sur sa peau, traçait des sillons, laissait une empreinte qui la faisait frissonner. Elle ferma les yeux, son corps se détendit, et un gémissement à peine audible s'échappa de ses lèvres. Henri la fit tourner, ses mains se posèrent sur ses seins, les soupesèrent, les modelèrent, y laissant des traces d'argile. Les mamelons se dressèrent, durs comme des petits cailloux, et il les pinça, doucement d'abord, puis plus fermement.
"Nous n'aurions pas dû," murmura-t-elle, mais sa tête s'était renversée en arrière, offrant sa gorge.
"Nous sommes déjà trop loin pour reculer," répondit-il, sa voix rauque de désir.
Il la fit basculer sur l'établi, l'argile encore fraîche se collant à son dos, à ses fesses. Il la regarda, nue, offerte, sa poitrine se soulevant sous les doigts qu'il avait posés sur elle, ses cuisses écartées, laissant voir l'humidité qui commençait à perler entre ses lèvres. Il défit son pantalon, libéra son sexe, dur, gonflé par des jours de frustration et par ce spectacle qu'elle lui offrait.
"Regardez-moi," ordonna-t-il, et elle obéit. Ses yeux bleus, brillants de larmes et de désir, rencontrèrent les siens.
Il s'approcha d'elle, posa son sexe contre son ventre, le laissa glisser le long de sa peau, de son nombril, jusqu'à son sexe. Il pressa, lentement, et elle s'ouvrit à lui comme une fleur qui n'avait jamais connu de saison. Elle était chaude, serrée, et ses muscles l'accueillirent avec une avidité qu'elle n'avait pas prévue. Elle gémit, un long gémissement rauque qui s'étrangla dans sa gorge, et ses ongles s'enfoncèrent dans les épaules de Henri.
Il commença à bouger, lentement, profondément, chaque pulsion l'enfonçant un peu plus en elle. Il avait l'impression de modeler une statue, mais une statue vivante, qui gémissait et s'offrait, qui répondait à chacun de ses mouvements par une contraction de ses cuisses, par un serrement de ses doigts sur son dos. L'établi craquait sous leur poids, et l'argile, sous les fesses de Marie-Madeleine, se déformait, prenait des empreintes, devenait une œuvre involontaire.
Marie-Madeleine sentit l'orgasme monter en elle comme une marée qui noyait des années de prières et de renoncement. Elle leva les yeux vers la Vierge mutilée, qui la regardait de son visage écaillé, et elle eut honte, et en même temps une jouissance sacrilège qui décupla son plaisir. Elle cria, un cri bref et puissant, et ses muscles se serrèrent autour de Henri qui, poussé par cette étreinte, s'enfonça en elle une dernière fois.
Il resta en elle, le souffle court, et ses mains caressèrent son visage, ses lèvres, ses seins. Elle ouvrit les yeux, et ils se regardèrent longuement, sans honte, comme deux complices d'un secret qui les liait à jamais.
"Je vous déteste," murmura-t-elle, mais ses doigts s'étaient enroulés autour de sa nuque, et elle l'attira contre elle pour un baiser.
Ce ne fut que le début. Les séances de pose, sous prétexte de travail, devinrent quotidiennes. Elle venait la nuit, après que les nonnes s'étaient retirées, et elle se donnait à lui dans une liturgie païenne qui avait la régularité des offices. Il la prenait sur l'établi, sur le sol de pierre, adossée contre le mur, à genoux devant lui. Ils parlèrent peu, car les mots étaient superflus. Leurs corps parlaient, une langue que les années de silence n'avaient jamais apprise mais que l'instinct retrouvait.
Un soir, alors que Marie-Madeleine était à genoux devant Henri, sa bouche s'ouvrant sur son sexe, elle entendit un bruit dans le couloir. Elle se releva, le visage rouge, et se couvrit à la hâte. La porte de l'atelier s'entrouvrit, et Sœur Agathe, la jeune novice, apparut, les yeux écarquillés. Elle avait vu. Elle avait tout vu.
Marie-Madeleine se précipita vers elle, la saisit par le bras, et la fit entrer en refermant la porte. Sa main tremblait sur l'épaule de la novice.
"Sœur Agathe, je vous ordonne de ne rien dire de ce que vous avez vu," dit-elle d'une voix qui essayait d'être ferme, mais qui trahissait l'angoisse.
Agathe, muette de stupeur, regarda tour à tour Marie-Madeleine, encore débraillée, et Henri, qui n'avait même pas cherché à se cacher.
"Je vous en supplie, ne me dénoncez pas," reprit Marie-Madeleine. "Je suis votre supérieure. Je vous ai accueillie, formée, protégée. Si vous parlez, tout sera perdu. Le couvent, la communauté, tout. Je ne vous le pardonnerai pas."
Agathe ouvrit la bouche pour répondre, mais aucune parole ne sortit. Ses joues étaient en feu, et ses yeux, malgré elle, se posaient sur le corps nu de Henri, sur son sexe encore dressé, sur la manière dont les muscles de son torse se tendaient sous la lumière. Elle était partagée entre l'horreur et une curiosité qu'elle n'avait jamais osé avouer. Depuis son arrivée au couvent, elle avait souvent surpris la mère supérieure en train de la regarder elle aussi, d'une manière qu'elle ne comprenait pas. Et maintenant, elle voyait cette même mère, cette femme de Dieu, à genoux devant un sculpteur, la bouche humide et les yeux brûlants.
"Je ne dirai rien," murmura-t-elle enfin. "Mais... mais je ne vais pas me taire sans condition."
Marie-Madeleine la regarda, ses yeux s'étant durcis. "Que voulez-vous?"
Agathe hésita, puis, d'une voix à peine audible, elle répondit: "Je veux... je veux savoir. Je veux voir. Vous et lui. Je veux apprendre."
Henri éclata de rire, un rire profond et chaud. "Agathe, ma petite, vous êtes une élève studieuse. Venez."
Marie-Madeleine voulut protester, mais Henri la retint d'un geste. "Elle veut apprendre, laissez-la apprendre. Vous êtes une mère supérieure, non? Enseignez-lui."
Ainsi commença l'initiation d'Agathe. D'abord simple spectatrice, assise sur une chaise, les mains croisées sur les genoux, elle observait les ébats de la mère supérieure et du sculpteur. Puis, peu à peu, elle participa. Elle posa ses doigts là où Henri lui disait de les poser, sur la peau de Marie-Madeleine, sur ses seins, entre ses cuisses. Elle apprit à toucher, à caresser, à embrasser. Et Marie-Madeleine, prise entre sa jalousie et son désir, se laissa faire, trouvant dans cette soumission une forme de libération.
La liaison à trois devint un rituel. Agathe, libérée de ses scrupules, se révéla une élève passionnée. Elle aimait regarder Henri prendre Marie-Madeleine, et elle aimait aussi, parfois, que Marie-Madeleine la prenne elle-même. Leurs corps s'entremêlaient, se frottaient, se possédaient, tandis que la Vierge mutilée les regardait de ses yeux peints.
Mais le plaisir ne dure pas sans ombre. Le père Emmanuel, le vieux prêtre du village voisin, vint un jour au couvent pour une visite de routine. Il avait quatre-vingts ans, une barbe blanche, et des yeux d'un bleu délavé qui semblaient n'avoir jamais rien vu de corrompu. Il fut reçu par Marie-Madeleine avec une déférence qu'elle peinait à dissimuler. Mais le prêtre, sous ses airs séniles, avait un regard aiguisé. Il remarqua la rougeur des joues de Marie-Madeleine, le tremblement de ses mains, et il remarqua aussi, dans l'atelier, l'ébauche d'argile qui représentait une femme nue, aux courbes trop familières.
Après le dîner, il prit Marie-Madeleine à part. "Ma fille," dit-il d'une voix douce mais ferme, "j'ai vu des choses qui m'ont troublé. Cette statue... cette esquisse... et votre trouble. Il se passe quelque chose ici, n'est-ce pas?"
Marie-Madeleine pâlit. Elle voulut mentir, mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
"Je ne vous dénoncerai pas tout de suite," reprit le prêtre. "Mais je veux une explication. Je veux savoir ce que vous faites avec ce sculpteur. Et si ce que je soupçonne est vrai, je serai obligé d'en informer l'évêque."
Marie-Madeleine sentit le sol s'ouvrir sous ses pieds. Elle baissa la tête, ses épaules tremblèrent, et une larme coula le long de sa joue. Elle était perdue. Le père Emmanuel, voyant son désespoir, s'approcha et posa une main sur son épaule. "Il y a un moyen," dit-il. "Un moyen de garder le silence."
Elle releva la tête, les yeux humides. "Lequel?"
Le vieux prêtre, sans un mot, défit le col de sa soutane, puis, lentement, le reste de son vêtement. Il se tenait devant elle, son corps maigre et ridé, mais son sexe, curieusement, était dressé, dur comme celui d'un jeune homme.
"Tu vas me prendre, Marie-Madeleine," dit-il, et sa voix s'était faite rauque. "Comme tu prends le sculpteur. Et si tu me satisfais, je ne dirai rien."
Marie-Madeleine resta figée. Elle voulut crier, se débattre, le frapper. Mais elle pensa aux sœurs, au couvent, à tout ce qu'elle avait construit. Elle pensa aussi à Henri, à Agathe, à cette vie nouvelle qu'elle s'était autorisée. Alors, avec un frisson de dégoût qui se mua en étrange fascination, elle s'agenouilla devant le vieux prêtre et ouvrit la bouche.
Le père Emmanuel, ce soir-là, eut ce qu'il voulait. Il prit Marie-Madeleine sur le prie-Dieu de la chapelle, la fit hurler sous l'œil impassible des saintes, et quand il eut fini, il la bénit d'un geste machinal, comme s'il n'avait fait que son devoir.
Henri, qui avait tout entendu par la porte entrebâillée, trouva Marie-Madeleine en larmes dans l'atelier, plus tard. Il la prit dans ses bras, la serra contre lui, et il sentit sa colère monter. "Je vais le tuer," dit-il. Mais elle le retint.
"Non," murmura-t-elle. "Il a raison. J'ai péché. Mais j'ai choisi cette vie. Et maintenant, il fait partie de notre secret. Comme Agathe. Comme vous. Il sait. Et il viendra, et il prendra sa part. C'est le prix."
Ainsi, le vieux prêtre devint un quatrième participant, invisible pendant la journée, mais présent chaque nuit, avec son corps usé et son sexe tenace, qui exigeait son dû. Marie-Madeleine, Henri, Agathe et le père Emmanuel formèrent un cercle étrange, une communauté de pécheurs qui s'unissaient sous le regard de la Vierge à restaurer.
Les semaines passèrent. Henri travaillait sur la statue avec une ardeur nouvelle. Il y mettait tout son talent, mais aussi tout ce qu'il avait appris en caressant le corps de Marie-Madeleine. Il lui insufflait la grâce, la sensualité, cette plénitude qu'elle lui avait offerte. Le visage de la Vierge, qu'il repolissait patiemment, prenait les traits de Marie-Madeleine, adoucis par l'amour qu'il éprouvait pour elle, une émotion qu'il n'avait jamais nommée mais qui était plus forte que tout. Ses mains, agiles et patientes, redessinaient les courbes de la robe, les plis du manteau, et chaque mouvement lui rappelait un mouvement du corps de la mère supérieure.
La nuit, quand il la prenait, il lui disait: "Je te sculpte. Chaque fois que je te touche, je te modèle. Et quand la statue sera finie, ce sera toi, telle que je t'aime, éternelle." Et elle pleurait de joie, parce qu'elle n'avait jamais été aimée ainsi, comme une œuvre d'art, comme une déesse de bois et de sang.
Enfin, la restauration fut achevée. La statue de la Vierge trônait au centre de l'atelier, resplendissante, ses couleurs ravivées, son visage serein, ses mains posées avec douceur sur l'Enfant. Elle avait les hanches larges de Marie-Madeleine, ses seins pleins, ce ventre rond qui avait porté des enfants qu'on ne connaîtrait jamais. Elle était magnifique, et tout le couvent vint l'admirer.
Le jour de la bénédiction, l'évêque en personne se déplaça. Il célébra la messe, aspergea la statue d'eau bénite, et déclara que la Vierge de Sainte-Madeleine était un chef-d'œuvre qui attirerait les pèlerins de toute la région. Marie-Madeleine, vêtue de ses plus beaux habits, se tenait à côté de l'autel, et quand l'évêque prononça les paroles de bénédiction, elle leva les yeux vers cette Vierge qui lui ressemblait, cette Vierge qui portait son corps en offrande. Elle pleura, mais ce n'étaient pas des larmes de repentir.
Henri, debout dans le fond de la chapelle, la regardait. Elle était si belle, si haute dans sa fonction, si droite sous le poids de ses vêtements. Et pourtant, il savait ce qui se cachait sous la bure. Il savait la douceur de sa peau, le goût de sa bouche, la profondeur de son sexe. Il savait qu'elle était à lui, et à Agathe, et au vieux prêtre, et à la Vierge de bois. Et il souriait.
La nuit de la bénédiction, après que toutes les nonnes furent endormies, Marie-Madeleine se glissa dans l'atelier. La statue, bénie, trônait sur son piédestal, éclairée par la lune qui entrait par la haute fenêtre. Henri l'attendait, assis sur l'établi. Il la fit venir à lui, défit son habit, découvrit son corps opulent, ses seins lourds, ses hanches larges, ses fesses généreuses. Il la fit s'agenouiller devant lui, et elle le prit dans sa bouche avec une dévotion qu'elle n'avait jamais réservée qu'à Dieu.
"Adore-moi," murmura-t-il. Et elle adora. Elle lécha chaque pouce de sa peau, embrassa ses orteils, ses genoux, son ventre, son sexe. Elle se prosterna devant lui comme devant une idole païenne, son corps offert, sa bouche avide.
Et quand il la prit, là, sur le sol, sous le regard de la Vierge qui était son portrait, elle sentit que cette possession était la sainte communion qu'elle avait toujours cherchée. Elle n'était plus une nonne, ni une mère supérieure, ni une amante. Elle était une œuvre, une statue vivante que Henri avait modelée à son image. Elle était la Vierge, et elle était la pécheresse, et elle était libre.
Henri la prit longtemps, dans toutes les positions qu'ils avaient inventées au fil des semaines. Il la retourna, la souleva, l'allongea, la fit crier sous les voûtes où tant de prières avaient résonné. Elle jouit plusieurs fois, jusqu'à l'épuisement, et quand elle s'effondra, sa peau luisante de sueur, il s'allongea contre elle, ses doigts caressant ses cheveux.
"La statue est finie," dit-il, "mais toi, tu ne le seras jamais. Tu es mon chef-d'œuvre inachevé. Je reviendrai chaque année pour te retoucher, te perfectionner, te redonner la vie."
Elle sourit, la larme à l'œil, et elle posa sa tête sur son torse.
Le lendemain, Henri partit. Les sœurs le saluèrent avec gratitude, Sœur Agathe lui fit une révérence un peu trop profonde, et le père Emmanuel lui serra la main avec une poigne qui en disait long. Marie-Madeleine, sur le seuil du couvent, le regarda s'éloigner. Elle était digne, droite, la mère supérieure parfaite. Mais dans ses yeux, il y avait une lumière que personne ne reconnaissait.
Henri, avant de disparaître au tournant du chemin, se retourna une dernière fois. Il fit un signe de la main, un geste qui n'était que pour elle. Et elle comprit qu'il reviendrait, comme il l'avait promis.
La statue, maintenant, trônait dans la chapelle. Les pèlerins venaient la voir, s'agenouillaient devant elle, y déposaient leurs prières. Ils ne savaient pas que cette Vierge aux hanches généreuses avait été le modèle d'un amour interdit. Ils ne savaient pas que chaque nuit, Marie-Madeleine se glissait dans l'atelier et s'agenouillait devant l'ébauche d'argile que Henri avait laissée, une ébauche qui portait les empreintes de ses fesses, de son dos, de ses seins. Elle la caressait, la baisait, et elle sentait les mains de Henri sur sa peau.
Et quand, un an plus tard, Henri revint, elle l'attendait sur le seuil, comme au premier jour. Les années passèrent, et le couvent de Sainte-Madeleine devint un lieu de pèlerinage non seulement pour les âmes pieuses, mais aussi pour une poignée d'initiés qui, sans le savoir, venaient vénérer une tout autre religion.
Henri revint chaque année, comme il l'avait promis. D'abord sous prétexte d'entretenir la statue, puis ouvertement, comme un ami du couvent, un bienfaiteur dont on acceptait la présence sans poser de questions. Les sœurs l'accueillaient avec des sourires, les novices avec des rougissements, et Marie-Madeleine avec une dignité qui cachait à peine l'impatience de ses nuits. Le vieux père Emmanuel, quant à lui, était devenu un habitué. Il venait chaque semaine, ses jambes maigres le portant encore, son regard bleu lavé pétillant d'une malice que la vieillesse n'avait pas éteinte. Il prenait sa part, un peu moins vigoureux qu'avant, mais tout aussi exigeant, comme un enfant gâté qui réclame son dû.
Agathe avait grandi. La jeune novice était devenue une sœur à part entière, et ses joues roses avaient pris la fermeté d'une femme. Elle ne rougissait plus en présence de Henri. Elle le regardait droit dans les yeux, avec une audace que Marie-Madeleine trouvait parfois déconcertante. Elle avait appris, au fil des nuits, à le prendre aussi, à chevaucher son corps avec une assurance qui faisait sourire le sculpteur. Marie-Madeleine, jalousie et fierté mêlées, observait cette transformation. Agathe était son œuvre, elle aussi, une œuvre qu'elle avait modelée de ses mains, de sa bouche, de ses caresses. Et quand elle voyait la jeune sœur s'agenouiller devant Henri, elle retrouvait le frisson de ses propres débuts.
Une nuit d'automne, alors que le vent du nord faisait gémir les vieilles charpentes, Marie-Madeleine eut une révélation. Elle était étendue sur le sol de l'atelier, le souffle court, son corps encore parcouru de frissons, et elle regardait la Vierge restaurée qui trônait dans l'ombre. La statue semblait vivante, ses yeux de bois suivant ses mouvements, ses lèvres peintes esquissant un sourire bienveillant. Marie-Madeleine se releva, nue, ses seins lourds dansant sous la lumière vacillante de la lampe, et elle s'approcha du piédestal. Elle tendit la main, toucha le bois froid de la robe, et sentit une chaleur étrange monter en elle.
"Elle est belle," murmura Henri, qui s'était approché dans son dos. "Je l'ai faite pour toi, tu sais. Chaque courbe, chaque pli, chaque mouvement de sa robe, c'est toi."
"Je sais," répondit-elle, sa voix tremblante. "Mais je me demande parfois... qui est la statue, et qui est la femme ? Suis-je encore moi, ou suis-je devenue une œuvre d'art ?"
Henri la prit par les épaules et la fit tourner vers lui. "Tu es les deux. Tu es la Vierge et tu es la pécheresse. Tu es la mère supérieure et tu es ma maîtresse. Et c'est pour cela que je t'aime."
Ce fut la première fois qu'il prononça ce mot. Marie-Madeleine sentit ses genoux fléchir, et elle s'accrocha à lui comme une noyée. Elle pleura, des larmes silencieuses qui coulaient le long de ses joues, et il les essuya du bout des doigts.
"Je t'aime aussi," murmura-t-elle. "Depuis le premier jour, quand tu m'as regardée avec ces yeux qui voyaient à travers ma bure, quand tu m'as dit que mes courbes étaient celles de la Vierge. Je t'ai haï, puis j'ai désiré, et maintenant... maintenant je ne sais plus où je finis et où tu commences."
Ils s'étreignirent longuement, sans rien faire d'autre que se tenir l'un à l'autre, leurs cœurs battant à l'unisson. Agathe, qui les avait rejoints sans bruit, se glissa contre eux, et les trois corps s'enlacèrent dans une étreinte qui n'était plus sexuelle, mais profondément humaine, fraternelle, presque sacrée.
Les années continuèrent de couler. Le couvent prospéra. Les pèlerins affluaient, attirés par la réputation de la Vierge miraculeuse, et les offrandes remplissaient les caisses de la communauté. Marie-Madeleine, habile gestionnaire, fit restaurer les bâtiments, agrandir le jardin, installer un chauffage dans les cellules. On la disait sage, pieuse, et personne ne soupçonnait les nuits qu'elle passait à s'abandonner entre les bras de son sculpteur, de sa novice et de son vieux prêtre.
Le père Emmanuel mourut paisiblement, à quatre-vingt-dix-sept ans, dans son sommeil. Sa dernière nuit, il avait exigé que Marie-Madeleine vienne le rejoindre, et elle l'avait pris dans ses bras, l'avait caressé, l'avait embrassé comme on embrasse un enfant. Il avait souri, s'était endormi contre son sein, et ne s'était plus réveillé. Elle pleura sa mort, non pas celle du prêtre qu'il avait été, mais celle du complice qu'il était devenu, du vieil homme qui avait partagé son secret et son corps.
Henri, lui, vieillissait aussi. Ses tempes étaient devenues grises, ses épaules un peu voûtées, mais ses mains gardaient leur dextérité, et ses yeux verts leur éclat malicieux. Il venait deux fois par an désormais, au printemps et en automne, et chaque visite était une renaissance pour Marie-Madeleine. Elle avait pris de l'âge, elle aussi. Ses seins, jadis si lourds, s'étaient affaissés, son ventre s'était arrondi, ses hanches s'étaient élargies. Mais Henri la regardait avec le même émerveillement que le premier jour, et il posait ses mains sur son corps avec une tendresse qui effaçait les années.
Un soir, alors qu'ils étaient allongés dans l'atelier, les membres entrelacés, Marie-Madeleine lui confia son plus grand secret.
"Quand je serai morte, Henri, je veux que tu me sculptes," dit-elle, sa voix calme comme une eau dormante. "Pas une statue pour la chapelle. Une œuvre juste pour nous. Je veux que tu fasses de mon corps ce que tu as fait de la Vierge : une mémoire, une promesse."
Henri ne répondit pas tout de suite. Il la regarda, ses yeux brillant dans la pénombre, et il sentit son cœur se serrer.
"Je te sculpterai," dit-il enfin. "Mais pas maintenant. Pas avant que tu aies vécu encore mille nuits avec moi."
Elle sourit, se blottit contre lui, et ils s'endormirent ensemble, sous le regard bienveillant de la Vierge de bois, qui avait pris son visage pour l'éternité.
Et c'est ainsi que se poursuivirent les jours de Marie-Madeleine, mère supérieure du couvent de Sainte-Madeleine, amante d'un sculpteur, initiatrice d'une novice, consolatrice d'un vieux prêtre, et, par-dessus tout, femme libre. Elle avait trouvé sa voie, non pas dans les prières récitées mécaniquement, mais dans cette communion charnelle qui transcendait les dogmes et les interdits. Elle avait découvert que le sacré n'était pas dans l'abnégation, mais dans l'acceptation de ce qu'elle était, dans l'amour qu'elle donnait et recevait, dans la beauté qu'elle avait su faire naître des cendres de sa jeunesse.
Les sœurs, les novices, les pèlerins, tous voyaient en elle un modèle de piété. Mais la nuit, dans l'atelier, elle était l'œuvre d'art d'un homme qui l'avait aimée comme on aime une madone, avec passion, avec dévotion, avec cette ferveur que les saints réservent à leur Dieu.
Et la Vierge de Sainte-Madeleine continua de veiller sur le couvent, les bras ouverts, le sourire serein, ses hanches généreuses rappelant à ceux qui savaient regarder que la sainteté, parfois, emprunte les chemins de la chair.
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FIN

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