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Le Seigneur des Anneaux
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Chapitre 8 — La maladie et la révélation
Ce fut la fièvre qui vint en premier. Une fièvre sournoise, rampante, qui s'installa dans les os de Lorenzo comme un visiteur indésirable qui refuse de partir. Elle commença par un frisson, un soir d'automne, alors qu'il était assis dans son fauteuil de velours bleu, une coupe de vin à la main. Il sentit un frisson parcourir son dos, une secousse qui le fit tressaillir. Il haussa les épaules, chassa la sensation, pensa qu'il avait froid.
Mais la fièvre ne partit pas.
Le lendemain, elle était là, plus forte. Ses tempes brûlaient, ses mains étaient moites, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Il s'alita, refusant de manger, refusant de boire, le corps en proie à une chaleur qui semblait venir de l'intérieur, de ses os, de sa moelle.
Le médecin fut appelé de Florence, un homme maigre aux doigts longs et au visage sévère. Il ausculta Lorenzo, posa des ventouses, saigna une veine, prescrivit des potions amères. Il interdit tout excès, toute activité physique, toute stimulation. Il ordonna le repos absolu, des jours et des jours de repos, enfermé dans la chambre, loin des courants d'air, loin de tout ce qui pourrait l'épuiser.
"La fièvre est forte," dit le médecin à Elena, sur le palier. "Elle peut emporter un homme en quelques jours. Il faut le veiller nuit et jour. Il faut lui donner à boire, lui laver le front, lui tenir la main. Le reste, c'est entre les mains de Dieu."
Elena hocha la tête, et elle s'installa au chevet de Lorenzo. Elle était là depuis vingt ans, elle avait vu d'autres maladies, d'autres crises, d'autres nuits d'angoisse. Elle savait quoi faire, comment faire, quand faire. Mais cette fièvre-ci semblait plus mauvaise que les autres. Cette fièvre-ci avait quelque chose de tenace, de profond, de viscéral.
Ginevra était là aussi. Il ne savait pas quoi faire, il ne savait pas comment aider, mais il était là. Il s'asseyait sur une chaise près du lit, les yeux fixés sur le visage de Lorenzo, ses mains jointes sur ses genoux. Il regardait la fièvre qui consumait le corps de son amant, et il ne savait pas quoi faire pour l'arrêter.
Les premiers jours furent les plus durs. Lorenzo délirait, parlant dans son sommeil, appelant des noms que Ginevra ne connaissait pas. Parfois il criait, parfois il pleurait, parfois il riait d'un rire sans joie, un rire qui ressemblait à une plainte.
"Ginevra," murmurait-il parfois, comme s'il cherchait une présence. "Ginevra, ne pars pas."
"Je suis là," répondait Ginevra, en prenant sa main. "Je suis là, Lorenzo."
Mais Lorenzo ne l'entendait pas. Ses yeux étaient ouverts mais ne voyaient pas, ses oreilles étaient tendues mais n'écoutaient pas. Il était perdu dans son monde de fièvre, un monde de souvenirs, de regrets, de fantômes.
Une nuit, Lorenzo se mit à parler de sa sœur. Il l'appela par son nom, un nom que Ginevra n'avait jamais entendu.
"Isabella," dit-il, sa voix rauque, comme s'il parlait à quelqu'un qui était dans la pièce. "Isabella, pardonne-moi. Je n'ai pas pu te sauver. Je n'ai pas pu. Pardonne-moi, ma sœur, pardonne-moi."
Ginevra se figea. Il regarda Lorenzo, son visage en sueur, ses lèvres sèches, ses yeux qui ne voyaient pas. Il entendit le nom, ce nom qui n'était pas le sien, ce nom qui appartenait à une autre, à une femme, à une sœur.
Il sentit son cœur se serrer. Une douleur sourde, une douleur qu'il croyait avoir oubliée, la douleur de n'être pas assez, de n'être pas l'autre, de n'être qu'un substitut.
"Qui est Isabella ?" demanda-t-il à Elena, plus tard, quand Lorenzo se fut calmé.
Elena le regarda. Elle vit la tristesse dans ses yeux, la peur, l'incertitude. Elle s'assit près de lui sur le lit, et elle le prit dans ses bras.
"Isabella était sa sœur jumelle," dit-elle, doucement. "Elle est morte jeune, d'une maladie. Elle avait seize ans. Lorenzo ne s'en est jamais remis."
Ginevra resta silencieux, un long moment. Il sentait les bras d'Elena autour de lui, sa chaleur, sa présence. Mais il sentait aussi un vide en lui, un vide qui venait de comprendre qu'il était peut-être un substitut, un remplacement, une illusion.
"Je ne veux pas être une guérison," dit-il, enfin. "Je veux être Ginevra. Je ne veux pas être un remède pour une blessure ancienne. Je veux être moi."
Elena le prit par le menton, elle le força à la regarder.
"Tu es Ginevra," dit-elle. "Tu es notre Ginevra. Et pour lui, tu n'es pas une guérison. Tu es la vie. C'est différent."
Ginevra la regarda, ses yeux bleus cherchant une vérité.
"Pourquoi moi ?" demanda-t-il. "Pourquoi m'a-t-il acheté, moi, un garçon castré, un corps brisé, un esprit vide ?"
"Parce que tu es parfait," dit Elena. "Pas à cause de ce que les Turcs t'ont fait, pas à cause de ce que tu es devenu. Mais à cause de ce que tu es. Tu es Ginevra. Tu es l'être le plus pur, le plus vrai, le plus vivant que j'aie jamais rencontré."
Ginevra posa sa tête sur l'épaule d'Elena, et il pleura. Il pleura pour Lorenzo, pour Isabella, pour lui-même. Il pleura pour toutes les pertes, toutes les douleurs, toutes les guérisons impossibles.
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Les jours passèrent. La fièvre de Lorenzo montait et descendait, comme une marée, comme une vague qui ne voulait pas se briser. Il y avait des moments où il semblait aller mieux, où il ouvrait les yeux, où il reconnaissait Elena, où il souriait à Ginevra. Et puis la fièvre revenait, plus forte, plus brutale, et il retombait dans ses délires.
Ginevra ne quittait pas son chevet. Il était là, nuit et jour, veillant sur lui, le lavant, lui donnant à boire, lui tenant la main. Il ne dormait que par à-coups, sur le fauteuil de velours, la main toujours dans celle de Lorenzo, comme s'il craignait que le contact ne soit rompu.
Il ne savait pas quoi faire d'autre, il ne savait pas comment sauver Lorenzo, mais il était là. Il était présent. Il était une présence, une chaleur, un amour.
"Tu ne manges pas assez," disait Elena, en lui tendant un bol de soupe. "Tu vas tomber malade, toi aussi."
"Je n'ai pas faim," répondait Ginevra. "Je veux seulement qu'il aille mieux."
Elena le regardait, et elle voyait l'amour dans ses yeux, un amour pur, absolu, sans calcul. Elle voyait un être qui avait été brisé par des années d'abus et qui trouvait la force d'aimer, de donner, de se donner.
"Tu es un miracle, Ginevra," dit-elle. "Un vrai miracle."
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Ce fut le treizième jour que Lorenzo émergea.
Il ouvrit les yeux, et pour la première fois, ils étaient clairs. La fièvre était partie, ou presque. Il restait une fatigue, une faiblesse, mais la chaleur avait quitté son corps. Il vit le plafond, les tapisseries, la lumière qui entrait par la fenêtre. Il tourna la tête, et il vit Ginevra.
Le jeune homme était endormi sur le fauteuil, près du lit. Sa tête était inclinée sur le côté, ses cheveux roux tombaient sur ses joues, ses mains étaient jointes sur ses genoux. Il avait l'air épuisé, pâle, les cernes creusés sous ses yeux.
Lorenzo regarda la main de Ginevra, posée près de lui sur le lit. Il tendit sa propre main, lentement, avec difficulté, et il toucha les doigts du jeune homme. La peau était chaude, douce, vivante.
Ginevra s'éveilla. Il ouvrit les yeux, et il vit Lorenzo qui le regardait. Un sourire éclaira son visage, un sourire de joie, de soulagement, d'amour.
"Lorenzo," murmura-t-il. "Tu es réveillé."
"Je suis réveillé," dit Lorenzo, sa voix faible, rauque. "Tu es resté."
"Je suis resté," dit Ginevra. "Je suis toujours resté."
Elena entra dans la chambre, portant un bol de soupe. Elle s'arrêta sur le seuil, et elle vit les deux hommes qui se regardaient, qui se tenaient, qui s'aimaient. Elle posa le bol, et elle s'approcha du lit.
"Lorenzo," dit-elle. "Tu as eu peur. Nous avons eu peur."
"Je suis désolé," dit Lorenzo. "Je suis désolé de vous avoir inquiétés."
Il tourna la tête vers Ginevra, et il vit les larmes qui coulaient sur ses joues.
"Pourquoi pleures-tu, Ginevra ?" demanda-t-il.
"Parce que tu es vivant," dit Ginevra. "Parce que tu es là. Parce que je t'aime."
Lorenzo tendit la main, il caressa la joue de Ginevra, et il sentit les larmes sous ses doigts. Il les essuya, doucement, comme on essuie une pluie d'été.
"Je t'aime aussi, Ginevra," dit-il. "Je t'aime plus que tout."
Il tourna la tête vers Elena, qui pleurait aussi, debout près du lit.
"Je t'aime aussi, Elena," dit-il. "Je vous aime tous les deux."
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Les jours suivants, Lorenzo se rétablit lentement. Il reprit des forces, se leva, marcha un peu dans la chambre, puis dans le couloir. La fièvre était partie, mais elle avait laissé des traces, une faiblesse, une fragilité qu'il n'avait jamais connues.
Ginevra était toujours là, à ses côtés. Il l'aidait à marcher, à s'asseoir, à manger. Il le soignait avec une dévotion qui touchait Lorenzo au plus profond de lui-même.
Un soir, alors qu'ils étaient allongés dans le lit, Lorenzo prit Ginevra dans ses bras. Il le tint contre lui, sentant son souffle, sa chaleur, sa présence.
"Ginevra," dit-il. "Je t'ai acheté. Je t'ai pris. Je t'ai forcé. Je t'ai utilisé comme un objet, comme un jouet, comme une chose."
Ginevra ne bougea pas. Il resta dans les bras de Lorenzo, écoutant ses mots.
"Mais maintenant," continua Lorenzo, "je te demande de rester. Pas comme un esclave, pas comme un objet, pas comme une chose. Mais comme un être libre, comme un ami, comme un amant, comme un fils, comme ce que tu veux être. Je te demande de rester parce que je t'aime. Parce que je ne peux pas vivre sans toi."
Ginevra leva la tête, et il regarda Lorenzo droit dans les yeux.
"Je reste," dit-il. "Parce que c'est ici que je veux être. Parce que c'est avec vous que je veux être. Parce que je vous aime."
Il se blottit contre Lorenzo, posant sa tête sur sa poitrine. Il sentit les battements de son cœur, ce cœur qui avait failli s'arrêter, ce cœur qui battait pour lui.
Elena s'approcha du lit. Elle se déshabilla, silencieusement, et elle se glissa à côté d'eux. Elle prit Ginevra dans ses bras, et elle posa sa tête sur l'épaule de Lorenzo.
Ils restèrent ainsi, les trois enlacés, sans rien faire, juste à se tenir. Ils restèrent longtemps, à écouter les battements de leurs cœurs, à sentir la chaleur de leurs corps, à savourer la paix qui les envahissait.
"Nous sommes une famille," murmura Ginevra. "Nous sommes une famille."
"Oui," dit Lorenzo. "Nous sommes une famille."
"Oui," dit Elena. "Nous sommes une famille."
Et cette nuit-là, ils s'endormirent, les trois ensemble, enlacés, unis, réconciliés.
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Les jours passèrent, et Lorenzo guérit complètement. Il retrouva ses forces, son énergie, sa vitalité. Mais il avait changé. La maladie l'avait marqué, profondément, comme un fer rouge.
Il regardait Ginevra différemment, maintenant. Il ne le voyait plus comme un objet de désir, comme un jouet, comme une possession. Il le voyait comme un être humain, un être aimé, un être indispensable.
"Je t'ai acheté," dit-il un soir, alors qu'ils étaient allongés dans le lit. "Je t'ai acheté comme on achète un cheval, comme on achète un tableau. Mais je ne veux plus que tu sois une possession. Je veux que tu sois un choix."
Ginevra le regarda, ses yeux bleus brillant dans la pénombre.
"Je suis un choix," dit-il. "Je te choisis. Je choisis d'être avec toi. Je choisis de t'aimer."
Lorenzo le prit dans ses bras, le serra contre lui.
"Tu es mon Ginevra," dit-il. "Mon ange, mon amour, ma vie."
Et il l'embrassa, un baiser long, doux, tendre. Un baiser qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
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