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Le Seigneur des Anneaux
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Chapitre 10 — Les années et l'éternité
Les années passèrent comme un fleuve tranquille, une eau claire qui coule sans bruit entre les rives, emportant avec elle les jours, les mois, les saisons. Le château de Montepulciano devint leur monde, un monde clos, protégé, où le temps semblait s'écouler plus lentement qu'ailleurs. Les oliviers vieillissaient, les vignes donnaient leurs fruits, les cyprès se dressaient toujours plus haut vers le ciel toscan.
Ginevra grandit. Il n'était plus le jeune homme frêle, brisé, silencieux qui était arrivé au château tant d'années auparavant. Il était devenu un homme, étrange, unique, un être qui n'appartenait à aucun genre, à aucune catégorie humaine connue. Son corps était resté mince, élancé, ses cheveux roux coulaient maintenant jusqu'à ses épaules en cascades de feu, ses yeux bleus avaient gardé cette transparence d'eau de source qui faisait battre le cœur de quiconque les regardait.
Il ne quittait jamais le château. Il n'en avait pas besoin. Le château était son monde, sa prison volontaire, son paradis. Il y avait tout ce dont il avait besoin : Lorenzo, Elena, les jardins, les livres, la paix. Les rares fois où il sortait, c'était pour marcher dans les oliveraies, pour s'asseoir au bord de la fontaine, pour regarder le soleil se coucher derrière les collines. Il n'avait pas besoin d'ailleurs. L'ailleurs n'était qu'un souvenir de douleur.
Elena vieillit. Son corps s'alourdit, ses seins devinrent plus lourds, ses hanches plus larges, ses cheveux bruns se parsemèrent de fils d'argent. Mais son cœur resta aussi tendre, aussi maternel, aussi aimant. Elle était devenue la mère de Ginevra, la compagne de Lorenzo, le pilier de leur petite famille. Elle leur apprenait à jardiner, à connaître les plantes, à aimer la terre. Elle leur faisait des gâteaux, des soupes, des confitures. Elle chantait des chansons toscanes en travaillant, sa voix claire et chaude qui emplissait les pièces du château.
Lorenzo vieillit aussi. Ses cheveux noirs devinrent gris, son dos se voûta, ses mains tremblèrent parfois. Mais ses bras restèrent assez forts pour serrer ses deux amours contre lui, ses yeux assez vifs pour lire les livres qu'il faisait venir de Florence, son esprit assez acéré pour gérer ses domaines, ses comptes, ses affaires. Il avait abandonné les voyages, les affaires diplomatiques, les intrigues de cour. Il avait trouvé ce qu'il cherchait, et il n'avait plus besoin de rien d'autre.
Chaque nuit, ils se retrouvaient dans le grand lit de velours rouge. Le lit avait vu tant de nuits, tant de caresses, tant de larmes, tant de rires. Il était devenu leur sanctuaire, leur autel, leur maison dans la maison.
Parfois Lorenzo prenait Ginevra, avec la même lenteur, la même dévotion qu'au premier soir. Ses doigts glissaient toujours dans l'anneau de chair, tournaient, exploraient, aimaient. Son sexe entrait toujours en lui avec cette lenteur infinie qui faisait gémir Ginevra, qui le faisait s'abandonner, qui le faisait crier de plaisir.
Parfois il prenait Elena, avec la même tendresse, la même reconnaissance. Il entrait en elle, il la sentait se donner à lui, et il lui disait des mots qu'il n'avait jamais dits à personne.
Parfois il les prenait tous les deux, alternativement, comme il l'avait fait le soir de la cérémonie, comme s'il les consacrait à nouveau, comme s'il renouvelait ses vœux.
Mais parfois, ils ne faisaient rien. Ils restaient simplement allongés, les trois ensemble, à se tenir, à parler, à rire, à pleurer. Ils se racontaient leur journée, leurs pensées, leurs rêves. Ils partageaient tout, absolument tout, sans honte, sans peur, sans réserve.
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Ginevra apprit à lire. Ce fut Elena qui lui enseigna, avec une patience infinie, une douceur maternelle. Elle lui montra les lettres, les syllabes, les mots. Elle lui fit lire des livres d'histoires, des poèmes, des traités de philosophie. Ginevra découvrit un monde nouveau, un monde de mots, d'idées, de rêves.
Il devint le secrétaire de Lorenzo. Il écrivait ses lettres, tenait ses comptes, organisait ses affaires. Sa calligraphie était fine, élégante, comme lui. Il avait une intelligence vive, curieuse, avide de savoir. Lorenzo le regardait travailler, assis à son bureau, les cheveux roux tombant sur son visage, la plume dans sa main fine, et il souriait.
"Tu es mon meilleur secrétaire, Ginevra," disait-il. "Le meilleur que j'aie jamais eu."
"Je suis ton seul secrétaire," répondait Ginevra en souriant.
"Alors tu es le meilleur et le seul. Cela te va ?"
Cela lui allait. Tout lui allait, tant qu'il était avec eux.
Elena lui apprit à jardiner. Elle lui montra comment planter les graines, arroser les jeunes pousses, tailler les arbustes. Elle lui apprit à reconnaître les herbes, les fleurs, les légumes. Elle lui apprit à aimer la terre, à sentir l'odeur de la terre humide après la pluie, à regarder les bourgeons s'ouvrir au printemps.
"La terre ne ment jamais," disait Elena. "Elle donne ce qu'elle a, et elle ne demande rien en retour. C'est comme l'amour. Il donne ce qu'il a, et il ne demande rien en retour."
Ginevra écoutait, et il apprenait. Il apprenait la patience, la douceur, la gratitude. Il apprenait à aimer, vraiment aimer, sans condition, sans calcul, sans peur.
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Les années passèrent. Les saisons se succédèrent, les unes aux autres, comme les vagues sur la plage. L'hiver apportait la neige sur les collines, le froid dans les pièces, les feux de cheminée. Le printemps apportait les fleurs, les oiseaux, les naissances. L'été apportait la chaleur, la lumière, les soirées sur la terrasse. L'automne apportait les couleurs, les vendanges, les feuilles mortes.
Ils vieillirent ensemble, les trois. Leurs corps changèrent, leurs visages se marquèrent, leurs cheveux blanchirent. Mais leur amour resta le même, intact, éternel.
Parfois, Ginevra regardait Lorenzo, et il voyait les rides sur son visage, les mains qui tremblaient, le dos qui se voûtait. Il voyait la mort qui approchait, lente, inexorable, et il sentait son cœur se serrer.
"Tu vas me manquer, Lorenzo," dit-il un soir, alors qu'ils étaient allongés dans le lit.
"Je ne te manquerai pas, Ginevra," répondit Lorenzo. "Je serai toujours avec toi. Dans ton cœur, dans ta mémoire, dans ton amour."
"Mais tu ne seras plus là," dit Ginevra. "Tu ne seras plus là pour me toucher, pour me parler, pour me prendre."
"Si," dit Lorenzo. "Je serai dans tes doigts quand tu te toucheras. Je serai dans ta voix quand tu parleras. Je serai dans ton cœur quand tu aimeras."
Ginevra pleura, et Lorenzo le prit dans ses bras, et il le tint contre lui jusqu'à ce que les larmes s'arrêtent.
"Tu seras toujours là," dit Ginevra. "Tu seras toujours là pour moi."
"Toujours," dit Lorenzo.
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Le jour vint. Le jour que Ginevra redoutait depuis des années, le jour que même les nuits les plus douces ne pouvaient pas faire oublier. Lorenzo sentit la mort approcher, comme une ombre qui s'étend sur un champ, comme un voile qui tombe sur un visage.
Il était allongé dans le grand lit de velours rouge, le lit qui les avait vus s'aimer tant de nuits, le lit qui avait été leur sanctuaire, leur autel, leur maison. Ses cheveux étaient blancs, son visage creusé, ses mains osseuses. Mais ses yeux, ses yeux noirs, étaient encore vifs, encore brillants, encore pleins d'amour.
Il appela Ginevra et Elena. Ils vinrent, ils s'approchèrent du lit, ils s'assirent près de lui. Ils savaient ce qui allait arriver, ils l'avaient senti venir, ils l'avaient accepté.
"Venez," dit Lorenzo, sa voix faible, rauque. "Venez près de moi."
Ils s'allongèrent de chaque côté de lui, comme ils l'avaient fait tant de nuits, comme ils le feraient pour la dernière fois. Lorenzo les prit dans ses bras, les serra contre lui, comme s'il voulait les garder, comme s'il voulait les emporter avec lui.
"Je n'ai jamais été aussi heureux que depuis que je vous ai trouvés," dit-il, sa voix à peine audible. "Vous m'avez donné une vie que je ne méritais pas. Vous m'avez donné l'amour que je ne cherchais plus. Vous m'avez donné tout."
Elena pleura. Elle pleura en silence, les larmes coulant sur ses joues, sur ses seins, sur les draps. Ginevra pleura aussi, des larmes qui venaient du plus profond de lui, des larmes qu'il ne pouvait pas retenir.
"Ne pleurez pas," dit Lorenzo. "Ne pleurez pas pour moi. Je vais où je dois aller. Mais je vous emmène avec moi. Dans mon cœur, dans mon âme, dans mon amour."
Il serra ses bras plus fort, comme s'il voulait les presser contre lui pour toujours. Il les embrassa sur le front, l'un après l'autre, deux baisers doux, tendres, éternels.
"Je vous aime," murmura-t-il. "Je vous aime pour toujours."
Il ferma les yeux, et il s'endormit. Il s'endormit comme on s'endort après une longue journée, comme on s'endort dans les bras de ceux qu'on aime. Et il ne se réveilla plus.
Ginevra resta longtemps dans ses bras, sentant son corps qui se refroidissait, son cœur qui s'arrêtait. Il ne voulait pas le lâcher. Il ne voulait pas le laisser partir. Il resta là, contre lui, à pleurer, à lui parler, à lui dire des mots qu'il n'avait jamais dits.
"Je t'aime, Lorenzo," répéta-t-il, encore et encore. "Je t'aime, je t'aime, je t'aime."
Elena le prit dans ses bras, l'éloigna doucement du corps de Lorenzo. Elle le tint contre elle, le berça, le consola.
"Il est parti, Ginevra. Il est parti. Mais il est toujours là. Il est toujours avec nous."
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Les deux ans qui suivirent furent les plus difficiles. Ginevra et Elena vécurent ensemble, se soutenant, s'aimant, s'aidant à surmonter le chagrin. Elles passaient leurs journées dans les jardins, à planter des fleurs, à tailler les arbres, à regarder le ciel. Elles passaient leurs nuits dans le grand lit, à se tenir, à se parler, à se souvenir.
Elena vieillit plus vite, après la mort de Lorenzo. Son corps s'affaiblit, son cœur se fatigua, ses yeux s'éteignirent. Elle savait qu'elle allait bientôt rejoindre Lorenzo, et elle l'acceptait.
"Ginevra," dit-elle un soir, alors qu'elle était allongée dans le grand lit, "je vais bientôt le rejoindre. Je vais bientôt le rejoindre, et je vais te laisser seul."
"Ne dis pas ça," dit Ginevra. "Ne dis pas ça."
"C'est la vérité," dit Elena. "Mais je ne veux pas que tu sois triste. Je veux que tu sois heureux. Je veux que tu te souviennes de nous avec joie, pas avec chagrin."
Elle le prit dans ses bras, elle le serra contre elle, comme elle l'avait fait tant de fois.
"Tu as été mon plus grand bonheur, Ginevra. Mon fils, mon ami, mon amour. Tu m'as donné des années de joie, des années de paix, des années d'amour. Je te remercie pour tout."
"Je te remercie, Elena," dit Ginevra, à travers ses larmes. "Je te remercie pour tout ce que tu m'as donné."
Elle l'embrassa sur le front, et elle ferma les yeux.
"Je t'aime, Ginevra," murmura-t-elle. "Je t'aime pour toujours."
Elle s'endormit, comme Lorenzo s'était endormi, et elle ne se réveilla plus.
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Ginevra resta seul.
Le château était vide, maintenant. Lorenzo était parti, Elena était partie, et lui restait, seul avec ses souvenirs, avec son amour, avec sa douleur. Il vendit le château, il distribua les biens, il prit ce dont il avait besoin, et il partit.
Il ne savait pas où il allait. Il n'avait pas de destination, pas de but, pas de plan. Il marchait, simplement, comme on marche quand on n'a plus rien à attendre, plus personne à retrouver.
Il passa par des couvents, des villes, des villages. Il vit des gens, des visages, des vies. Mais il ne s'arrêta nulle part. Il ne trouvait nulle part ce qu'il cherchait. Ce qu'il cherchait, c'était eux. Lorenzo et Elena. Mais ils n'étaient plus là.
Les années passèrent. Ginevra vieillit, lui aussi. Ses cheveux roux se parsemèrent de fils d'argent, son visage se marqua de rides, son corps s'affaiblit. Mais ses yeux bleus gardèrent leur éclat, leur transparence, leur lumière. Il portait toujours en lui la chaleur de deux corps qui l'avaient aimé.
On raconta qu'on l'avait vu dans un couvent, près de Sienne. Il y était resté quelques mois, à prier, à jardiner, à se taire. Puis il était reparti, sans explication, sans adieu.
On raconta qu'on l'avait vu dans une ville, à Florence peut-être, ou à Pise. Il était assis sur un banc, sous un arbre, les yeux fermés, le visage tourné vers le soleil. Il avait souri, un sourire paisible, un sourire qui disait qu'il était en paix.
Puis on ne le revit plus. Il disparut, comme une ombre, comme un rêve, comme un souvenir.
La légende dit qu'il est toujours là, quelque part, portant en lui la chaleur de deux corps qui l'ont aimé. La légende dit qu'à certains soirs de pleine lune, il pose sa main sur son ventre, là où Lorenzo aimait poser la sienne, et il sourit. Parce que l'amour ne meurt pas. Parce que les anneaux de chair ne s'oublient pas. Et parce que l'éternité, parfois, se tient dans deux bras qui vous serrent au moment de mourir.
Ginevra n'est jamais vraiment seul. Il porte Lorenzo et Elena en lui, dans son cœur, dans son âme, dans sa chair. Ils sont là, toujours, à ses côtés, à le toucher, à le parler, à l'aimer.
Et parfois, quand la nuit est calme et que le vent porte l'odeur des oliviers, il ferme les yeux, et il les voit. Il les voit qui s'approchent de lui, qui le prennent dans leurs bras, qui l'embrassent sur le front.
"Je t'aime, Ginevra," disent-ils.
"Je t'aime aussi," répond-il.
Et il sourit. Parce que l'amour est plus fort que la mort. Parce que l'éternité, parfois, se tient dans deux bras qui vous serrent au moment de mourir. Et parce qu'il est toujours chez lui, toujours aimé, toujours vivant.
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La légende de Ginevra se répandit dans la Toscane. On racontait l'histoire de l'ange roux, de l'anneau de chair, de l'amour éternel. On racontait comment un seigneur florentin avait acheté un esclave castré, comment il l'avait aimé comme un fils, comme un amant, comme un dieu. On racontait comment une servante était devenue la mère de cet ange, comment elle l'avait aimé comme son propre enfant. On racontait comment les trois étaient devenus une famille, une famille qui avait défié les conventions, la morale, la mort.
Certains disaient que Ginevra était mort, que son corps avait été retrouvé dans un champ de blé, les bras ouverts, le sourire aux lèvres. D'autres disaient qu'il était encore vivant, qu'il errait dans les collines toscanes, cherchant ses amours disparus.
Mais personne ne savait vraiment. La vérité était ailleurs, dans un lieu que seuls les amoureux connaissent, dans un lieu où l'amour est plus fort que tout, dans un lieu où l'éternité se tient dans deux bras qui vous serrent au moment de mourir.
Ginevra est toujours là. Il est dans le vent, dans les oliviers, dans le sourire des enfants. Il est dans chaque regard qui aime, dans chaque main qui touche, dans chaque cœur qui bat. Il est l'amour, l'amour éternel, l'amour qui ne meurt jamais.
Et chaque soir, quand la pleine lune éclaire les collines toscanes, quelque part, dans un lieu que personne ne connaît, un homme aux cheveux roux ferme les yeux, pose sa main sur son ventre, et il sourit.
Parce que l'amour ne meurt pas. Parce que les anneaux de chair ne s'oublient pas.
Parce qu'il est aimé. Pour l'éternité.
Fin.
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