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Le Seigneur des Anneaux -ch02 (novella)

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Le Seigneur des Anneaux

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Chapitre 2 — Le voyage et l'arrivée au château




Le voyage commença sous un ciel gris, ce ciel de Lisbonne qui pleure sans jamais vraiment pleurer, comme un vieillard qui a trop vu pour encore verser des larmes. Lorenzo avait fait transporter le jeune homme dans une litière couverte, une sorte de cage de soie et de bois qu'il avait fait confectionner en urgence, parce qu'il ne supportait pas l'idée que sa nouvelle acquisition fût exposée aux regards des passants. Le jeune homme était à l'intérieur, recroquevillé sur une couverture de laine, la cape de Lorenzo toujours autour des épaules, les yeux grands ouverts, fixes, regardant le plafond de bois sans le voir.

Lorenzo monta à cheval à côté de la litière, escorté de quatre hommes armés que Bartolomeo avait engagés pour le voyage. Il ne faisait pas confiance aux routes, aux voleurs, aux douaniers. Il ne faisait pas confiance non plus aux marins qui devaient les transporter jusqu'à Gênes. Il ne faisait confiance à personne, sauf à son propre instinct, à sa propre fortune, à sa propre volonté.

Les premiers jours furent silencieux. Le bateau qui les emmenait le long des côtes espagnoles était un navire marchand, lourd et lent, chargé de sel et de vin. Lorenzo avait réservé la cabine du capitaine, une petite pièce exiguë où il y avait juste assez de place pour un lit, une table, et une cage dans laquelle il fit installer le jeune homme. Il ne voulait pas qu'il s'échappe. Il ne voulait pas qu'il se jette à la mer. Il voulait qu'il soit là, visible, présent, à portée de main.

Le jeune homme ne s'échappa pas. Il ne se jeta pas à la mer. Il resta dans sa cage, immobile, les yeux fixés sur le plafond, comme s'il attendait que quelque chose se produisît, quelque chose qui ne viendrait jamais. Il mangeait quand on lui donnait à manger, une bouillie de blé et d'eau, parfois un peu de poisson séché. Il buvait quand on lui donnait à boire, de l'eau tiède mêlée de vin. Il déféquait dans un seau qu'on vidait chaque matin, sans jamais protester, sans jamais demander quoi que ce soit.

Lorenzo l'observait, fasciné.

Il n'avait jamais vu un être humain aussi vide, aussi absent, aussi parfaitement soumis. Les esclaves qu'il avait croisés auparavant étaient toujours un peu rebelles, un peu vivants. Ils pleuraient, ils suppliaient, ils essayaient de fuir, ils essayaient de séduire. Ils avaient encore une étincelle, une faille, un espoir. Mais ce jeune homme, cet ange roux aux yeux bleus, n'avait plus rien. Il n'était plus qu'un corps, un corps qui respirait, qui mangeait, qui déféquait, un corps vide de toute volonté, de tout désir, de toute présence.

Lorenzo se demandait ce que les Turcs lui avaient fait. Il se demandait combien d'hommes l'avaient possédé, combien de nuits il avait passées à pleurer dans l'obscurité, combien de fois il avait souhaité mourir et n'avait pas eu le courage de se jeter dans le Bosphore. Il se demandait s'il y avait encore quelque chose, un petit quelque chose, une étincelle, un souffle, un murmure, qui attendait d'être réveillé.

La nuit, quand le bateau roulait doucement sur la mer, Lorenzo s'asseyait près de la cage. Il regardait le jeune homme dormir, s'il dormait vraiment, car ses yeux étaient parfois ouverts, parfois fermés, sans qu'on pût jamais dire s'il était éveillé ou plongé dans ce sommeil de pierre que certains appellent la mort vivante. Il lui parlait, en italien, en latin, en portugais, des mots qu'il ne comprenait pas, des mots qui n'avaient pas besoin d'être compris.

"Tu t'appelleras Ginevra," disait-il, "comme l'ange qui garde les portes. Tu seras mon ange, mon gardien, ma chose la plus précieuse."

Le jeune homme ne répondait pas. Il ne bougeait même pas. Seul son souffle, régulier, profond, trahissait le fait qu'il était encore en vie.

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La traversée dura huit jours. Huit jours de vent, de sel, de mouettes, de ciel changeant. Huit jours à regarder la côte espagnole défiler, les falaises blanches de Cadix, les montagnes de Grenade, les plaines arides de Valence. Huit jours à se demander ce qu'il y avait dans cette tête rousse, dans ce corps d'ange, dans ce vide parfait.

Le neuvième jour, ils débarquèrent à Gênes. La ville était une fourmilière, un labyrinthe de ruelles étroites et de palais de marbre. Lorenzo y avait des affaires, des gens à voir, de l'argent à recevoir. Il laissa le jeune homme dans une auberge, sous la garde de ses hommes, et il sortit pour régler ses comptes.

Quand il revint, le soir tombait. Il trouva le jeune homme exactement là où il l'avait laissé, assis sur le lit, la cape toujours sur les épaules, les yeux toujours ouverts vers le plafond. Il n'avait pas mangé. Il n'avait pas bu. Il n'avait pas bougé.

Lorenzo sentit une colère monter en lui, une colère froide, impuissante. Il s'approcha du lit, s'accroupit devant le jeune homme, lui prit le menton entre ses doigts, força son regard vers le sien.

"Tu vas manger," dit-il. "Tu vas boire. Tu vas vivre. Je ne t'ai pas acheté pour te laisser mourir de faim."

Il y avait dans sa voix une violence, une frustration, une peur. Une peur de voir cet objet précieux se briser avant même d'avoir commencé à le modeler.

Le jeune homme le regarda. Dans ses yeux bleus, il y avait encore ce vide, ce néant, cette absence. Mais quelque chose bougea. Un frémissement, un infime frémissement au coin des lèvres. Comme si ces mots, ces mots violents, ces mots pleins de colère et de peur, avaient touché quelque chose que les années d'abus n'avaient pas réussi à éteindre.

Il prit le pain que Lorenzo lui tendait. Il le porta à sa bouche. Il mordit. Il mâcha. Il avala. Et pour la première fois, il regarda Lorenzo en avalant, comme s'il cherchait une approbation, une reconnaissance, un signe.

Lorenzo sourit. Il posa sa main sur les cheveux roux, les caressa doucement.

"Bien," dit-il. "Bien, Ginevra."

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Le voyage reprit par la terre. Une charrette, louée à Gênes, les emmena à travers la Ligurie, puis la Provence. Les routes étaient mauvaises, pleines d'ornières, de cailloux, de boue. La charrette cahotait, secouait les passagers, les faisait gémir. Le jeune homme était allongé sur une couche de paille, les yeux au ciel, les bras croisés sur la poitrine. Il ne se plaignait jamais. Il ne demandait jamais d'arrêter. Il ne demandait jamais d'eau.

Lorenzo, à cheval à côté de la charrette, le regardait souvent. Il le regardait quand le soleil était haut, quand il brillait sur ses cheveux roux et les faisait brûler comme du cuivre. Il le regardait quand la pluie tombait, quand l'eau ruisselait sur son visage pâle, quand ses lèvres charnues devenaient bleues de froid. Il le regardait quand le soir tombait, quand l'obscurité enveloppait le monde, quand le jeune homme semblait fondre dans la nuit, devenir une ombre parmi les ombres.

Il ne le touchait pas. Il avait peur de le toucher. Peur de briser ce corps trop mince, cette âme trop fragile, ce silence trop absolu. Il se contentait de regarder, d'imaginer, de rêver.

Les nuits, ils s'arrêtaient dans des auberges, des relais de poste, parfois simplement dans une grange ou sous un arbre, quand il n'y avait rien d'autre. Lorenzo faisait allumer un feu, faisait chauffer de l'eau, faisait préparer un repas. Il faisait asseoir le jeune homme près du feu, et il le regardait manger. Le jeune homme mangeait lentement, mécaniquement, sans plaisir ni dégoût. Il mangeait parce qu'on lui donnait à manger, parce que c'était ce qu'on attendait de lui.

Et puis, une nuit, quelque chose changea.

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Ils étaient dans une auberge perdue au milieu de la Provence, une bâtisse de pierre grise où les murs suintaient l'humidité et où l'odeur de la soupe aux choux se mêlait à celle du fumier. Lorenzo avait obtenu une chambre, une seule, avec un lit trop étroit pour deux et une table branlante. Il avait fait monter le jeune homme, l'avait aidé à s'asseoir sur le lit, et puis il avait regardé la crasse, la poussière, la sueur qui s'étaient accumulées sur son corps pendant les jours de voyage.

Il prit une décision. Il ferait ça lui-même. Il ne confierait pas ce corps à un valet d'auberge, à une servante négligente, à des mains inconnues. Ce corps était à lui. Il le laverait lui-même.

Il fit chauffer de l'eau dans une grande bassine de cuivre. Il ajouta des herbes, de la lavande, du romarin qu'il avait cueillis en route. Il trempa une éponge, la pressa, et il s'approcha du lit.

"Lève-toi," dit-il.

Le jeune homme obéit. Il se leva, comme une marionnette dont on tire les ficelles. Il n'y avait aucune hésitation, aucune résistance. Juste une obéissance absolue, automatique, vidée de toute pensée.

Lorenzo commença par les cheveux. Il les mouilla, les savonna, les rinça, les démêla avec ses doigts. Il prit son temps, comme on prend son temps pour laver une œuvre d'art, un vêtement de soie, un objet précieux. L'eau ruisselait sur les épaules nues, sur la nuque fine, sur les omoplates saillantes. L'eau emportait la poussière, la crasse, les années de saleté.

Puis il lava le visage. Il passa l'éponge sur le front, sur les joues, sur le menton. Il effleura les lèvres charnues, ces lèvres qui semblaient trop grandes pour ce visage trop maigre. Il les nettoya avec une douceur infinie, comme on nettoie une plaie, comme on nettoie un sanctuaire.

Puis il lava le cou, les épaules, le torse. Il passa l'éponge sur la poitrine plate, sur les mamelons roses, sur le ventre creux où l'on voyait les côtes. Il lava le dos, les omoplates, les vertèbres qui saillaient sous la peau. Il lava les bras, les mains, les doigts, ces doigts qui avaient tant de fois touché la pierre des geôles, le bois des cages, la chair des maîtres.

Puis il lava les jambes, les cuisses, les genoux, les mollets, les pieds. Il s'attarda sur les pieds, sur les orteils, sur les chevilles fines. Il les lava comme on lave les pieds d'un pèlerin, comme on lave les pieds d'un saint.

Et puis il arriva là où il voulait arriver depuis le début. Le pubis. Le duvet roux, clair, léger, qui avait poussé malgré tout. Le petit pénis mou, inerte, l'appendice oublié. Les testicules atrophiées, ces petites boules dures sous la peau du scrotum vide. Il lava tout cela avec la même douceur, avec la même attention, comme s'il lavait les parties les plus sacrées d'une statue de marbre.

Il tourna le jeune homme. Il le fit se pencher, poser les mains sur la table. Il regarda les fesses fermes, rondes, surprenantes de plénitude sur ce corps trop mince. Il regarda l'entre-deux, le petit trou rose, l'anneau de chair qui l'attendait, qui le défiait, qui l'appelait.

Il trempa l'éponge dans l'eau tiède. Il la pressa. Il l'approcha du trou. Et il lava. Il lava avec une lenteur méticuleuse, comme on lave un bijou, comme on lave un trésor. Il sentit sous ses doigts la chaleur de la peau, la texture de l'anneau, cette étreinte muette qui promettait tant.

Et puis, sans réfléchir, il écarta l'éponge. Il posa son doigt nu sur l'anneau. Il le caressa, doucement, en cercle. Il sentit la chaleur, la vie, la réponse. Il appuya un peu, et le doigt entra. Ce n'était pas une pénétration, pas vraiment, juste un geste, une exploration, une question. Le doigt glissa à l'intérieur, et il sentit la paroi chaude, veloutée, étonnamment souple.

Le jeune homme émit un son.

Ce n'était pas un cri, pas un gémissement, pas une plainte. C'était un petit bruit, à peine audible, comme un souffle, comme un murmure, comme la première note d'une chanson qu'on avait oubliée. Une petite plainte, la première depuis des jours, la première depuis des semaines, la première depuis des années peut-être.

Lorenzo retira son doigt. Il le regarda, brillant d'humidité, chaud. Il sourit. Il sut qu'il venait de trouver quelque chose que même les Turcs n'avaient pas trouvé. Il venait de toucher la partie la plus profonde, la plus secrète, la plus vivante de ce corps d'ange. Il venait de faire sortir un son de ce silence de pierre.

Il reposa l'éponge, il rinça le jeune homme, il l'essuya avec un linge propre. Il l'habilla d'une chemise de lin blanc, trop grande pour lui, qui lui tombait sur les cuisses comme une tunique d'enfant. Il le fit asseoir sur le lit, et il le regarda longuement.

"Tu as fait un bruit," dit-il. "Tu as fait un bruit pour moi. C'est un bon signe, Ginevra. C'est un très bon signe."

Le jeune homme le regarda. Il y avait quelque chose dans ses yeux, quelque chose qui n'y était pas avant. Pas de la reconnaissance, pas de l'espoir, pas de la peur. Juste un peu de lumière, une minuscule étincelle, comme une bougie qu'on allume dans une pièce plongée dans l'obscurité depuis des siècles.

Lorenzo s'approcha, lui prit le visage entre ses mains. Il l'embrassa sur le front, doucement, comme on embrasse un enfant.

"Je t'emmène chez moi, Ginevra. Chez nous. Je vais te montrer ce qu'est la vie."

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Le voyage reprit. Les derniers jours furent les plus durs, ceux où ils traversèrent les Alpes par des cols étroits, des chemins de pierre où les charrettes peinaient et où les hommes soufflaient. Le jeune homme ne gémit pas, ne se plaignit pas. Il resta dans la charrette, les yeux fixes, la chemise blanche collée à sa peau par la sueur et la pluie.

Lorenzo le regardait moins souvent maintenant. Il n'avait plus besoin de le regarder. Il savait qu'il était là, qu'il était à lui, qu'il ne le quitterait jamais. Il le sentait comme une présence, une chaleur, une promesse.

Et puis, un après-midi de fin d'été, ils arrivèrent.

Le château de Montepulciano se dressait sur une colline, une forteresse de pierre blonde qui semblait sortir de la terre elle-même. Il était entouré d'oliviers, de cyprès, de vignes. L'air sentait le romarin, le thym, la terre chaude de Toscane. C'était un lieu de paix, un lieu de beauté, un lieu qui semblait avoir été construit pour attendre Ginevra, pour l'accueillir, pour le protéger.

Lorenzo fit arrêter la charrette devant le portail. Il descendit de cheval, aida le jeune homme à descendre. Il le prit par la main, une main fine, fragile, qu'il sentit trembler légèrement.

"Nous y sommes," dit-il. "Bienvenue chez toi, Ginevra."

Il le conduisit à travers la cour intérieure, les jardins, les escaliers de pierre. Partout, des domestiques s'inclinaient, des chiens aboyaient, des paons criaient. Ginevra regardait tout cela avec des yeux vides, ne voyant rien, ne comprenant rien.

Lorenzo le mena à une chambre, une grande pièce aux murs couverts de tapisseries, un lit à baldaquin, une fenêtre qui donnait sur la vallée. Il l'y installa, le fit asseoir sur le lit, et puis il appela sa servante.

Elena arriva quelques minutes plus tard. Elle était une femme de quarante-deux ans, brune, forte, avec un visage qui avait connu la beauté et la gardait encore, comme on garde un secret précieux. Elle avait des seins lourds, des hanches larges, un regard intelligent et doux. Elle portait une robe de laine grise, un tablier blanc, et elle respirait l'odeur des herbes et du pain frais.

Elle s'arrêta sur le seuil, regarda le jeune homme aux cheveux roux, aux yeux bleus, à la chemise blanche trop grande.

"Lorenzo," dit-elle, "qu'est-ce que c'est que ça ?"

Lorenzo sourit. Il s'approcha d'elle, posa une main sur son épaule.

"C'est Ginevra. C'est mon ange. Je l'ai acheté à Lisbonne. Il est à moi, entièrement à moi. Et je veux que tu t'en occupes."

Elena le regarda, longuement. Elle connaissait Lorenzo, elle connaissait ses désirs, ses obsessions, ses secrets. Elle ne posa pas de questions. Elle s'approcha de Ginevra, le regarda avec des yeux qui avaient vu tant de choses, tant de souffrances, tant de miracles.

"Bonjour, Ginevra," dit-elle, d'une voix douce, maternelle. "Je suis Elena. Je vais m'occuper de toi."

Le jeune homme la regarda. Il avait vu des femmes, beaucoup de femmes, mais aucune ne l'avait regardé comme celle-ci le regardait. Avec douceur, avec compassion, avec une sorte de tendresse qu'il n'avait jamais connue.

Il ne répondit pas. Il ne pouvait pas. Mais il la regarda, vraiment regarda, et pour la première fois, il y eut dans ses yeux quelque chose comme une question.

"Qui es-tu ?"

Elena sourit, comme si elle avait entendu la question silencieuse.

"Je suis ta nouvelle amie," dit-elle. "Je suis celle qui va te laver, t'habiller, te nourrir. Je suis celle qui va te guérir."

Elle posa une main sur sa joue, doucement, comme on pose la main sur un oiseau blessé.

"Viens, mon enfant. Commençons par un bain."

Et elle le prit par la main, et elle l'emmena vers la salle d'eau, vers l'eau chaude et les herbes et la promesse d'une vie nouvelle.

Lorenzo les regarda partir. Il se sentait soudain léger, étrangement léger, comme si un poids qu'il portait depuis des années venait de tomber de ses épaules. Il avait trouvé l'ange. Il avait trouvé la page blanche. Il avait trouvé l'œuvre d'art parfaite.

Et maintenant, il allait commencer à l'écrire.






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