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Les Vapeurs du Temps
La porte du hammam claqua derrière elle avec ce bruit sourd qu'elle avait oublié, ce bruit de bois lourd et de métal rouillé qui résonnait dans la cage d'escalier comme un couperet. Nour resta immobile sur le palier, serrant contre sa poitrine le sac en plastique qui contenait sa serviette, son savon, son flacon de shampoing, et cette petite boîte de henné qu'elle n'utiliserait probablement pas. L'odeur la frappa avant même qu'elle descende les marches. Cette odeur de vapeur, de savon noir, de cheveux mouillés et de peau chaude, cette odeur qui était celle de son enfance, de son adolescence, de toutes les femmes de sa famille réunies dans un même espace clos, cette odeur qu'elle n'avait pas sentie depuis douze ans.
Douze ans. Le chiffre tournait dans sa tête tandis qu'elle descendait lentement les marches usées, une main posée sur la rampe humide. Douze ans qu'elle n'était pas venue. Pas depuis le divorce. Pas depuis que sa mère était morte. Pas depuis que tout avait changé. Le hammam, lui, n'avait pas changé. C'était le même couloir étroit, les mêmes murs carrelés de blanc et de bleu délavé, la même ampoule nue qui pendait au plafond, la même femme voûtée derrière le comptoir, enveloppée dans un peignoir de coton rose, qui comptait les pièces en marmonnant.
— Une entrée, dit Nour.
La femme leva à peine les yeux. Elle avait le visage raviné de celles qui ont passé leur vie dans la vapeur, la peau luisante, les yeux petits et noirs comme des olives. Elle tendit la main, prit les pièces, et désigna du menton la porte au fond du couloir.
— Cabine douze. C'est libre.
Nour hocha la tête et s'engagea dans le passage. Ses sandales en plastique claquaient sur le carrelage mouillé. Elle passa devant les cabines une à une, portes entrouvertes sur des corps en train de se déshabiller, des rires étouffés, des conversations en arabe et en français, des enfants qui couraient nus en hurlant. Elle ne regardait pas. Elle regardait ses pieds, ses ongles peints en rouge foncé, ses veines qui commençaient à saillir sur le dessus de ses pieds. Trente-huit ans. Bientôt quarante. Elle se répétait le chiffre comme une incantation, comme si le fait de le penser pouvait l'aider à l'accepter.
La cabine douze était au bout du couloir, à côté d'une porte qui donnait sur la grande salle de vapeur. Nour entra, ferma le loquet, et s'assit sur le banc de bois humide. Elle posa son sac à côté d'elle et resta là, les mains sur les cuisses, à respirer. L'air était déjà chaud, déjà saturé d'humidité, déjà chargé de cette odeur de savon noir et de henné et de sueur féminine. Elle ferma les yeux.
Elle avait douze ans la première fois. Sa mère l'avait emmenée, comme sa mère l'avait emmenée avant elle, comme toutes les femmes de la famille y allaient le vendredi après-midi, entre la prière et le repas du soir. C'était un rituel, un passage, une transmission. On y allait entre femmes, entre mères et filles, entre sœurs et cousines et voisines. On y parlait de tout et de rien, des mariages et des naissances et des morts, des hommes et des enfants et de la vie. On y riait, on y pleurait, on y chantait parfois. On y lavait les corps et les âmes.
Nour se leva et commença à se déshabiller. Le tee-shirt d'abord, qu'elle plia soigneusement sur le banc. Le jean ensuite, qu'elle roula en boule et fourra dans le sac. Les chaussettes, la culotte, le soutien-gorge. Elle posa ses lunettes sur le tas de vêtements, puis se regarda dans le petit miroir fêlé accroché au mur.
Son corps. Elle le connaissait par cœur, ce corps, mais elle ne le regardait plus depuis longtemps. Pas vraiment. Pas comme ça, nue, dans une lumière crue, sans vêtements pour cacher, sans maquillage pour distraire. Ses seins, plus lourds qu'avant, tombants, les aréoles plus larges et plus foncées. Son ventre, qui avait porté deux enfants et gardé les traces, ces petites cicatrices blanches qu'on appelait vergetures et qui ressemblaient à des rivières asséchées. Ses hanches, plus larges, plus grasses. Ses cuisses, qui se touchaient maintenant quand elle marchait. Son pubis, couvert de poils noirs drus qu'elle ne rasait plus depuis des années, par paresse ou par renoncement, elle ne savait plus.
Elle avait été belle, autrefois. Pas belle comme les filles des magazines, non, mais belle d'une beauté simple et solide, une beauté de femme tunisienne, faite de courbes et de peau mate et de cheveux épais. À vingt ans, elle faisait se retourner les hommes dans la rue. À trente ans, elle avait encore ce quelque chose qui attirait les regards. À trente-huit, elle était devenue transparente. Invisible. Une femme parmi tant d'autres, une mère, une divorcée, une femme qui avait dépassé l'âge où l'on compte.
Elle noua sa serviette autour de sa taille et sortit de la cabine.
La grande salle était pleine. Des femmes partout, assises sur les rebords de marbre, debout sous les robinets, allongées sur le sol carrelé, se versant des seaux d'eau sur la tête, se frottant le dos, se rinçant les cheveux. Des corps. Des corps de toutes les formes et de tous les âges. Des corps jeunes et fermes, des corps vieux et flétris, des corps gros et des corps maigres, des corps lisses et des corps marqués. Des seins partout, des seins petits et hauts, des seins lourds et tombants, des seins refaits et des seins naturels, des seins nourris et des seins vides. Des ventres, des hanches, des cuisses, des fesses. Des femmes. Des femmes qui parlaient, qui riaient, qui criaient, qui chuchotaient. Des femmes qui se lavaient, qui se frottaient, qui se rinçaient. Des femmes qui se regardaient, aussi. Qui se jaugeaient, qui se comparaient, qui se jugeaient.
Nour trouva une place libre contre le mur du fond, près d'un robinet qui fuyait. Elle posa son seau, son savon, son gant de kessa, et s'assit sur le rebord de marbre brûlant. La vapeur montait autour d'elle, épaisse, laiteuse, presque palpable. Elle ferma les yeux et laissa la chaleur l'envelopper.
— Nour ?
La voix la fit sursauter. Elle ouvrit les yeux et vit une femme debout devant elle, nue, ruisselante, un seau à la main. Une femme de son âge, à peu près, avec des cheveux noirs coupés court, un visage rond, des yeux immenses, des yeux qu'elle connaissait. Des yeux qu'elle n'avait pas vus depuis...
— Leïla ?
La femme sourit. Un sourire lent, hésitant, un sourire qui contenait toute une vie.
— Je savais que c'était toi. Je t'ai reconnue tout de suite. Tu n'as pas changé.
Nour se leva. Elles se regardèrent. Puis Leïla posa son seau et ouvrit les bras, et Nour s'y jeta, et elles s'étreignirent, nues, mouillées, collées l'une contre l'autre, comme deux sœurs qui se retrouvent après des années.
— Mon Dieu, souffla Nour. Mon Dieu, Leïla. Ça fait combien de temps ?
— Trop longtemps. Beaucoup trop longtemps.
Elles se séparèrent, se regardèrent encore. Leïla avait les yeux brillants. Elle avait maigri, constata Nour. Son visage s'était creusé, ses pommettes saillaient, son cou était plus fin. Mais ses yeux étaient les mêmes. Ces yeux immenses, noirs, profonds, ces yeux qui riaient avant la bouche, ces yeux qui avaient fait chavirer la moitié des garçons du quartier.
— Je suis désolée, dit Nour. Pour ton mari. J'ai appris... j'ai appris par ma cousine. Je n'ai pas pu venir à l'enterrement. J'étais...
— Je sais. Ce n'est rien.
Leïla haussa les épaules. Son mari était mort il y avait six mois. Un accident de voiture, avait-on dit. Ou une crise cardiaque. Nour ne se souvenait plus. Elle avait envoyé un message, peut-être. Ou pas. Elle ne savait plus.
— Tu es venue te laver ? demanda Leïla.
— Oui. J'avais besoin de... de me retrouver. De sentir l'odeur. De me souvenir.
Leïla hocha la tête. Elle comprenait. Elle aussi était venue pour ça, probablement. Pour se laver, pour se purifier, pour laisser la vapeur emporter ce qui devait l'être.
— Tu veux que je te lave ? proposa-t-elle.
Nour hésita. C'était un geste intime, se laver mutuellement. C'était ce qu'on faisait entre mères et filles, entre sœurs, entre amies proches. C'était un geste de confiance, de tendresse, d'abandon. Elle n'avait pas été lavée par une autre femme depuis que sa mère était morte.
— Oui, dit-elle. Oui, je veux bien.
Elles s'installèrent près du robinet. Leïla versa de l'eau chaude dans le seau, y ajouta du savon noir, remua. L'odeur monta, âcre, familière, une odeur d'olive et de potasse qui lui serra la gorge. Nour s'assit sur le tabouret de plastique, dos à Leïla, et attendit.
La première giclée d'eau chaude sur ses épaules lui arracha un frisson. C'était brûlant, presque douloureux, mais c'était bon. C'était bon de sentir l'eau couler sur sa peau, de sentir la chaleur pénétrer ses muscles, de sentir la vapeur monter autour d'elle. Leïla versa encore, lentement, méthodiquement, mouillant tout son dos, sa nuque, ses cheveux.
— Tu as toujours les mêmes cheveux, dit Leïla. Épais. Beaux.
— Ils sont pleins de fils blancs.
— Les miens aussi. On vieillit.
— Oui.
Leïla prit le savon noir et commença à l'étaler sur le dos de Nour. Ses mains étaient fermes, précises, professionnelles. Elles descendaient le long de la colonne vertébrale, s'attardaient sur les omoplates, remontaient vers les épaules. Nour ferma les yeux. Elle sentait la paume de Leïla contre sa peau, la chaleur de ses doigts, la pression douce et régulière. C'était étrange, cette intimité. C'était étrange et c'était bon.
— Tu te souviens, quand on venait ici avec nos mères ? dit Leïla.
— Oui. On avait douze ans. On se cachait derrière les piliers pour regarder les femmes se laver.
— Et ta mère nous grondait.
— Et la tienne riait.
Elles rirent, doucement. Les souvenirs remontaient, flous, tendres. L'enfance. Le quartier. Les étés interminables. Les rires. Les secrets. Les premières règles, les premiers soutiens-gorge, les premiers baisers. Leïla avait été sa meilleure amie. Sa sœur de cœur. Elles avaient tout partagé, tout dit, tout fait ensemble. Puis la vie avait passé. Le mariage, les enfants, les déménagements. Elles s'étaient perdues de vue.
— Tourne-toi, dit Leïla.
Nour se tourna. Elle était face à Leïla maintenant, assise sur le tabouret, les genoux écartés, les seins lourds, le ventre mou. Elle se sentit soudain vulnérable, exposée. Leïla la regardait. Ses yeux descendaient le long de son corps, sans hâte, sans gêne. Comme si elle lisait un livre qu'elle connaissait déjà mais qu'elle redécouvrait.
— Tu es belle, dit Leïla.
— Non.
— Si. Tu es belle.
Elle prit le gant de kessa et commença à frotter. Des mouvements circulaires, énergiques, qui faisaient rouler la peau morte en petits boudins gris. Nour regardait les bras de Leïla, ses avant-bras fins, ses poignets délicats, ses mains qui allaient et venaient sur sa peau. Elle regardait ses seins, aussi. Des seins petits, hauts, avec des aréoles rose foncé et des tétons qui pointaient sous l'effet de la chaleur. Elle n'aurait pas dû regarder. Mais elle regardait.
— Ton mari, dit Nour. Comment c'est arrivé ?
Leïla ne répondit pas tout de suite. Elle continua à frotter, le regard fixé sur le bras de Nour, sur la peau qui rougissait sous le gant.
— Il est mort dans son sommeil, dit-elle enfin. Un anévrisme. Il n'a rien senti. Je me suis réveillée à côté de lui. Il était froid.
— Mon Dieu.
— C'était il y a six mois. Six mois que je vis seule. Six mois que je dors seule. Six mois que je mange seule. Six mois que je parle toute seule.
Elle rit, un rire sans joie.
— Tu as des enfants ?
— Non. On n'a pas pu. C'est peut-être mieux, finalement. Comme ça, je n'ai personne à consoler. Personne à qui mentir.
Nour ne savait pas quoi dire. Elle posa sa main sur le bras de Leïla, un geste de consolation, un geste d'amitié. Leïla s'arrêta de frotter. Elle regarda la main de Nour sur son bras. Puis elle leva les yeux.
— Et toi ? Ton divorce ?
— Il est parti avec une plus jeune. Une fille de vingt-cinq ans. Il l'a épousée. Ils ont un bébé maintenant.
— Salaud.
— Oui. Mais je m'en fiche. Je m'en fiche complètement.
C'était un mensonge. Elle s'en fichait tellement qu'elle y pensait tous les jours. Mais elle ne voulait pas en parler. Pas ici. Pas maintenant. Pas avec Leïla.
— Viens, dit Leïla. Allons au fond. Il y a moins de monde.
Elles se levèrent. Leïla prit le seau, Nour prit son savon et son gant. Elles traversèrent la grande salle, se faufilant entre les corps, les seaux, les robinets. Des femmes les regardaient passer. Certaines avec indifférence, d'autres avec curiosité, d'autres avec cette hostilité muette que les femmes réservent à celles qui ne sont pas comme les autres. Nour sentait ces regards sur sa peau, sur ses seins, sur ses fesses. Elle n'avait pas l'habitude. Elle n'avait pas l'habitude d'être nue devant d'autres femmes, de sentir leurs yeux sur elle, de les sentir juger.
Le fond de la salle était plus sombre, plus chaud, plus enfumé. La vapeur y était si épaisse qu'on ne voyait pas à deux mètres. Il n'y avait personne. Juste des murs de marbre, un robinet qui gouttait, un banc de bois noirci par l'humidité.
Leïla posa le seau. Nour s'assit sur le banc. La vapeur les enveloppait, les isolait du reste du monde. On n'entendait plus que le bruit de l'eau, le bruit des gouttes, le bruit de leur respiration.
— Tu veux que je continue ? demanda Leïla.
— Oui.
Nour se leva. Leïla versa de l'eau chaude sur ses épaules, lentement, très lentement. L'eau coulait le long de son dos, entre ses seins, sur son ventre. Nour ferma les yeux. Elle sentait la chaleur, la vapeur, la présence de Leïla derrière elle. Elle sentait son souffle sur sa nuque. Elle sentait ses mains qui revenaient, qui se posaient sur ses épaules, qui glissaient le long de ses bras.
— Tu es tendue, dit Leïla.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
Leïla commença à masser ses épaules. Ses pouces s'enfonçaient dans les muscles, dénouaient les nœuds, faisaient circuler le sang. Nour laissa échapper un gémissement. C'était bon. C'était trop bon. Elle avait oublié ce que c'était, d'être touchée. D'être touchée par une autre femme. D'être touchée avec douceur, avec attention, avec... avec quoi ? Avec désir ?
Elle ouvrit les yeux. Leïla était devant elle maintenant. Elle ne l'avait pas entendue bouger. Elle était là, tout près, si près que Nour sentait la chaleur de son corps, l'odeur de sa peau, l'odeur de savon noir et de henné et de femme. Leïla la regardait. Ses yeux immenses, noirs, profonds. Ses yeux qui riaient avant la bouche. Ses yeux qui ne riaient plus.
— Leïla...
— Chut.
Leïla posa un doigt sur ses lèvres. Puis elle prit le seau et versa l'eau chaude sur les épaules de Nour. L'eau coulait, ruisselait, dessinait des rivières sur sa peau. Leïla posa le seau. Ses mains revinrent sur les épaules de Nour. Elles s'attardèrent. Elles descendirent le long de ses bras, jusqu'à ses poignets, jusqu'à ses mains. Elles remontèrent le long de ses flancs, effleurèrent ses seins, s'arrêtèrent sur son ventre.
Nour ne bougeait pas. Elle respirait à peine. Elle sentait les mains de Leïla sur sa peau, la chaleur de ses paumes, la douceur de ses doigts. Elle sentait son propre cœur qui battait trop vite. Elle sentait cette chose qui montait en elle, cette chose qu'elle n'avait pas sentie depuis si longtemps, cette chose qu'elle avait oubliée, cette chose qu'elle n'avait jamais vraiment connue.
— Leïla, répéta-t-elle.
— Oui.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
Leïla ne répondit pas. Elle se pencha et posa ses lèvres sur l'épaule de Nour. Un baiser léger, presque rien. Puis un autre, un peu plus bas. Puis un autre, dans le creux du cou. Nour ferma les yeux. Elle sentait les lèvres de Leïla sur sa peau, chaudes, douces, hésitantes. Elle sentait son souffle, sa langue, ses dents. Elle sentait ses mains qui remontaient, qui se posaient sur ses seins, qui les prenaient, qui les caressaient.
— On ne devrait pas, murmura Nour.
— Je sais.
— C'est interdit.
— Je sais.
— Qu'est-ce qu'on va faire ?
Leïla releva la tête. Elle regarda Nour. Ses yeux brillaient. Des larmes, peut-être. Ou juste la vapeur.
— On ne dit rien, dit-elle. On ne dit rien à personne. Jamais. C'est notre secret. Notre secret à nous.
Nour hésita. Elle pensa à sa mère, à sa famille, à la société, à la religion, à tout ce qu'on lui avait appris, à tout ce qu'on lui avait interdit. Elle pensa aux regards des autres femmes, dans la grande salle. Elle pensa à la honte, au péché, à la punition. Elle pensa à tout ça. Puis elle pensa à Leïla. À ses mains sur sa peau. À ses lèvres sur son épaule. À cette chaleur qui montait en elle, cette chaleur qui n'avait rien à voir avec la vapeur.
— D'accord, dit-elle.
Leïla sourit. Un sourire lent, triste, beau. Puis elle se pencha et l'embrassa.
Ce fut un baiser doux, d'abord. Des lèvres qui se posent, qui se cherchent, qui se reconnaissent. Puis plus profond, quand Nour ouvrit la bouche. Le goût de Leïla était le goût du savon noir, du henné, de la femme. C'était un goût étrange et familier à la fois. C'était le goût de quelque chose qu'elle avait attendu sans le savoir.
Elles s'embrassèrent longtemps, dans la vapeur, dans la chaleur, dans le silence. Leurs mains se promenaient sur leurs corps, découvraient des courbes, des creux, des zones de peau plus douce, plus sensible. Nour sentit les doigts de Leïla glisser entre ses cuisses. Elle écarta les jambes. Elle était mouillée, trempée, plus que la vapeur ne pouvait l'expliquer. Elle gémit contre la bouche de Leïla.
— Attends, dit Leïla.
Elle s'agenouilla devant Nour. Elle écarta ses cuisses. Elle posa sa bouche sur elle. Nour cria. Un cri étouffé, un cri de surprise et de plaisir. Elle n'avait jamais... personne ne l'avait jamais... Elle agrippa les cheveux de Leïla. Elle ferma les yeux. Elle sentit la langue de Leïla, chaude, habile, précise. Elle sentit ses doigts qui la pénétraient, lentement, doucement. Elle sentit la vague monter, monter, monter. Elle jouit dans un long frisson, les jambes tremblantes, la tête renversée, un gémissement qui se perdit dans la vapeur.
Leïla se releva. Elle avait le visage luisant, les lèvres rouges, les yeux brillants. Elle sourit.
— Tu es belle, dit-elle. Tu es belle quand tu jouis.
Nour ne répondit pas. Elle attira Leïla contre elle. Elle l'embrassa. Elle goûta sa propre odeur sur ses lèvres. Elle la caressa à son tour. Elle découvrit son corps, ses seins, son ventre, ses cuisses. Elle la toucha, la caressa, la fit jouir. Leïla cria, elle aussi. Un cri long, profond, qui résonna dans la salle vide.
Elles restèrent enlacées longtemps après. La vapeur tourbillonnait autour d'elles. L'eau gouttait du robinet. Quelque part, dans la grande salle, des femmes riaient. Le monde continuait. Mais elles, elles étaient suspendues dans le temps. Elles étaient deux femmes, nues, mouillées, enlacées. Elles étaient deux amies d'enfance qui venaient de se retrouver. Elles étaient deux corps qui venaient de se découvrir.
— On devrait y aller, dit Leïla.
— Oui.
— Les autres vont finir par remarquer.
— Oui.
— On se reverra ?
Nour hésita. Elle pensa à tout ce qui les attendait dehors. La lumière du jour. Les rues. Les regards. La vie. Elle pensa à la peur, à la honte, au secret. Elle pensa à tout ça. Puis elle regarda Leïla. Ses yeux. Ses lèvres. Son corps.
— Oui, dit-elle. On se reverra.
Elles se levèrent. Elles se rhabillèrent. Elles sortirent du hammam ensemble, dans la lumière crue de l'après-midi. Elles marchèrent côte à côte dans la rue, sans se toucher, sans se regarder. Elles se séparèrent à l'angle de la rue, avec un sourire, un signe de la main. Comme deux amies qui se sont croisées par hasard. Comme deux femmes qui n'ont rien à se reprocher.
Nour rentra chez elle. Elle se regarda dans le miroir de sa salle de bain. Elle avait encore sur la peau l'odeur de Leïla, l'odeur du hammam, l'odeur de ce qui venait de se passer. Elle ferma les yeux. Elle se dit que c'était un rêve. Elle se dit que c'était une erreur. Elle se dit qu'elle ne le referait pas.
Elle se dit aussi qu'elle mentait.
Le soir, dans son lit, seule, elle repensa à tout. Aux mains de Leïla. À sa bouche. À sa langue. À la chaleur. À la vapeur. Elle repensa à ce qu'elle avait ressenti, cette chose qu'elle n'avait jamais ressentie avec un homme, cette chose qu'elle n'avait jamais connue. Elle se demanda si elle était normale. Si elle était malade. Si elle était damnée. Elle se demanda ce que sa mère aurait pensé. Ce que Dieu aurait pensé. Ce que les autres femmes du hammam auraient pensé.
Puis elle pensa à Leïla. À son sourire. À ses yeux. À sa peau. Et elle comprit que ça n'avait pas d'importance. Ce que les autres pensaient n'avait pas d'importance. Ce qu'elle avait fait était interdit, oui. C'était dangereux, oui. C'était peut-être même un péché. Mais c'était aussi la première fois depuis des années qu'elle s'était sentie vivante. La première fois depuis des années qu'elle avait senti son corps, qu'elle avait senti du désir, qu'elle avait senti du plaisir.
Elle sourit dans le noir. Elle pensa au hammam. À la vapeur. Au temps. Elle pensa à Leïla. À la prochaine fois. Car il y aurait une prochaine fois. Elle le savait. Elle le sentait. C'était plus fort qu'elle. C'était plus fort que tout.
Elle ferma les yeux. La vapeur du hammam flottait encore dans sa mémoire. La vapeur du temps. La vapeur des souvenirs. La vapeur du désir. Elle s'endormit avec cette odeur sur sa peau, avec ce goût sur ses lèvres, avec cette chaleur dans son ventre. Elle s'endormit en pensant à Leïla. À ses mains. À sa bouche. À tout ce qu'elles n'avaient pas encore fait. À tout ce qu'elles feraient. À tout ce qu'elles seraient.
Dehors, la ville s'endormait. Les appels à la prière du soir montaient des minarets. Les femmes rentraient chez elles. Les hommes rentraient chez eux. Les enfants dormaient. Le monde tournait. Mais dans son lit, Nour ne dormait pas tout à fait. Elle flottait dans cette vapeur qui ne la quittait plus. Cette vapeur qui était le temps retrouvé. Cette vapeur qui était le désir. Cette vapeur qui était la vie.
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