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Le Lait des Collines (nouvelle)

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Le Lait des Collines




Le crépuscule tombait sur les collines de Provence comme une nappe d'or liquide. Les chèvres, en troupeau paisible, remontaient vers la bergerie en un lent balancement de cloches et de sabots sur la terre sèche. L'odeur du thym, du romarin et du foin flottait dans l'air, mêlée à celle, plus animale, du lait et de la laine.

Clara ajusta son objectif, accroupie derrière un buisson de lavande. Elle était photographe, envoyée par un magazine pour réaliser un reportage sur la vie en pleine nature, sur ces femmes qui vivaient hors du monde, en harmonie avec les bêtes et les saisons. Lise était l'une d'elles.

Elle la vit d'abord de loin, une silhouette ronde et généreuse qui se découpait contre le soleil couchant. Lise était nue. Totalement nue. Sa peau était hâlée, dorée par des années de soleil, et son corps était un paysage de courbes puissantes. Ses seins étaient lourds, pleins, rebondissant à chaque mouvement. Ses fesses, larges et fermes, ondulaient lorsqu'elle marchait. Ses cheveux longs, bruns et emmêlés, tombaient en cascade sur ses épaules nues.

Clara sentit son cœur s'emballer. Elle avait photographié des centaines de sujets, mais jamais une femme aussi libre, aussi à l'aise dans sa peau.

Lise s'approcha de la bergerie, un seau à la main. Elle s'accroupit près d'une chèvre, ses doigts trouvant les trayons avec une habileté ancestrale. Le lait jaillit dans le seau, un bruit rythmé, apaisant.

Clara appuya sur le déclencheur. Le clic était un murmure dans le silence.

Lise releva la tête, tourna son visage vers elle. Ses yeux étaient verts, profonds, et ils la regardaient comme si elle l'avait toujours attendue.

— Tu peux t'approcher, dit Lise. Je ne mords pas.

Clara sentit ses joues s'empourprer. Elle se leva, l'appareil pendant contre sa poitrine, et s'avança vers la bergerie. Lise ne s'était pas levée. Elle continuait à traire la chèvre, son corps offert à la lumière déclinante.

— Tu travailles toujours nue ? demanda Clara, la voix un peu plus haute que d'habitude.

— Quand je suis seule, oui. La nature n'a pas besoin de vêtements. Ni moi.

Clara déglutit. Elle portait un pantalon en toile, une chemise boutonnée, des chaussures de randonnée. Elle se sentait lourde, empêtrée, ridicule.

— Tu veux essayer ? demanda Lise en levant les yeux vers elle.

— Essayer quoi ?

— La traite. Ou la nudité. Les deux, si tu veux.

Clara rit, un rire nerveux.

— Je ne suis pas sûre d'être capable de traire une chèvre.

— J'apprends à tout le monde. Et pour le reste, c'est plus facile que tu ne le penses.

Lise se leva, s'approcha d'elle. Elle était plus grande que Clara, plus large, et son corps dégageait une chaleur qui semblait rayonner à travers l'air frais du soir.

— Enlève tes vêtements, dit-elle doucement. Personne ne te regarde. Juste moi.

Clara sentit ses doigts trembler en défaisant les boutons de sa chemise. Elle n'avait jamais fait ça. Pas en extérieur. Pas devant une inconnue. Pas avec une femme qui la regardait comme si elle était la chose la plus belle qu'elle ait jamais vue.

Le tissu glissa sur ses épaules. Elle sentit l'air frais sur sa peau, et ses bras se croisèrent instinctivement sur sa poitrine.

— Ne te cache pas, murmura Lise. Laisse-moi te voir.

Clara baissa les bras, lentement. Son corps était rond, doux, marqué par les années et les repas partagés. Ses seins étaient pleins, ses hanches larges, son ventre un peu rebondi. Elle n'avait jamais été fière de son corps. Mais dans les yeux de Lise, elle ne voyait pas de jugement. Juste une admiration silencieuse.

— Tu es belle, dit Lise. Maintenant, viens.

Elle la prit par la main, la guida vers la chèvre. Clara s'accroupit, comme elle l'avait vue faire. Les trayons étaient chauds, rugueux, et elle sentit le lait jaillir entre ses doigts.

— Pas trop fort, dit Lise. Doucement. Comme une caresse.

Clara s'exerça. Le lait coula plus régulièrement, et elle sentit une fierté naïve l'envahir.

— Voilà, dit Lise. Tu es une bergère.

Clara se releva, ses doigts encore humides. Elle porta le lait à ses lèvres, le but directement du seau. Le goût était doux, crémeux, un peu animal.

Lise la regardait, un sourire aux lèvres.

— Tu aimes ?

— Oui, dit Clara. C'est bon.

— Tu veux goûter autre chose ?

Clara sentit son cœur s'accélérer.

— Quoi ?

Lise s'approcha, ses seins se soulevant à chaque respiration. Elle prit la main de Clara, la posa sur sa poitrine.

— Le lait des femmes, dit-elle. C'est ce qu'il y a de plus naturel au monde.

Clara sentit le sein de Lise sous sa main, chaud, lourd, le mamelon durci par l'air du soir. Elle n'avait jamais touché une poitrine de femme, pas comme ça. Pas avec cette intention.

— Je n'ai jamais fait ça, murmura-t-elle.

— Fais-le, dit Lise.

Clara se pencha, sa bouche trouvant le mamelon. Elle lécha d'abord, timidement, puis elle suça. Le lait n'était pas abondant, mais le goût était là, sucré, salé, vivant. Lise gémit, un son profond qui vibra dans la poitrine de Clara.

— Oui, dit Lise. Comme ça.

Les doigts de Clara s'enfoncèrent dans la chair généreuse, caressant, massant. Elle sentit le corps de Lise se tendre contre elle.

Lise la repoussa doucement, la fit reculer contre le mur de la bergerie. La pierre était rugueuse contre la peau de Clara, mais elle ne sentit que la chaleur du corps de Lise contre le sien.

— Maintenant, je vais te montrer, murmura Lise. Je vais te montrer ce que c'est que d'être aimée par une femme.

Ses mains trouvèrent les hanches de Clara, descendirent le long de ses cuisses, soulevèrent ses jambes pour les enrouler autour de sa taille. Clara s'accrocha à ses épaules, ses doigts s'enfonçant dans la chair moelleuse.

Les doigts de Lise glissèrent entre ses cuisses. Clara haleta, surprise par la sensation, la chaleur, l'intrusion. Lise avait des mains de paysanne, larges, calleuses, mais ses gestes étaient doux, précis.

— Tu es humide, dit Lise.

— C'est pour toi, répondit Clara.

Les doigts de Lise s'enfoncèrent en elle, lents, profonds. Clara sentit son corps s'ouvrir, s'abandonner, une vague de plaisir qui partait de son ventre pour irradier tout son être.

Lise la prit contre le mur, son corps puissant la soutenant, la portant. Ses doigts allaient et venaient en Clara, trouvant son rythme. Les chèvres bêlaient autour d'elles, mais Clara n'entendait plus rien. Juste le souffle de Lise, le battement de son cœur, la chaleur de sa peau.

— Regarde-moi, dit Lise.

Clara ouvrit les yeux. Le soleil couchant nimbait le visage de Lise d'une lumière dorée, ses yeux verts brillant d'une flamme intense.

— Je te veux, dit Clara. Je te veux tout entière.

Lise retira ses doigts, les porta à ses lèvres, les lécha. Clara sentit une honte délicieuse l'envahir.

— Toi aussi, dit Lise. Je te veux.

Elle s'accroupit, sa bouche trouvant le sexe de Clara. La sensation fut un choc, un éblouissement. Clara cria, ses mains s'agrippant aux épaules de Lise. La langue de Lise était chaude, humide, précise, et elle semblait connaître chaque pli, chaque frémissement.

Clara sentit ses genoux fléchir. Lise la soutint, ses mains puissantes sur ses hanches.

— Laisse-toi aller, murmura Lise contre sa peau.

Clara s'abandonna. Le plaisir montait en elle, une marée qui déferlait, la submergeant. Elle cria, un son rauque, déchirant, qui se mêla au bêlement des chèvres.

Lise se releva, la serra contre elle. Leurs corps étaient mouillés de sueur et de désir. Leurs seins se pressaient l'un contre l'autre, leurs ventres se touchaient.

— Tu veux la même chose ? demanda Lise.

— Oui, répondit Clara.

Lise la guida vers la berge en pierre, l'allongea sur le foin encore chaud. Elle s'agenouilla sur elle, ses jambes écartées, son sexe exposé à la lumière déclinante.

— Regarde, dit Lise. Regarde ce que tu me fais.

Clara tendit la main. Ses doigts effleurèrent le sexe de Lise, humide et chaud. Elle caressa d'abord, puis s'enfonça, un, puis deux doigts. Lise gémit, se pencha, sa bouche trouvant celle de Clara.

Leurs langues s'entrelacèrent, leurs corps se mêlèrent. Clara sentait le rythme de Lise, ses mouvements, ses soupirs. Elle s'enfonça plus profondément, ses doigts massant les parois, trouvant le point qui faisait frémir Lise.

— Oui, dit Lise. Comme ça.

Leurs corps se frottèrent l'un contre l'autre, leurs seins se pressant, leurs ventres ondulant. C'était un ballet lent, une danse primitive.

Clara retira ses doigts, se glissa sous Lise. Leurs sexes se touchèrent, se frottèrent, s'embrassèrent. Les vagues de plaisir les submergeaient toutes les deux, synchronisées, puissantes.

Les chèvres bêlaient, le soleil se couchait, et Clara hurla son plaisir en s'accrochant au corps généreux de Lise.

L'orgasme la traversa comme un éclair, la laissant tremblante, haletante. Lise la suivit presque aussitôt, son corps se tendant contre le sien.

Elles restèrent allongées dans le foin, leurs corps enlacés, leurs souffles mêlés. La nuit tombait sur les collines, et les premières étoiles apparaissaient dans le ciel.

Clara caressa les cheveux de Lise, ses doigts glissant dans la chevelure emmêlée.

— Je n'ai jamais fait ça, dit-elle. Pas comme ça.

— Avec une femme ?

— Avec une femme, oui.

Lise se tourna vers elle, ses yeux verts brillant dans la pénombre.

— Et tu as aimé ?

— J'ai adoré.

Lise sourit, posa un baiser sur son front.

— Alors, ce n'est que le début.

Clara se blottit contre elle, sa tête sur sa poitrine. Elle entendait le battement de son cœur, lent et régulier.

— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda-t-elle.

— On vit, dit Lise. On aime. On traie les chèvres.

Clara rit.

— Je ne sais pas traire les chèvres.

— Je t'apprendrai.

Elles restèrent ainsi longtemps, nues dans le foin, leurs corps se réchauffant l'un l'autre. Le vent du soir caressait leur peau, le bêlement des chèvres berçait leur silence.

Lise se leva la première, tendit la main à Clara.

— Viens, dit-elle. Je vais te montrer la maison.

Clara prit sa main, se leva. Leurs corps étaient encore chauds, leurs peaux encore humides.

Elles marchèrent vers la maison en pierre, leurs silhouettes découpées par la lune naissante. Les chèvres les suivaient, leurs cloches tintant doucement.

Clara se retourna une dernière fois. Les collines étaient calmes, la nuit était douce, et elle se sentait chez elle.

— Merci, dit-elle.

— Pour quoi ?

— Pour m'avoir montré qui j'étais.

Lise la serra contre elle.

— Tu es une femme libre, dit-elle. Ne l'oublie jamais.

Elles entrèrent dans la maison. Le feu crépitait dans la cheminée, éclairant la pièce de lueurs dansantes.

Lise guida Clara vers le lit, l'allongea sur les draps de lin.

— Je n'ai pas fini de t'aimer, murmura-t-elle.

Clara sourit.

— Moi non plus.

Elles se retrouvèrent, leurs corps s'embrassant, leurs lèvres se cherchant. Les heures s'écoulèrent comme des minutes, et quand l'aube se leva sur les collines, elles étaient encore enlacées.

Clara savait qu'elle ne repartirait pas. Elle avait trouvé ce qu'elle cherchait sans le savoir. Un amour simple, vrai, nourri de lait et de lumière.

Elle se blottit contre Lise, ses doigts caressant ses seins pleins.

— Je t'aime, murmura-t-elle.

Lise ouvrit les yeux, les posa sur elle.

— Moi aussi.

Et les chèvres bêlèrent au loin, saluant le jour nouveau.




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Les Vierges de l'Atelier (nouvelle)

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Les Vierges de l'Atelier




La lumière d'hiver entrait par les hautes fenêtres du loft, blanche et froide, coupant l'air en longues diagonales de poussière suspendue. Le plancher de bois craquait sous les pas d'Élise, et le silence était si profond qu'elle entendait battre son propre cœur.

Elle ajusta son appareil, un reflex noir et lourd, et regarda à travers le viseur. Sylvie était assise sur la chaise, au centre de la pièce. Nue.

Ses courbes étaient généreuses, pleines, ses seins lourds et ronds, son ventre doux, ses hanches larges. Sa peau était claire, marquée de quelques taches de rousseur ici et là, et ses cheveux châtains tombaient en cascades sur ses épaules. Elle ne bougeait pas. Elle regardait l'objectif avec une sérénité qui déconcertait Élise.

— C'est bien comme ça ? demanda Sylvie.

Sa voix était calme, professionnelle, mais il y avait une douceur en elle qui faisait fondre les angles.

— Oui, répondit Élise. Ne bouge pas.

Elle appuya sur le déclencheur. Le clic claqua dans le silence. Puis un autre. Puis un autre.

Élise avait commencé cette série sur les corps de femmes quadragénaires trois mois plus tôt. Elle photographiait des inconnues, des amies, des collègues. Mais Sylvie était différente. Sylvie était thérapeute, et elle avait accepté de poser pour Élise après une séance où Élise avait parlé de son projet, de sa difficulté à capturer la beauté des corps qui vieillissent.

— Tu veux que je pose pour toi ? avait proposé Sylvie. Je peux te montrer qu'un corps de femme de quarante-cinq ans peut être beau sans être parfait.

Élise avait accepté, un peu par défi, un peu par curiosité.

Et maintenant, la douzième séance.

Les deux premières séances avaient été tendues. Sylvie était venue avec sa robe, l'avait enlevée sans hésitation, s'était installée sur la chaise. Élise avait photographié, mais elle n'avait pas réussi à capturer ce qu'elle cherchait. Les images étaient belles, mais froides.

— Tu as peur de moi, avait dit Sylvie à la quatrième séance.

— Non, avait répondu Élise.

— Si. Tu as peur de regarder. Tu photographies avec tes yeux, pas avec ton cœur.

Élise s'était arrêtée, l'appareil pendant contre sa poitrine.

— Je ne sais pas faire autrement.

Sylvie s'était levée, était venue vers elle. Elle avait posé une main sur l'épaule d'Élise.

— Alors apprends.

À partir de ce jour, les séances s'étaient transformées. Élise avait commencé à parler, à raconter sa vie, ses blessures, ses peurs. Sylvie l'écoutait, sans jugement. Et, peu à peu, les photos étaient devenues plus profondes, plus intimes.

Aujourd'hui, c'était la douzième séance.

Élise photographiait Sylvie, nue, les bras le long du corps, le regard plongeant dans l'objectif. La lumière d'hiver dessinait des ombres douces sur sa peau, soulignait la courbe de ses hanches, le creux de ses aisselles. Élise sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

Elle baissa l'appareil.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Sylvie.

Élise ne répondit pas. Elle s'approcha lentement. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle n'avait jamais fait ça. Elle n'avait jamais touché ses modèles. Elle les photographiait, les regardait, les admirait, mais elle ne les touchait pas. C'était la règle.

Elle posa son appareil sur la table.

— Est-ce que je peux te toucher ? demanda-t-elle.

Sa voix était à peine plus qu'un murmure.

Sylvie la regarda, surprise, puis un sourire doux s'étira sur ses lèvres.

— Oui, répondit-elle. Tu peux.

Élise s'approcha encore. Sa main tremblait quand elle effleura l'épaule de Sylvie. La peau était douce, chaude, vivante. Elle sentit son cœur s'emballer.

Elle glissa ses doigts le long du bras de Sylvie, suivant la courbe de son biceps, puis descendit jusqu'à son poignet. Sylvie ne bougeait pas. Elle laissait faire, ses yeux fixés sur ceux d'Élise.

— Pourquoi n'as-tu jamais touché tes modèles ? demanda Sylvie doucement.

Élise détourna le regard.

— Parce que c'est plus sûr, dit-elle. Parce que si je les touche, je vais tomber amoureuse. Et ça fait trop mal.

Sylvie prit sa main, la serra.

— Tomber amoureux, ce n'est pas une maladie, dit-elle. C'est une guérison.

Élise sentit ses yeux s'embuer. Elle n'avait jamais dit ça à personne. Elle n'avait jamais dit qu'elle ne se laissait pas toucher parce qu'elle avait peur d'aimer.

— Tu es la première personne à poser pour moi sans broncher, dit-elle. La première à ne pas avoir honte de son corps. La première à me laisser voir qui tu es vraiment.

Sylvie se leva, toujours nue, et vint vers elle. Sa main caressa la joue d'Élise.

— Et toi, demanda-t-elle. Qui es-tu vraiment ?

Élise sentit un sanglot monter dans sa gorge.

— Je ne sais plus, dit-elle. Je me suis cachée si longtemps que j'ai oublié.

— Alors laisse-toi voir, murmura Sylvie.

Elle défit les boutons de la chemise d'Élise, un par un. Le tissu glissa sur ses épaules, tomba au sol. Élise frissonna, non pas de froid, mais de honte.

— Ne te cache pas, dit Sylvie.

Elle défit le soutien-gorge, le laissa tomber avec la chemise. Élise avait les bras croisés sur sa poitrine, ses doigts serrés sur ses épaules.

— Je ne suis pas comme toi, dit-elle. Je suis trop mince, trop anguleuse, trop...

— Trop quoi ? demanda Sylvie.

— Trop laide.

Sylvie écarta doucement ses bras. Sa main caressa sa clavicule, la courbe de son sein, son mamelon durci. Élise sentit une décharge électrique la traverser.

— Tu es belle, dit Sylvie. C'est une honte que tu ne le saches pas.

Elle pencha la tête et l'embrassa.

Le baiser était doux, lent, patient. Sylvie ne pressait pas. Elle offrait son corps comme un sanctuaire, comme un refuge. Élise sentit ses défenses s'effondrer.

Elle pleurait. Elle ne savait pas pourquoi. Peut-être parce que c'était la première fois qu'elle se laissait toucher ainsi. La première fois qu'elle ne fuyait pas.

Sylvie la guida vers le canapé, la fit s'asseoir, s'allonger. Ses mains glissaient sur la peau d'Élise, l'explorant, la reconnaissant. Elle touchait chaque centimètre de son corps, chaque cicatrice, chaque irrégularité.

— Tu es parfaite, murmura Sylvie. Pas parfaite comme une statue. Parfaite comme une femme.

Ses doigts descendirent le long de son ventre, trouvèrent le creux entre ses cuisses. Élise sentit une chaleur monter en elle, une vague qui partait de son bas-ventre pour irradier tout son corps.

— Je n'ai jamais fait ça, dit-elle. Pas avec une femme.

— Alors laisse-moi être la première, dit Sylvie.

Elle posa sa main sur elle, ses doigts glissant entre ses lèvres humides. Élise cria, un son rauque, déchirant. Elle s'accrocha aux épaules de Sylvie, ses ongles s'enfonçant dans sa peau.

— Regarde-moi, dit Sylvie. Regarde-moi quand tu jouis.

Élise ouvrit les yeux. Elle vit le visage de Sylvie au-dessus d'elle, ses yeux verts pleins de tendresse, son sourire bienveillant. Elle sentit la main de Sylvie s'enfoncer en elle, la remplir, l'emporter.

Le plaisir la traversa comme un éclair. Elle cria le nom de Sylvie, son corps se tendant, se cambrant, s'abandonnant.

Et quand l'orgasme s'apaisa, elle pleura encore, mais cette fois, c'était des larmes de gratitude.

Elles restèrent allongées sur le canapé, leurs corps nus enlacés, la lumière d'hiver les enveloppant d'une douceur froide. Élise sentait la respiration de Sylvie contre sa joue, le battement de son cœur contre le sien.

— Pourquoi tu fais ça ? demanda Élise. Pourquoi tu es si gentille avec moi ?

— Parce que tu as besoin de quelqu'un pour te montrer que tu es digne d'être aimée, dit Sylvie.

— Tu es thérapeute, même au lit ?

Sylvie rit.

— Non, je suis une femme qui a vu une autre femme se cacher trop longtemps.

Élise se blottit contre elle, son visage enfoui dans son cou. Elle se sentait en sécurité. Protégée.

— Je ne veux plus prendre de photos, dit-elle. Pas de toi. Pas de moi. Pas de personne.

Sylvie caressa ses cheveux.

— Alors qu'est-ce que tu veux faire ?

— Vivre, dit Élise. Juste vivre. Avec toi.

Sylvie la serra plus fort.

— Alors vis.

Elles restèrent ainsi longtemps, nues sous la lumière d'hiver, leurs corps apprivoisés. Le silence du loft était doux, enveloppant, et le temps semblait suspendu.

Élise sentit la main de Sylvie tracer des cercles sur son dos, des vagues, des caresses qui apaisaient toutes ses blessures.

— Je n'ai jamais laissé personne me toucher, dit-elle. Pas comme ça.

— Je sais.

— Comment tu le sais ?

— Parce que ton corps tremble quand je le touche. Pas de peur. D'étonnement.

Élise leva la tête et la regarda. Les yeux de Sylvie étaient doux, ses lèvres entrouvertes.

— Mon corps ne sait pas quoi faire de cette douceur, dit-elle.

— Il va apprendre, dit Sylvie. Pas à pas.

Elle la renversa sur le canapé, se pencha au-dessus d'elle. Sa bouche trouva celle d'Élise, l'embrassa avec une lenteur infinie. Sa main descendit sur sa poitrine, caressa son sein, son mamelon.

Élise sentit le désir renaître, plus calme que la première fois, mais plus profond. Elle ne savait pas que son corps pouvait éprouver cela, cette chaleur qui s'installait sans brûler.

Les doigts de Sylvie glissèrent entre ses cuisses, trouvant le chemin qu'elles connaissaient déjà. Élise gémit, un son doux, presque un chant.

— Laisse-toi aller, murmura Sylvie. N'aie pas peur.

Élise ferma les yeux. Elle sentit la main de Sylvie en elle, lente, mesurée, comme une marée qui montait et descendait. Son corps s'ouvrait, s'abandonnait.

L'orgasme fut plus long à venir, mais quand il arriva, il la submergea tout entière, une vague chaude qui l'emporta loin de toutes ses peurs.

Elle s'accrocha à Sylvie, tremblante, haletante.

— Tu vois, dit Sylvie. Tu es capable de sentir.

Élise sourit, pour la première fois depuis longtemps.

— Oui, dit-elle. Je crois que oui.

Elles s'endormirent enlacées sur le canapé, leurs corps nus couverts par la lumière d'hiver. La lune avait pris la place du soleil, projetant une douce lueur sur leurs peaux.

Quand Élise se réveilla, elle ne savait pas quelle heure il était. Le loft était plongé dans le noir, et Sylvie dormait encore, sa respiration douce et régulière contre sa joue.

Elle se leva silencieusement. Elle regarda son appareil photo posé sur la table. Pendant un instant, elle eut envie de le prendre, de photographier Sylvie endormie, nue, vulnérable.

Mais elle ne le fit pas.

Elle retourna vers le canapé, s'allongea contre Sylvie, sa main posée sur son ventre. Elle sentit la chaleur de sa peau, le pouls de sa vie.

Elle n'avait plus besoin de photographier. Elle n'avait plus besoin de capturer la beauté dans des images. Elle voulait la vivre. La toucher. La sentir.

Elle enfouit son visage dans les cheveux de Sylvie, inspira son odeur.

— Je t'aime, murmura-t-elle.

Elle n'avait jamais dit ça à personne. Pas comme ça.

Sylvie ouvrit les yeux, lentement. Elle sourit.

— Je t'aime aussi, dit-elle.

Elle caressa la joue d'Élise.

— Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

Élise réfléchit. Il n'y avait pas de réponse simple. Pas un seul moment, pas une seule révélation. C'était un chemin, une série de pas.

— La photo, dit-elle. C'était une barrière. Je me cachais derrière l'appareil. Mais avec toi, je n'ai plus voulu me cacher.

Sylvie posa un baiser sur son front.

— Alors ne te cache plus.

Elles restèrent allongées, leurs corps mêlés, leurs souffles confondus. La nuit s'écoula, lente et douce.

Quand le soleil se leva, Élise se leva, s'habilla. Mais elle ne boutonna pas sa chemise. Elle laissa le tissu flotter sur sa peau.

— Tu vas où ? demanda Sylvie.

— Nulle part, dit Élise. Je vais juste vivre.

Elle s'approcha du canapé, s'agenouilla devant Sylvie. Elle posa sa main sur sa joue, l'embrassa doucement.

— Je vais arrêter la photographie, dit-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que j'ai passé ma vie à regarder les autres vivre. Je veux vivre moi-même.

Sylvie sourit.

— Et tu vas faire quoi, à la place ?

Élise réfléchit.

— Je ne sais pas encore. Mais je veux que tu sois là.

— Je serai là, dit Sylvie.

Élise se blottit contre elle.

Elle se sentait légère.

Elle se sentait libre.

Et pour la première fois de sa vie, elle n'avait pas peur.







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Les Baigneuses de Minuit (nouvelle)

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Les Baigneuses de Minuit





La route de terre cahotait sous les pneus, secouant la vieille voiture dans un bruit de graviers et de branches. Camille tenait son sac contre sa poitrine, ses doigts blancs serrés autour de la bandoulière. Elle regardait par la fenêtre la masse sombre des pins défiler, rythmée par les phares qui découpaient des ombres mouvantes.

— On arrive bientôt.

Noémie avait la voix calme, comme si elle conduisait vers un supermarché et non vers une plage déserte en pleine nuit. Camille sentit son estomac se nouer un peu plus.

— Il n'y a personne à cette heure-ci, dit Noémie. C'est pour ça que j'ai choisi minuit.

Camille hocha la tête. Elle n'arrivait pas à parler. Ses dents claquaient légèrement, et elle n'était pas sûre que ce soit à cause du froid.

La voiture s'arrêta au bout du chemin, là où le sable succédait aux graviers. Noémie coupa le moteur. Le silence tomba comme une couverture. Camille entendait son propre cœur battre, les vagues au loin, un cri d'oiseau nocturne.

— Viens, dit Noémie en ouvrant sa portière.

Camille sortit à son tour, ses jambes molles. L'air marin la frappa, salé, frais, chargé d'iode. Elle frissonna. La lune était pleine, énorme, suspendue au-dessus de l'eau comme une pièce d'argent. La plage s'étendait à perte de vue, vide, immense, baignée dans une lumière laiteuse. Les vagues venaient mourir sur le sable avec un murmure régulier, hypnotique.

Noémie retira ses sandales. Elle le fit avec une lenteur délibérée, comme si elle se préparait à une cérémonie. Camille la regarda, fascinée. Noémie était grande, ses bras fuselés, sa peau hâlée par des années de plein air. Elle portait une robe légère qui flottait autour de ses hanches comme une seconde peau.

— Tu veux que je t'aide ?

Camille déglutit. Elle avait la gorge sèche.

— Je... je ne sais pas si je peux.

Noémie s'approcha, posa une main sur son épaule. La chaleur de sa paume traversa le tissu de la chemise de Camille.

— Il n'y a rien à craindre, dit Noémie. La nuit est notre amie. La lune est notre témoin. Et la mer ne juge personne.

Camille ferma les yeux. Elle entendait le souffle de Noémie, le bruissement de la robe qui tombait sur le sable. Quand elle les rouvrit, Noémie était nue devant elle.

Son corps était un poème écrit dans la lumière argentée. Les muscles longs de ses cuisses, la courbe douce de ses hanches, ses seins pleins qui se soulevaient au rythme de sa respiration. Elle n'avait pas honte. Elle était comme une statue grecque, une déesse sortie des flots.

— À ton tour, dit Noémie en tendant la main.

Camille sentit ses doigts trembler en saisissant l'ourlet de sa chemise. Elle l'enleva trop vite, comme si elle arrachait un pansement. Le froid la gifla, et elle croisa les bras sur sa poitrine.

— Ne te cache pas, murmura Noémie. Laisse-toi voir.

Camille obéit. Elle baissa les bras, les laissa tomber le long de son corps. La lune caressa sa peau claire, ses seins petits et ronds, le duvet blond sur son ventre, l'ombre entre ses cuisses. Elle se sentit nue, vulnérable, exposée à l'immensité du ciel.

Noémie avança, prit sa main.

— Viens.

Elles marchèrent vers l'eau, leurs pieds s'enfonçant dans le sable humide. Camille sentit la texture granuleuse sous ses plantes, la fraîcheur du soir. Noémie ne la lâchait pas. Ses doigts étaient chauds, solides, comme une ancre.

L'eau les atteignit d'abord aux chevilles, froide et salée. Camille haleta. Noémie rit doucement.

— On s'habitue, promit-elle.

Elles avancèrent ensemble, pas à pas. L'eau monta jusqu'aux genoux, puis aux cuisses. Camille sentait la marée l'effleurer, caresser son ventre, lécher ses seins. La lune se reflétait à la surface, brisée par les vagues en milliers d'éclats d'argent.

Noémie s'arrêta là où l'eau lui arrivait à la taille. Elle se tourna vers Camille, ses yeux brillants dans la pénombre.

— Comment tu te sens ?

Camille réfléchit. Elle aurait dû avoir peur, avoir froid, avoir honte. Mais non. Il n'y avait que l'eau qui la portait, la lune qui la regardait, et Noémie qui la tenait.

— Libérée, murmura-t-elle.

Noémie sourit. Ses mains quittèrent les poignets de Camille pour remonter le long de ses bras, de ses épaules, de sa nuque. Elles étaient chaudes malgré l'eau, et leur contact fit naître un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid.

— Tu es belle, dit Noémie. Je le savais.

Camille sentit ses joues s'empourprer. Elle n'était pas habituée aux compliments. Sa peau claire se couvrait souvent de rougeur, comme si elle trahissait ses émotions. Mais là, dans l'obscurité, elle n'avait pas à les cacher.

Noémie l'attira contre elle. Leurs corps nus se rencontrèrent sous l'eau, chauds l'un contre l'autre. Camille sentit la poitrine de Noémie se presser contre la sienne, ses cuisses glisser entre les siennes, son souffle chaud sur sa joue.

— Je peux t'embrasser ? demanda Noémie.

Camille hocha la tête.

Les lèvres de Noémie étaient douces, salées de l'océan. Elles effleurèrent les siennes d'abord, comme une question. Puis elles s'appesantirent, s'écartèrent pour laisser passer sa langue. Camille gémit, un son qu'elle ne se connaissait pas.

La sensation était infinie. La chaleur de Noémie contre sa peau glacée, l'eau qui dansait autour d'elles, les vagues qui les bousculaient doucement, les poussant l'une contre l'autre. Camille sentait le corps de Noémie onduler contre le sien, ses hanches, ses seins, ses cuisses. Elle sentait le désir monter en elle comme une marée.

Noémie descendit le long de sa mâchoire, de sa gorge, de sa clavicule. Elle laissa un baiser sur le haut de son sein, puis autour de son mamelon durci par le froid. Camille sentit un frisson la traverser, plus intense que les vagues.

— J'ai envie de te toucher, murmura Noémie. Est-ce que tu veux ?

Camille sentit son cœur battre plus fort. Elle n'avait jamais fait ça. Elle n'avait jamais laissé une femme la toucher comme ça, sous les étoiles, dans l'eau salée.

— Oui, dit-elle. S'il te plaît.

La main de Noémie glissa entre leurs corps. Elle était chaude, plus chaude que l'eau, et ses doigts trouvèrent le creux entre les cuisses de Camille. Le contact fit sursauter la bibliothécaire, un cri étranglé s'échappa de ses lèvres.

Noémie sourit contre sa joue.

— Laisse-toi aller, murmura-t-elle. La mer te porte.

Ses doigts s'enfoncèrent doucement. Camille sentit d'abord la pression, puis l'intrusion, puis un plaisir qui naissait au creux de son ventre, plus brûlant que l'eau ne l'était froide. Elle s'accrocha aux épaules de Noémie, ses ongles s'enfonçant dans la peau hâlée.

— Oui, dit Noémie. C'est ça. Respire.

Camille inspira, et l'air marin lui brûla les poumons. Les doigts de Noémie allaient et venaient en elle, trouvant son rythme, épousant ses mouvements. La lune dansait sur l'eau, les vagues se brisaient autour d'elles, et le plaisir grandissait, plus fort que le froid, plus fort que la peur.

Elle sentit son corps se tendre, son ventre se contracter, un cri monter dans sa gorge. Elle le laissa s'échapper, un son rauque et sauvage qui se mêla au bruit de l'océan. La jouissance la traversa comme un éclair, projetant des vagues de chaleur dans tout son corps.

Elle flotta, légère, contre Noémie. Ses jambes tremblaient. Ses doigts s'accrochaient toujours à ses épaules, comme si elle allait couler sans elle.

Noémie l'embrassa sur le front.

— Bienvenue, dit-elle. Bienvenue dans ton propre corps.

Camille pleura. Pas de tristesse, non. Des larmes de libération, de gratitude, d'abandon. Elle n'avait jamais su que son corps pouvait éprouver cela. Elle n'avait jamais su que l'eau, la lune et une femme pouvaient faire fondre toutes les barrières.

Elles restèrent longtemps ainsi, enlacées dans l'eau froide, leurs corps se réchauffant l'un l'autre. Les vagues les berçaient doucement, les étoiles tournaient au-dessus d'elles, et le temps semblait suspendu.

Quand Camille eut fini de frissonner, Noémie l'entraîna vers le rivage.

— Viens, dit-elle. Il ne faut pas attraper froid.

Elles marchèrent hors de l'eau, leurs corps ruisselants, la lune les moulant d'argent. Le sable était doux sous leurs pieds, tiède encore de la chaleur du jour. Noémie étendit un drap sur le sable, près d'une dune.

— Allonge-toi, dit-elle.

Camille obéit. Elle s'étendit sur le dos, le drap doux contre sa peau humide. Elle regarda le ciel étoilé, la lune si proche qu'elle semblait pouvoir la toucher. Noémie s'allongea à côté d'elle, tournée vers elle, sa main posée sur son ventre.

— Alors, demanda Noémie. Qu'est-ce que tu ressens ?

Camille resta silencieuse un moment. Elle sentait encore les vagues battre dans sa poitrine, la chaleur du plaisir brûler entre ses cuisses, la présence de Noémie contre elle.

— Je suis vivante, dit-elle enfin. Je n'ai jamais senti ça avant.

Noémie sourit. Sa main caressa le ventre de Camille, traçant des cercles sur sa peau.

— Ce n'était que le début, dit-elle. On peut aller plus loin.

Camille tourna la tête vers elle. La lune éclairait le visage de Noémie, creusant ses pommettes, faisant briller ses yeux. Elle était belle, plus belle que toutes les statues qu'elle avait pu voir. Elle était réelle, chaude, vivante.

— Plus loin comment ? demanda Camille.

Noémie se pencha sur elle. Sa bouche trouva la sienne, l'embrassa avec une lenteur infinie. Sa main descendit sur sa poitrine, caressa son sein durci, son mamelon. Camille sentit le désir renaître, aussi brûlant que l'eau avait été froide.

— Je vais te montrer, murmura Noémie.

Elle se déplaça, s'agenouilla entre les cuisses de Camille. Ses mains écartèrent doucement ses jambes, les exposant à l'air frais de la nuit. Camille sentit son souffle sur sa peau, chaud malgré la brise.

— Je n'ai jamais fait ça, dit-elle. Pas avec une femme.

Noémie posa un baiser sur l'intérieur de sa cuisse.

— Alors laisse-moi être la première.

Sa bouche descendit, ses lèvres trouvant le creux entre les cuisses de Camille. Le contact fut un choc, un éblouissement. Camille sentit la langue de Noémie glisser sur elle, lente, précise, brûlante. Elle arqua le dos, cria, ses doigts s'enfonçant dans les cheveux de Noémie.

Noémie ne pressait pas. Elle prenait son temps, goûtant chaque pli, chaque frémissement. Camille sentait le plaisir monter en elle, plus lent que dans l'eau mais plus profond, comme une marée qui gonflait dans son ventre.

— S'il te plaît, murmura-t-elle. S'il te plaît...

Noémie accéléra, sa langue trouvant le rythme qu'il fallait. Camille sentit ses muscles se tendre, son ventre se contracter, le cri monter. Elle le laissa s'échapper, long, rauque, brisé. Le plaisir la submergea, plus intense que le premier, la laissant haletante sur le drap.

Noémie remonta le long de son corps, ses lèvres salées, son sourire éclatant.

— C'était bien ? demanda-t-elle.

Camille rit, un rire qui se brisa en sanglot.

— Oui, dit-elle. Oui, c'était incroyable.

Noémie l'enlaça. Elles restèrent allongées, leurs corps nus pressés l'un contre l'autre, le drap doux sous elles, le ciel étoilé au-dessus.

Camille sentit les doigts de Noémie tracer des motifs sur son dos, des cercles, des vagues, des caresses sans fin.

— Pourquoi moi ? demanda-t-elle.

Noémie la regarda, ses yeux brillants de tendresse.

— Parce que tu étais prête, dit-elle. Parce que je t'ai vue, la première fois que tu es entrée dans mon cours de yoga. Tu avais l'air perdue, mais pas cassée. Je me suis dit que peut-être, un jour, tu aurais besoin de quelqu'un pour te montrer la voie.

Camille se blottit contre elle.

— Je n'ai jamais eu besoin de quelqu'un, dit-elle. Je ne sais pas comment le dire.

— Tu viens de le faire, dit Noémie. Tu es venue. Tu t'es déshabillée. Tu t'es baignée. Tu m'as laissée te toucher. Tu as crié. C'est tout ce que je voulais.

Camille se tut. Elle regarda les étoiles, la lune, les vagues qui venaient mourir sur le sable. Elle sentit le corps de Noémie contre le sien, chaud et solide.

— Et après ? demanda-t-elle. Demain, qu'est-ce qu'on fait ?

Noémie posa un baiser sur son épaule.

— Demain, on se lève, on se rhabille, on rentre en ville. Tu retournes à ta bibliothèque, moi à mon studio. Mais si tu veux, on pourra recommencer.

— Recommencer quoi ?

Noémie sourit.

— Tout. La route. La plage. L'eau. La lune. Tout.

Camille sentit son cœur se gonfler.

— Oui, dit-elle. Oui, je veux bien.

Elles restèrent allongées sur le sable, nues sous les étoiles, jusqu'à ce que l'aube blanchisse l'horizon. Le ciel passa du noir au bleu nuit, puis au violet, puis à l'orange pâle. La lune s'effaça, et le soleil se leva sur l'océan, un immense disque de feu.

Camille se tourna vers Noémie. Elle avait le visage éclairé par la lumière naissante, ses yeux profonds, son sourire calme. Elle tendit la main.

— Il est temps de rentrer.

Camille prit sa main, se leva. Le sable collait à sa peau, l'air était frais, et elle se sentait vivante.

Elle enfila sa chemise, mais elle ne la boutonna pas. Elle laissa l'air caresser sa peau, la lumière l'habiller.

Noémie la regarda, un sourire aux lèvres.

— Tu as changé, dit-elle.

Camille hocha la tête.

— Oui. J'ai changé.

Elles remontèrent vers la voiture, leurs pas laissant des empreintes sur le sable. Camille s'arrêta un instant, regarda derrière elle. La plage était vide, la mer calme, le soleil haut.

Elle sourit.

Et elle sut qu'elle reviendrait.





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La Résidence Moon - Chapitre 10 (roman)

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La Résidence Moon 

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Chapitre 10 - Le Jardin Suspendu




L’aube n’était encore qu’une lueur de zinc fondu au-dessus des toits quand Marco commença sa ronde extérieure. Dans la cour intérieure de la Résidence Moon, l’air stagnait, lourd de l’humidité minérale qui s'échappait des murs de béton brut. Cet encaissement architectural, conçu par les bâtisseurs des années soixante-dix pour offrir un havre de calme à l’écart du fracas de la ville, ressemblait ce matin-là à un puits d’ombre. Marco recula de quelques pas vers le centre du pavage, renversant la tête pour balayer du regard la verticale de la série C. C’est alors qu’il le vit : un jaillissement de vert sombre, une cascade désordonnée de feuillage et de lianes ligneuses qui s’échappait du balcon du huitième étage pour venir draper la façade.
La végétation était si dense qu’elle avait entièrement englouti le garde-corps du 08C, descendant en draperies lourdes jusqu'à voiler presque totalement la baie vitrée de l'appartement du septième. Les vrilles d'un lierre vigoureux s'accrochaient aux interstices du crépis, tandis que des branches d'hybride de glycine et de chèvrefeuille sauvage descendaient en ballottes menaçantes, alourdies par la rosée matinale. Si un coup de vent violent venait à balayer la cour, ou si la structure en bois des bacs cédait sous le poids de la terre détrempée, des pots entiers risquaient de s'effondrer sur le pavé, huit étages plus bas. Marco fronça les sourcils. Dans un immeuble où le Cabinet Valmont imposait une rature rectiligne à la moindre ligne de fuite, ce débordement végétal tenait de l'hérésie.
Le gardien remonta à sa loge pour y saisir sa sacoche de cuir, son sécateur de précision à long manche, une scie d'élagage pliable et une paire de gants de toile renforcée. Il s'assura que le trousseau de clés "Passe" pendait à son crochet habituel et prit l'ascenseur B. La cabine vitrée s'éleva sans secousse, lui offrant une vue plongeante sur la grille des paliers qui défilaient dans une régularité de ruche. Arrivé au huitième étage, Marco s'engagea dans le couloir de la série C. L'atmosphère y était singulièrement différente de celle des autres niveaux. L'odeur de cire synthétique et de moquette neuve cédait la place à un parfum tenace d'humus, d'eau stagnante et d'infusion de thym.
Il s'arrêta devant la porte sombre du 08C. La plaque de cuivre fixée au-dessus de la serrure portait un nom presque effacé par les décapages successifs : Mme B. Duval. Marco frappa trois coups mesurés contre le panneau massif.
Un silence pesant s'installa, seulement troublé par le bourdonnement lointain des gaines de ventilation. Puis, un bruit de verrous glissant dans leurs gâches se fit entendre. La porte s'entrouvrit prudemment, retenue par une chaînette d'acier terni. Dans l'entrebâillement apparut le visage d'une femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux gris tirés en un chignon strict. Elle portait un tablier de lin sombre sur un chemisier simple, et ses yeux fatigués balayèrent les outils de Marco avec une méfiance instinctive.
— Bonjour, Madame. Je suis Marco, le gardien de la résidence. Je viens au sujet des plantes du balcon. La végétation commence à poser un problème de sécurité pour la cour intérieure, et elle occulte complètement la lumière de l'appartement du dessous.
La femme sembla se crisper, prête à opposer un refus, mais une voix fluette, haut perchée mais singulièrement timbrée, s'éleva du fond du couloir de l'appartement.
— Laisse entrer ce jeune homme, Hélène. Nous savons très bien que mes glycines ont encore une fois dépassé les bornes.
La femme plus âgée soupira, retira la chaînette et s'effaça pour laisser passer le gardien. En franchissant le seuil du 08C, Marco eut le sentiment de traverser une frontière invisible. Alors que le reste de la Résidence Moon s'efforçait d'afficher la modernité glacée du verre et de l'acier brossé, cet appartement semblait avoir conservé la mémoire vivante de l'époque où la tour avait été érigée. Le parquet de chêne massif craquait sous ses pas, couvert de tapis persans aux teintes passées. Les murs étaient tapissés d'un papier peint à motifs floraux un peu jauni, et une odeur de verveine et de papier ancien imprégnait l'air.
Au centre d'un grand salon baigné d'une lumière verte et filtrée, assise dans un fauteuil à oreilles garni de velours grenat, se tenait Madame Berthe Duval. Âgée de huitante-cinq ans, la doyenne de l'immeuble avait une taille minuscule, presque frêle, mais son regard d'un bleu délavé conservait une étincelle d'une vive intelligence. Une couverture de laine posée sur ses genoux, elle observait Marco avec un sourire indulgent où se mêlaient la malice et une pointe de fierté nostalgique.
— Bonjour, Monsieur le Gardien, dit-elle en désignant du menton la baie vitrée qui s'ouvrait sur la terrasse. Ne m'engueulez pas trop vite. C'est le problème quand on plante des choses vivantes dans un monde de béton : elles s'obstinent à vouloir grandir.
— Bonjour, Madame Duval, répondit Marco en s'inclinant légèrement avec un respect spontané. Je ne viens pas pour vous engueuler. Mais le feuillage a recouvert le garde-corps et commence à s'effondrer chez vos voisins du septième. Si une branche casse, c'est l'accident garanti. Je dois tailler ce qui dépasse de la balustrade.
— Je sais, je sais... Hélène, ma fille, me répète la même chose chaque matin, mais mes jambes ne me permettent plus de sortir sur le balcon avec un sécateur. Et Hélène a peur du vide. Allez-y, faites votre travail. Mais je vous en prie, coupez avec discernement. Ces plantes ont cinquante ans. Elles ont connu les fondations de cet endroit.
Marco hocha la tête et franchit le double vitrage pour sortir sur le balcon. L'espace était une véritable jungle suspendue. Des bacs en béton moulé, intégrés à l'architecture d'origine de la tour, débordaient de terre noire et riche. Des souches épaisses comme des troncs d'arbustes s'y contorsionnaient, projetant des réseaux de branches noueuses qui formaient une voûte végétale au-dessus de sa tête. L'air y était frais, saturé d'humidité et du bourdonnement de quelques abeilles perdues à cette hauteur.
Pendant plus d'une demi-heure, Marco travailla avec méthodologie. S'agrippant d'une main à la structure de béton, il coupait les lianes trop longues, dégageait les prises d'air et taillait les sarments qui s'étaient aventurés vers le niveau inférieur. Chaque coup de sécateur libérait un parfum âcre d'écorce et de sève. Il rassemblait les résidus au sol, veillant à ne rien laisser tomber dans le vide. De l'intérieur du salon, à travers la vitre laissée entrouverte, Madame Berthe l'observait sans dire un mot, bercée par le claquement régulier de la lame de métal.
Lorsqu'il eut fini de dégager la perspective et de sécuriser la balustrade, Marco balaya soigneusement les dalles de la terrasse. Le résultat était net : la lumière du jour s'engouffrait à nouveau vers le septième étage, tandis que le balcon du 08C conservait sa couronne de verdure, simplement domestiquée.
Alors qu'il s'apprêtait à prendre sa sacoche pour faire ses adieux, Hélène réapparut, portant un plateau sur lequel reposaient une théière en porcelaine et deux tasses.
— Maman souhaite que vous preniez un thé avant de redescendre, dit-elle d'un ton neutre qui ne laissait guère de place au refus. C'est sa façon de vous remercier d'avoir épargné ses pieds de vigne.
Marco jeta un coup d'œil à sa montre de poche. La loge pouvait attendre quelques minutes ; l'immeuble était calme et les moniteurs ne signalaient aucune anomalie. Il posa ses outils près de l'entrée et vint s'asseoir sur une chaise de bois cannée que la vieille dame lui désignait d'un geste bienveillant.
— Vous faites du bon travail, Marco, dit Madame Berthe en versant le liquide fumant dans les tasses. Je vous observe depuis ma fenêtre quand vous balayez le parvis le matin. Vous avez cette façon de marcher qui appartient aux hommes qui écoutent les bâtiments. Les derniers gardiens que le Cabinet Valmont nous a envoyés ne voyaient dans cette tour qu'un empilement de m2 à louer. Ils ne comprenaient pas que la Résidence Moon a une mémoire.
— Un immeuble reste de la pierre et des tuyaux, Madame Duval, répondit doucement Marco en prenant la tasse qu'elle lui tendait. Ce sont les gens qui y vivent qui font la mémoire.
— Oh, les gens passent, mais les murs gardent tout, rétorqua-t-elle avec une lueur d'amusement dans les yeux. J'ai emménagé ici en octobre 1974. J'avais trente-cinq ans. Mon mari était l'un des ingénieurs qui avaient participé au coulage de la structure en béton armé. À l'époque, la tour s'appelait simplement "Le Bélier". Il n'y avait pas de caméras, pas de badges magnétiques, pas ce vernis de marbre prétentieux dans le hall. Ce n'était que du brut, du projet, de l'espoir.
Elle fit un signe à sa fille, qui se dirigea vers un secrétaire en acajou au fond de la pièce. Hélène en tira trois épais albums à la reliure de cuir usé et les posa délicatement sur la petite table basse, entre la théière et les tasses.
— Regardez ceci, Marco. C'est l'histoire que votre syndic aimerait bien effacer pour vendre ses appartements au prix du diamant.
Madame Berthe ouvrit le premier album. Des photographies en noir et blanc, aux coins légèrement cornés, révélèrent le chantier de la Résidence Moon. Marco se pencha, fasciné. Il vit la fosse béante à l'emplacement de l'actuel sous-sol S-2, les grues monumentales se détachant sur le ciel, et le squelette de béton qui s'élevait étage par étage. Sur l'un des clichés, un groupe d'hommes en casque de chantier posait fièrement devant ce qui allait devenir la loge du gardien.
— Mon mari est celui de gauche, murmura-t-elle en pointant un doigt tremblant sur un homme jeune au sourire confiant. Et là, c'était le premier occupant du 20A. Vous savez qui c'était ? Un architecte utopiste qui voulait créer une communauté verticale. Il avait imaginé que le toit-terrasse deviendrait un potager commun pour tous les résidents. Il organisait des banquets là-haut chaque été. On montait avec nos bouteilles de vin et nos enfants.
Marco tourna la page. Les images en couleur des années quatre-vingt prirent le relais. La tour s'était habillée de ses baies vitrées modernes, mais les photographies racontaient une tout autre histoire que celle du luxe impersonnel d'aujourd'hui. On y voyait des fêtes d'immeuble dans le hall, des résidents en vêtements de l'époque riant ensemble autour de grandes tables installées là où se trouvait maintenant le comptoir de marbre étanche de la loge.
— Que s'est-il passé pour que tout cela disparaisse ? demanda Marco, captivé par cette métamorphose.
— La spéculation, mon cher ami, répondit la vieille dame en secouant tristement la tête. Vers le milieu des années 90, les anciens propriétaires ont commencé à vendre. Le quartier a changé de valeur. Le Cabinet Valmont a racheté les lots uns par uns, imposant des règlements de plus en plus stricts, interdisant le bruit, interdisant l'affichage, fermant l'accès au toit. Ils ont transformé une maison collective en une ruche d'anonymes où l'on paye très cher le droit de ne jamais croiser son voisin.
Elle tourna encore quelques pages, s'arrêtant sur une série de clichés représentant l'appartement 07C. Marco se redresse imperceptiblement, l'attention soudainement aiguisée. L'image montrait une grande pièce baignée de soleil, meublée d'une bibliothèque imposante et de tableaux abstraits.
— Le 07C... murmura Marco. Vous vous souvenez de ceux qui y habitaient ?
— Comment oublier ? C'était le professeur Morand et sa femme. Un homme d'une culture immense, mais d'une discrétion absolue. Il travaillait pour le ministère des Affaires Étrangères. Pendant des années, nous avons vu défiler chez lui des gens étranges, des diplomates, des traducteurs, parfois des hommes qui arrivaient en pleine nuit avec des dossiers sous le bras. Quand il est mort, il y a une dizaine d'années, le syndic n'a jamais réussi à remettre la main sur ses héritiers. L'appartement est resté sous scellés, puis il a été racheté par une société de recouvrement anonyme. C'est depuis ce jour-là que le 07C est censé être vide... mais les vieux murs racontent d'autres choses, n'est-ce pas ?
Marco ne répondit pas, se contentant d'un hochement de tête silencieux. Il revit en pensée le sifflement d'eau chaude au sous-sol et les consommations d'électricité anormales qu'il avait notées sur ses registres. La mémoire de Madame Berthe ne faisait que confirmer ce que son instinct de Shérif soupçonnait déjà : le 07C n'avait jamais cessé d'être une planque stratégique, un lieu de passage toléré par l'administration ou utilisé par des forces invisibles.
Madame Berthe passa au dernier album, plus mince. Elle s'arrêta sur une photo du 14B, prise lors de l'inauguration du réseau de télécommunications de la tour dans les années deux mille.
— Là, c'est l'étage des machines, dit-elle d'une voix plus basse. Quand la première société informatique s'est installée au quatorzième, ils ont fait renforcer les planchers avec des poutres d'acier pour supporter le poids des équipements. Mon mari m'avait dit que le 14B et le 01C avaient été reliés par une gaine technique réservée, une conduite aveugle qui ne passe pas par les tableaux généraux de l'immeuble. À l'époque, ils disaient que c'était pour des raisons de sécurité industrielle. Aujourd'hui, je me demande bien ce qui se transmet dans ces tuyaux.
Marco retint son souffle. L'information était capitale. Ainsi, l'installation soudaine d'Hassan Chammari au 01C avec ses caisses de matériel lourd et ses structures en acier n'était pas un fait isolé. Elle s'inscrivait dans un réseau physique préexistant, conçu des décennies plus tôt au cœur même de la structure du bâtiment. La Résidence Moon n'était pas seulement une juxtaposition de secrets individuels ; elle possédait une anatomie clandestine, des liaisons invisibles que seul le temps avait recouvertes de poussière.
— Vous voyez, Marco, reprit Madame Berthe en refermant doucement l'album de cuir, les jeunes gens comme cette petite Léa du 04B ou cette pauvre Hélène du 5A croient qu'elles sont les premières à vivre leurs drames ici. Elles ne savent pas que ces murs ont déjà tout bu : les passions, les faillites, les trahisons et les départs clandestins. La tour absorbe tout. Elle est faite pour durer plus longtemps que nos petites exécutions quotidiennes.
— Et vous, Madame Duval ? Pourquoi être restée alors que tous les autres sont partis ?
La doyenne tourna son regard vers la baie vitrée. À travers les géraniums et les lianes de chèvrefeuille qu'il venait de tailler, la lumière du matin inondait le salon d'un éclat serein.
— Parce que j'ai planté ce jardin quand mon mari est mort, dit-elle simplement. Le syndic a essayé dix fois de me faire enlever mes bacs. Ils ont envoyé des lettres recommandées, des menaces d'amendes, des sommations d'huissiers. Mais je suis la seule ici à avoir vu couler le premier mètre cube de béton de cette fondation. Ils peuvent changer les serrures du hall et installer leurs caméras partout, Marco : tant que mes plantes enfonceront leurs racines dans ce balcon, c'est moi qui serai chez moi, et ce sont eux qui ne seront que de passage.
Hélène s'avança silencieusement et posa une main affectueuse sur l'épaule de sa mère. Le temps semblait s'être arrêté dans ce salon du huitième étage, suspendu entre la mémoire d'un monde disparu et la rigueur du présent.
Marco se leva lentement. Il se sentait investi d'une responsabilité nouvelle. Il n'était plus seulement le gardien payé par le Cabinet Valmont pour maintenir l'ordre et passer le balai sur le marbre du hall. Il était désormais le dépositaire des clés de la mémoire de la Résidence Moon. Les récits de Madame Berthe venaient d'éclairer d'un jour nouveau les pièces du puzzle qu'il assemblait chaque jour depuis sa loge.
— Je vous remercie pour le thé, Madame Duval, et pour cette histoire, dit-il en remettant sa casquette. Je repasserai au mois de septembre pour vérifier que la glycine ne s'attaque pas aux gouttières de la toiture.
— Comptez sur moi pour vous attendre, Marco, répondit la vieille dame avec un rire léger. Et si le syndic vous cherche des querelles pour avoir perdu votre temps chez une vieille folle, dites-leur que vous étiez en train de protéger les fondations. Ils n'y comprendront rien, mais cela les occupera un moment.
Marco ramassa sa sacoche, son sécateur et sa scie. Hélène le raccompagna jusqu'au palier dans un silence respectueux, lui adressant un signe de tête reconnaissant avant de refermer la porte lourde du 08C.
Sur le palier, l'odeur d'humus et de verveine s'estompa rapidement, remplacée par le parfum neutre de la résine synthétique. Marco attendit l'ascenseur de service. En montant dans la cabine vitrée pour redescendre vers le rez-de-chaussée, il jeta un coup d'œil par la vitre latérale qui donnait sur la cour intérieure. Le balcon du 08C arborait désormais une ligne propre, une architecture végétale maîtrisée mais toujours indomptable, fièrement accrochée au flanc de la géante de béton.
De retour dans sa loge, Marco posa ses outils dans le placard technique. Le hall de marbre était désert, baigné par la lumière crue des néons du plafond. Les moniteurs de surveillance continuaient de faire défiler leurs images grises et silencieuses : le garage S-1, la rampe d'accès, le 14B, le 01C de Chammari. Mais Marco ne les regardait plus de la même façon. Derrière chaque angle mort, derrière chaque câble de caméra, il devinait désormais la présence des fantômes du passé et les conduites cachées qui reliaient les époques.
Il ouvrit son grand registre de cuir noir. Il passa la page consacrée à l'entretien des vannes de chauffage et s'arrêta à la ligne du huitième étage. D'une écriture droite, appliquée, il inscrivit : « 08C : Taille de sécurité de la végétation de façade effectuée. Drainage et ancrages des bacs conformes. Entretien de la mémoire de la tour assuré avec Mme Berthe Duval. »
Il referma le carnet avec un bruit mat qui résonna dans la loge. Dehors, la ville continuait de s'agiter, mais au cœur de la Résidence Moon, le jardin suspendu du huitième étage continuait de faire battre le pouls invisible d'un monde que le marbre ne parviendrait jamais tout à fait à étouffer. Marco reprit sa place derrière le comptoir de chêne, prêt à veiller sur la ruche pour le reste de la journée, fort des secrets qu'une doyenne de 85 ans venait de déposer entre ses mains.






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محميحو المهدي، صاحب العصير والرّمان وبول البعير المعتّق (مسرح)

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محميحو المهدي، صاحب العصير والرّمان وبول البعير المعتّق

التلفزيون المحلي - تغطية خاصة: "تائه من العصر العباسي في شوارع تل أبيب!"

[المذيعة - من داخل الاستوديو]:
"أهلاً بكم. في حدث يُصنّف كأغرب خطأ جغرافيا في التاريخ البشري، استيقظ سكان حي 'فلورنتين' بوسط تل أبيب صباح أمس على اهتزازات أرضية خفيفة، ظنها الجميع زلزالاً، ليتبين أنها عملية خروج مفاجئة لمخلوق غريب من إحدى بالوعات الصرف الصحي الرئيسية. المخلوق، الذي يرتدي خرقة غبارية ويُعرف نفسه بـ 'محميحو المهدي'، صرّح بأنه دخل سرداباً في سامراء بالعراق قبل 1200 عام قاصداً الخروج في مكة المكرمة، لكنه أخطأ الاتجاه بسبب غياب خدمات (GPS) تحت الأرض! زميلنا نداف ينقل لنا المشهد ميدانياً."

(تنتقل الكاميرا إلى الشارع. الزحام شديد، وسياج أمني يحيط بكوخين من القصب المتهالك بُنيا فوق البالوعة مباشرة. الناس يتجمهرون ويلتقطون صور 'سيلفي' وهم يمسكون بأنوفهم من شدة الرائحة النتنة).

[المراسل - نداف (يمسك الميكروفون بيده واليد الأخرى تضع كمامة)]:
"نعم، أنا أقف الآن أمام أكثر المعالم إثارة للفضول والسخرية هنا. 'محميحو' لم يكتفِ بالخروج الخاطئ، بل قرر استثمار وقت غيبته الطويلة بإطلاق مشروعه الخاص: أكشاك من القصب! الكوخ الأول يُقدم 'عصير الرمان المهداوي'، والثاني مخصص لـ 'بول البعير المعتق'. لنحاول الحديث معه..."

(يقترب المراسل من كوخ القصب، حيث يظهر 'محميحو' غارقاً في الغبار ويحرك عصا خشبية في سطل صدئ).
[المراسل]:
"سيد محميحو... مرحباً بك في القرن الحادي والعشرين. كيف حدث هذا الخطأ الجغرافي الفادح؟"
[محميحو - ينظر بريبة ويحك لحيته المليئة بالقمل]:
"ويحكم! أين الكعبة؟ أين صحراء مكة؟ لقد حفرتُ طوال اثني عشر قرناً في العتمة! اعتقدتُ أنني أتجه جنوباً، ولكن يبدو أن الطبقة الصخرية تحت الفرات حرفت مساري غرباً... المهم، هل تشترون العصير؟ سطل الرمان معتق منذ أيام المتوكل العباسي!"
(تتحول الكاميرا إلى المارة، حيث تقف عائلة من السياح تضحك وتلتقط الصور).
[سائحة تضحك]:
"إنه مضحك جداً! يشبه معروضات متاحف التاريخ الطبيعي، لكنه يتكلم! أريد التقاط صورة معه وهو يمسك بجرة البول المعتق، لكن الرائحة لا تُطاق حقاً!"
[المراسل - يعود لمخاطبة محميحو]:
"سيد محميحو، الناس هنا يأتون فقط للتفرج عليك كمعلم سياحي أو كحيوان نادِر خرج من حفرة. لا أحد يشتري بضاعتك. العصائر تعفنت، والمعتقات أصبحت مصدر تلوث بيئي وصدرت بحقك مخالفة من بلدية تل أبيب!"
[محميحو - يصرخ بغضب ويحرك مكيال القصب]:
"عجباً لكم ولعدم تقديركم للتراث! هذا ليس تلوثاً، هذا خافق الأرواح ومقوي الأبدان! خلطة سردابية سرية! لم يشترِ مني أحد منذ أمس سوى قطة شاردة شربت مسحة من الرمان وماتت في الحين! أنتم قوم لا تفقهون في التجارة العابرة للعصور!"
[المراسل - ملوحاً للمصمورين]:
"كما تتابعون، المشروع الإمبراطوري لـ 'صاحب العصير والرمان' يبدو أنه يتجه للفشل الذريع. البضاعة فاسدة، الرائحة تزكم الأنوف، والجمهور يتعامل مع المكان كحديقة حيوانات مفتوحة مجانية.
أحد الخبراء يتوقع أن تتدخل الشرطة قريباً لإغلاق دكاني القصب وإعادة 'محميحو' إلى شبكة الصرف الصحي، إلا إذا قرر تعديل الخريطة والحفر مجدداً باتجاه آخر!
كان معكم نداف، لتلفزيون المنطقة، من أمام دكان القصب المكتوب عليه بخط اليد: 'عصير المهداوي... صُنع بعناية تحت الأرض'."





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