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Salma: (2) Le Goût du Sel
Salma ferma la boutique un lundi matin, plus tôt que d’habitude. Elle avait passé les dernières semaines à ajuster des robes de mariée, à sourire à des jeunes femmes qui croyaient encore que le bonheur tenait dans un tissu blanc, et à rentrer chaque soir dans un appartement trop silencieux. La fatigue n’était pas seulement dans ses muscles. Elle était plus profonde, comme une lassitude de soi. Alors elle avait loué, sur un coup de tête, une petite maison blanche à Hammamet, à deux pas de la plage, pour une semaine entière.
La villa était simple : deux chambres, un salon ouvert sur une terrasse, un jardin minuscule où poussaient des bougainvilliers et un figuier. De la terrasse, on entendait la mer. Salma posa ses valises, ouvrit toutes les fenêtres et se déshabilla immédiatement. Elle enfila un peignoir de soie légère et s’assit dehors avec un café. Le soleil de fin d’août était encore fort, mais le vent marin le rendait supportable. Elle ferma les yeux et se dit qu’elle n’avait besoin de personne.
Le lendemain, elle descendit sur la plage tôt. Le sable était encore frais. Elle marcha longtemps, les pieds dans l’eau, en maillot une pièce noir qui soulignait la rondeur de ses hanches et la lourdeur de ses seins. À quarante-six ans, elle n’essayait plus de cacher son corps. Elle le portait comme on porte une histoire. En revenant, elle vit le couple.
Ils étaient installés sous un parasol, un peu plus loin. Lui, brun, épaules larges, une trentaine d’années, lisait un livre. Elle, plus jeune, peut-être vingt-huit ans, cheveux châtains tirés en queue de cheval, peau dorée, riait en lui parlant. Ils se touchaient sans y penser : une main sur une cuisse, des doigts qui s’effleuraient. Salma les regarda une seconde de trop. L’homme leva les yeux. Leurs regards se croisèrent. Il ne sourit pas tout de suite. Il la détailla, lentement, sans gêne. Puis il pencha la tête vers sa compagne et lui dit quelque chose. La jeune femme se retourna. Elle aussi regarda Salma. Il y eut un instant de silence sur la plage, comme si le bruit des vagues s’était éloigné.
Le soir, Salma dîna seule sur sa terrasse. Elle avait acheté du poisson au marché, du pain, des tomates. Elle mangeait lentement quand elle entendit des voix dans le jardin voisin. La maison d’à côté était occupée par le même couple. Ils parlaient français. Elle reconnut l’accent de la région parisienne. Elle sourit dans le noir. Le monde était petit.
Le surlendemain, ils se croisèrent à nouveau sur la plage. Cette fois, c’est la jeune femme qui s’approcha.
— Bonjour. On s’est déjà vus hier, non ?
Sa voix était claire, un peu rauque. Salma hocha la tête.
— Oui. Vous êtes en vacances ?
— Une semaine. Comme vous, on dirait. On s’appelle Sophie et Julien. Et vous ?
— Salma.
Sophie sourit. Ses yeux étaient verts, très clairs.
— Vous êtes seule ?
— Oui.
Julien s’était levé. Il s’approcha, une serviette sur l’épaule. Il était plus grand de près. Son regard était direct, presque insolent, mais il y avait de la chaleur dedans.
— On allait boire quelque chose plus tard, dit-il. Si vous voulez vous joindre à nous…
Salma hésita une seconde. Puis elle accepta.
Ils se retrouvèrent en fin d’après-midi dans un café en bord de mer. Les conversations furent d’abord légères : le travail, les voyages, la chaleur. Sophie parlait beaucoup, riait facilement. Julien écoutait davantage, mais quand il parlait, sa voix était basse, posée. Salma se surprit à le regarder trop longtemps. Elle se surprit aussi à observer la façon dont Sophie posait sa main sur le bras de Julien, la façon dont leurs genoux se touchaient sous la table. Il y avait entre eux une aisance sensuelle, une complicité qui n’avait rien de caché.
Quand la nuit tomba, Julien proposa de rentrer marcher sur la plage. Ils marchèrent côte à côte, Salma au milieu. L’eau était tiède. Sophie enleva sa robe par-dessus sa tête et garda seulement son maillot. Julien fit de même. Salma hésita, puis se débarrassa de sa propre robe. Elle se sentit regardée. Pas jugée. Regardée.
Ils s’arrêtèrent près d’un rocher. Sophie s’assit dans le sable humide. Julien s’accroupit derrière elle et lui massait les épaules. Salma resta debout, les bras croisés sous sa poitrine.
— Vous êtes magnifique, dit soudain Sophie, sans détour. On le pensait tous les deux depuis hier.
Salma sentit la chaleur monter à ses joues, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Vous êtes très directs.
Julien releva la tête. Son regard était sombre maintenant.
— On n’a pas une semaine pour tourner autour. Et on a tous les deux remarqué la façon dont vous nous regardiez.
Le silence qui suivit fut chargé. La mer continuait de monter, de recouvrir leurs pieds. Salma sentit quelque chose se dénouer en elle. Une envie qu’elle n’avait pas nommée depuis longtemps. Elle s’approcha et s’assit à côté de Sophie. Leurs cuisses se touchèrent.
— Et maintenant ? demanda-t-elle simplement.
Sophie se pencha et l’embrassa.
Le baiser fut doux d’abord, exploratoire. Les lèvres de Sophie étaient chaudes, un peu salées. Puis Julien se rapprocha. Il posa une main dans le dos de Salma, l’autre sur la nuque de Sophie. Quand Salma se détacha de Sophie, Julien l’embrassa à son tour. Sa bouche était plus exigeante, plus assurée. Salma gémit contre ses lèvres. Elle sentit les mains de Sophie glisser le long de ses côtes, puis sous le tissu de son maillot, caressant la peau chaude de son ventre.
Ils ne revinrent pas immédiatement à la maison. Ils restèrent là, dans le noir, s’embrassant, se touchant, les vagues léchant leurs jambes. Quand ils se levèrent enfin, le désir était déjà trop fort pour être contenu.
La villa de Salma était la plus proche. Elle les y emmena sans un mot. À peine la porte fermée, Julien la plaqua contre le mur du salon. Il l’embrassait avec une faim qui la fit trembler. Sophie se colla contre son dos, ses seins pressés contre les omoplates de Salma, ses mains qui glissaient devant pour lui caresser les seins à travers le maillot. Salma ferma les yeux. Elle se sentait prise, entourée, désirée de deux côtés à la fois. C’était nouveau. C’était enivrant.
Ils se dirigèrent vers la chambre, laissant un sillage de vêtements humides. Salma se retrouva nue au centre du lit. Sophie et Julien la regardaient. Elle ne se cacha pas. Elle savait ce qu’ils voyaient : un corps mûr, des seins lourds, un ventre légèrement arrondi, des cuisses pleines, la peau marquée par le temps. Elle attendit le jugement. Il ne vint pas.
— Tu es magnifique, répéta Sophie, la voix basse. Vraiment.
Julien s’agenouilla entre les jambes de Salma et les écarta. Il posa sa bouche sur elle sans préambule. Sa langue était chaude, insistante, précise. Salma poussa un cri étouffé. Sophie s’allongea à côté d’elle et l’embrassa, avalant ses gémissements. Une de ses mains pétrissait un sein, le pouce tournant autour du mamelon déjà dur. Salma se sentit partir trop vite. Le plaisir montait en elle comme une vague trop forte. Elle jouis en agrippant les cheveux de Julien, les hanches soulevées, un long gémissement qui se brisa contre la bouche de Sophie.
Julien se redressa, le visage brillant. Il se débarrassa de son boxer. Son sexe était épais, déjà dur. Sophie le prit en main et le guida vers la bouche de Salma. Salma l’accueillit avidement. Elle suça lentement d’abord, savourant le goût de lui, puis plus profondément. Sophie s’était glissée entre les jambes de Salma et l’embrassait là où Julien l’avait quittée. La langue de la jeune femme était plus douce, plus joueuse. Salma gémissait autour du sexe de Julien, les yeux mi-clos, complètement abandonnée.
Quand Julien se retira de sa bouche, il bascula Sophie sur le dos et la pénétra d’un seul coup. Sophie cria. Salma se souleva sur un coude pour regarder. Elle vit le sexe de Julien entrer et sortir de Sophie, brillant. Puis Julien se tourna vers elle.
— Viens ici.
Il la tira vers lui. Salma s’stradla sur Sophie, face à Julien. Elle sentit les seins de Sophie contre les siens. Julien la pénétra lentement, profondément. Salma ferma les yeux. Elle était pleine de lui, et en dessous d’elle Sophie bougeait, frottant son clitoris contre le bas-ventre de Salma. Les deux femmes s’embrassèrent pendant que Julien les prenait, l’une après l’autre, ou les deux en même temps dans un enchevêtrement de peaux et de souffles.
Ils changèrent de position plusieurs fois. Salma se retrouva à quatre pattes, Julien la prenant par-derrière tandis que Sophie s’allongeait sous elle pour lui lécher les seins et le ventre. Puis ce fut Sophie qui chevaucha Julien pendant que Salma s’asseyait sur son visage, les cuisses écartées, les mains dans les cheveux de la jeune femme. Elle jouis encore, plus fort, en regardant Julien qui regardait Sophie, et Sophie qui regardait Salma. Il y avait dans leurs yeux quelque chose qui dépassait le simple désir. Une reconnaissance. Une tendresse brute.
Plus tard, ils s’écroulèrent sur le lit, enlacés, en sueur. La fenêtre était ouverte. On entendait la mer. Julien caressait distraitement la hanche de Salma. Sophie avait posé sa tête sur son sein.
— On ne fait pas ça d’habitude, murmura Sophie. Pas comme ça. Pas avec quelqu’un qu’on vient de rencontrer.
Salma sourit dans le noir.
— Moi non plus.
Julien se tourna vers elle. Sa main remonta le long de son corps et s’arrêta sur sa joue.
— Tu es différente, dit-il simplement. On le sentait tous les deux.
Ils firent l’amour une deuxième fois cette nuit-là, plus lentement. Julien prit Salma face à face pendant que Sophie les caressait tous les deux, les embrassait, chuchotait des mots doux et obscènes. Quand Julien jouit en elle, profondément, Salma le sentit pulser et serra ses jambes autour de lui. Sophie embrassa sa bouche ouverte, avalant son cri.
Ils s’endormirent enchevêtrés.
Le lendemain, Salma se réveilla seule dans le lit. Elle entendit des voix dans le jardin. Elle enfila son peignoir et sortit. Sophie et Julien étaient sur la terrasse, nus sous le soleil du matin, en train de boire du café. Sophie lui sourit.
— On a fait du bruit en partant. Désolée.
Salma secoua la tête. Elle s’assit avec eux. Le silence était confortable. Julien lui versa un café. Leurs doigts se touchèrent. L’étincelle était toujours là.
Ils passèrent la journée ensemble. Sur la plage, ils se touchaient ouvertement maintenant. Julien massait les épaules de Salma sous le regard amusé de Sophie. Sophie s’allongeait entre les jambes de Salma et lui versait de l’eau fraîche sur le ventre. Le soir, ils cuisinèrent ensemble dans la petite cuisine de la villa. L’alcool aidait, mais ce n’était pas nécessaire. Le désir était déjà revenu.
Cette nuit-là fut plus intense. Ils commencèrent sous la douche. Julien savonnait le corps de Salma pendant que Sophie l’embrassait sous le jet d’eau. Puis ils passèrent dans le salon. Salma se retrouva à genoux, prenant Julien dans sa bouche pendant que Sophie la pénétrait avec ses doigts, puis avec sa langue. Elle jouis en gémissant autour du sexe de Julien. Ensuite, Julien la prit sur le canapé, profondément, pendant que Sophie s’asseyait sur le visage de Salma. Le goût de Sophie, le poids de Julien en elle, les cris des deux femmes qui se mêlaient… Salma se sentait perdue et trouvée en même temps.
Ils parlèrent aussi. Entre deux étreintes, allongés sur le lit ou sur la terrasse, sous les étoiles. Sophie raconta qu’elle avait peur de s’ennuyer un jour dans sa vie bien rangée. Julien avoua qu’il avait toujours été attiré par les femmes plus âgées, par leur assurance, par la façon dont elles savaient ce qu’elles voulaient. Salma parla peu d’elle-même, mais elle laissa entendre qu’elle avait connu l’amour, et qu’elle l’avait perdu, et qu’elle n’avait plus voulu le chercher depuis. Ils l’écoutèrent sans la presser.
Le troisième jour, ils louèrent un bateau. Ils s’éloignèrent un peu de la côte. Au large, quand il n’y avait plus personne, ils se déshabillèrent. Salma nagea nue entre eux. Julien la rattrapa, la plaqua contre lui dans l’eau et l’embrassa. Sophie nagea jusqu’à eux et se colla contre le dos de Salma. Ils firent l’amour dans l’eau, maladroitement, en riant, en glissant, en s’agrippant. Puis ils regagnèrent le bateau. Sur le pont, Sophie s’agenouilla entre les jambes de Salma et la lécha longuement pendant que Julien la pénétrait par-derrière. Le soleil, le sel, le mouvement du bateau… Salma jouis en criant vers le ciel, les yeux ouverts sur l’horizon.
Le soir, de retour à la villa, l’atmosphère avait changé. Il y avait moins d’urgence, plus de profondeur. Ils se touchaient avec une sorte de gravité tendre. Julien fit l’amour à Salma très lentement, face à face, en la regardant dans les yeux, pendant que Sophie les caressait tous les deux, le front appuyé contre le leur. Quand Salma jouis, des larmes coulèrent sur ses tempes. Sophie les lécha. Julien l’embrassa comme s’il voulait boire ses larmes.
Ils parlèrent encore. De ce que cette semaine représentait. D’un possible après. Mais ils savaient tous les trois que c’était une parenthèse. Sophie et Julien devaient rentrer à Paris. Salma devait rouvrir sa boutique. Pourtant, personne ne voulait le dire trop fort.
Les jours suivants se ressemblèrent et ne se ressemblèrent pas. Ils se réveillaient ensemble, se touchaient avant même d’ouvrir complètement les yeux. Ils allaient au marché, cuisinaient, se baignaient, se faisaient l’amour dans la chaleur de l’après-midi, dans la fraîcheur de la nuit, sous la douche, sur la terrasse quand la nuit était assez noire. Salma redécouvrait son corps à travers leurs regards et leurs mains. Elle se sentait désirable d’une façon qu’elle n’avait pas connue depuis des années. Pas malgré son âge. Avec lui. À cause de lui.
Un après-midi, alors qu’ils étaient tous les trois allongés nus sur le grand lit, Sophie demanda à Salma de la prendre. Salma hésita. Puis elle s’agenouilla entre les jambes de la jeune femme et la lécha avec une application tendre et passionnée. Julien les regardait, le sexe dur, une main qui se caressait lentement. Quand Sophie jouis, elle tira Salma vers le haut et l’embrassa longuement, goûtant sa propre saveur sur ses lèvres. Puis Julien les rejoignit. Il pénétra Salma pendant qu’elle continuait d’embrasser Sophie. Les deux femmes gémissaient l’une contre l’autre. Julien parlait, des mots bas, sales et doux à la fois, leur disant à quel point elles étaient belles, à quel point il les voulait toutes les deux, à quel point cette semaine l’avait changé.
La dernière nuit arriva trop vite. Ils le surent tous les trois. Ils dînèrent en silence sur la terrasse. Puis ils se dirigèrent vers la chambre sans un mot. Cette fois, il n’y eut pas de précipitation. Ils se touchèrent longtemps, s’explorèrent comme s’ils voulaient mémoriser chaque centimètre de peau. Julien prit Salma avec une lenteur presque douloureuse, la regardant dans les yeux, lui chuchotant son nom. Sophie s’allongea contre eux, les embrassant, les caressant, participant sans jamais interrompre ce qui se passait entre les deux autres. Quand Salma jouis, ce fut en silence, les larmes aux yeux, le front collé à celui de Julien. Il jouis en elle peu après, en grognant son nom contre sa bouche.
Ils restèrent enlacés jusqu’à l’aube. Personne ne dormit vraiment.
Au matin, Sophie et Julien rangèrent leurs affaires. Salma les accompagna jusqu’à la porte. Sophie l’embrassa longuement, les yeux brillants.
— Merci, murmura-t-elle. Pour tout.
Julien la prit dans ses bras. Il ne dit rien pendant un long moment. Puis il posa ses lèvres contre son oreille.
— Tu m’as rendu quelque chose que j’avais perdu. Je n’oublierai pas.
Salma hocha la tête. Elle ne voulait pas parler. Elle avait peur que sa voix se brise.
Elle les regarda partir. Puis elle referma la porte et s’assit seule sur la terrasse. La mer était calme. Le soleil montait. Elle sentait encore leurs mains sur sa peau, leurs bouches, leurs souffles. Elle se sentait fatiguée, et en même temps plus légère qu’elle ne l’avait été depuis des années.
Elle resta une journée de plus dans la villa. Elle marcha longtemps sur la plage, nue sous sa robe, le goût du sel sur les lèvres. Le dernier soir, elle se masturba lentement sur le lit encore imprégné de leurs odeurs, en repensant à chaque moment, à chaque regard, à chaque pénétration. Elle jouis en murmurant leurs noms.
Le lundi suivant, elle rouvrit la boutique à Bizerte. Les robes blanches l’attendaient. Les clientes aussi. Mais quelque chose avait changé en elle. Elle portait désormais, sous ses vêtements professionnels, le souvenir d’une semaine où elle avait été désirée sans retenue, où elle avait désiré sans honte, où trois corps s’étaient trouvés le temps d’une marée.
Parfois, le soir, elle recevait un message de Sophie, ou une photo de Julien prise sur une plage parisienne grise. Ils ne se revirent jamais. Mais Salma n’en eut pas besoin. Elle savait maintenant que son corps n’était pas fini. Qu’il pouvait encore brûler. Qu’il pouvait encore être aimé, même pour une parenthèse.
Et chaque fois qu’elle sentait le vent marin monter jusqu’à Bizerte, elle fermait les yeux et retrouvait le goût du sel sur sa langue.
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