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Le Chardon de l’Infante
Le soleil de plomb qui écrasait la lagune ne parvenait pas à filtrer à travers les velours épais des rideaux de la Ca’ Malipiero. Dans le grand salon envahi par une pénombre vert-de-gris, une odeur de musc, de vieux papier et de fleurs en décomposition flottait comme un nuage invisible. Au centre de ce théâtre immobile, Leonora trônait. Elle n’était pas simplement assise ; elle habitait le fauteuil Louis XV comme une divinité déchue occuperait un autel profané. Elle portait une robe de velours noir brodée d’or, une pièce de théâtre à elle seule dont les lourds plis semblaient absorber la lumière plutôt que de la refléter. Ses longs cheveux sombres, d’un noir d’ébène profond, encadraient un visage aux traits d’une précision chirurgicale, où l’âge n’avait fait qu’accentuer la noblesse prédatrice du regard. Sur son épaule, une ombre vivante s’était matérialisée : un chat d’un noir de jais, dont les yeux émeraude semblaient scruter les pensées de celui qui osait s’approcher. Derrière elle, un autre félin, d’une blancheur spectrale, montait la garde sur le dossier du fauteuil, indifférent au tumulte du monde extérieur. Entre ses doigts longs et effilés, ornés de bagues en argent massif qui ressemblaient à des griffes ou à des armures miniatures, elle tenait un chardon desséché. C’était une fleur d’acier et de poussière, une relique végétale qui semblait être le sceptre d’un royaume oublié. Elle attendait le jeune homme qui, dans l’antichambre, n’osait pas encore pousser la porte.
Julien entra enfin, le souffle court, intimidé par le silence sépulcral des lieux. Il était venu de Paris avec une mission précise : obtenir de la Grande Dame une interview pour la revue Minotaure, ou à défaut, un simple regard sur ses derniers croquis. Mais en franchissant le seuil, il comprit que les règles de l'échange ne seraient pas celles qu’il avait apprises dans les salons de la Rive Gauche. Ici, le temps n’était pas linéaire, il était circulaire, stagnant comme l’eau des canaux sous les ponts des Soupirs. Leonora ne tourna pas la tête. Elle se contenta de lever légèrement le chardon, dont les épines projetèrent une ombre acérée sur son menton. Le chat noir émit un ronronnement sourd, un grondement qui ressemblait à un avertissement. Elle parla enfin, et sa voix avait la texture du sable qui s’écoule dans un sablier de cristal. Elle ne lui demanda pas qui il était, elle lui demanda s’il avait peur de l'obscurité. Julien balbutia une réponse sur la lumière des peintres, sur le clair-obscur, sur la nécessité de voir pour comprendre. Elle rit, un rire sec et bref comme le craquement d'une branche morte. Elle lui expliqua que la vision était une illusion, que les yeux n’étaient que des fenêtres ouvertes sur un vide que l’art tentait désespérément de meubler avec des fantômes. Elle désigna du regard le sphinx de pierre qui trônait dans la niche derrière elle, une figure antique dont le visage érodé semblait pourtant plus vivant que les passants qui s’agitaient sur la Piazza San Marco.
Pendant des heures, qui parurent au jeune homme des siècles, Leonora entreprit de démanteler ses certitudes. Elle ne parlait pas de peinture, elle parlait d’alchimie, de la transmutation des corps en symboles. Elle lui raconta comment, enfant, elle s’introduisait dans les morgues de Trieste pour étudier la structure des muscles, non par goût du macabre, mais par besoin de comprendre la mécanique de la beauté une fois que l’âme s’en est retirée. Julien regardait ses mains, ces mains qui avaient tenu les pinceaux les plus audacieux du siècle, et il y voyait la force d’une magicienne. Elle caressait le chat noir avec une tendresse presque effrayante, murmurant que les animaux étaient les seuls gardiens de la vérité car ils ne connaissaient pas le mensonge du langage. Elle se leva brusquement, la robe de velours froissant le tapis persan avec un bruit de vagues. Elle se dirigea vers le miroir circulaire suspendu au mur, un œil de sorcière qui déformait la pièce. Elle s’y regarda longuement, non par vanité, mais comme on consulte un oracle. Elle lui confia qu’elle n’avait jamais cherché à appartenir à un groupe, que les surréalistes étaient trop occupés par leurs manifestes et leurs querelles d’ego pour voir que la véritable révolution se passait dans l’intimité du rêve.
Le chardon qu’elle tenait était, selon elle, la clé de son prochain cycle de toiles. Elle le décrivit comme le symbole de la résistance de la grâce face à l'aridité du monde. Une plante qui pique pour protéger son cœur de soie. Julien sentit que l’atmosphère de la pièce changeait, devenant plus dense, presque irrespirable. Les objets autour de Leonora – les vieux grimoires empilés, les tapisseries dévorées par les mites, les sculptures de sphinx – semblaient s’animer dans la lumière vacillante des bougies qu’elle venait d’allumer. Il comprit que cette femme n’était pas une artiste que l’on interviewait, elle était un climat, une force de la nature avec laquelle on devait composer ou se laisser briser. Elle s'approcha de lui, si près qu'il put sentir le parfum de tubéreuse et d'ozone qui émanait de sa peau. Elle lui tendit le chardon, l'invitant à en toucher les pointes. La douleur fut immédiate, une petite goutte de sang perla au bout de son index. Leonora sourit. Elle lui dit que l'art demandait toujours un sacrifice, même minime, et que celui qui craignait la piqûre ne méritait pas de voir la fleur.
La nuit était tombée sur Venise, mais dans le salon de Leonora, l'obscurité était totale, seulement percée par l'éclat des yeux des chats. Elle reprit sa place dans le fauteuil, redevenant cette icône de marbre et de velours. Elle lui parla alors de ses amours, de ses exils, de la façon dont elle avait dû inventer son propre genre pour ne pas être dévorée par les hommes qui voulaient faire d'elle leur muse. Elle n'était la muse de personne, elle était sa propre créatrice, son propre modèle. Le chat blanc sauta sur ses genoux, venant disputer la place au chat noir. Elle les embrassa tous les deux avec une ferveur presque religieuse. Julien réalisa qu'il ne prendrait aucune note, qu'il ne publierait aucun article. Ce qu'il venait de vivre était une initiation, une plongée dans les eaux profondes de l'inconscient d'une femme qui avait refusé de plier. Il se retira à reculons, comme on quitte une audience royale, laissant Leonora Fini seule avec ses ombres, ses félins et son chardon éternel. En sortant sur le quai, l'air frais de la lagune lui sembla étrangement fade, dépourvu de la magie noire qui imprégnait chaque fibre de velours de la demeure qu'il venait de quitter. Il garda pour toujours sur son doigt la trace de la piqûre, minuscule cicatrice d'un après-midi passé dans le royaume du Sphinx.
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