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Le Voile et le Désir (nouvelle)

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Le Voile et le Désir




Karima avait quarante-neuf ans, trois enfants, un mari diplomate souvent absent, et une vie qui ressemblait à ces meubles recouverts de plastique dans les salons égyptiens – protégée, impeccable, et totalement invivable.

Yosra en avait quarante-six, deux ados, un mari ingénieur qui passait plus de temps sur ses chantiers qu'à la maison, et un sourire qui, ces derniers temps, ne atteignait plus ses yeux.

Elles étaient voisines depuis dix ans, dans le même immeuble cossu de Zamalek. Leurs maris se serraient la main dans l'ascenseur. Leurs enfants jouaient ensemble sur la terrasse. Elles-mêmes partageaient des thés, des recettes, des confidences anodines sur le prix des légumes et les devoirs interminables.

Jamais rien de plus.

Jusqu'à cet après-midi de mai où la climatisation du salon de Karima tomba en panne. La chaleur était étouffante, collante, insupportable. Yosra, passant par hasard devant sa porte ouverte, la trouva éventail en main, en nage, les joues rouges.

« Viens chez moi, j'ai la clim, » proposa Yosra.

Karima hésita une seconde – il n'y avait personne dans son appartement, et celui d'Yosra était vide aussi. Deux femmes seules, c'était correct. Tout à fait correct.

Elle la suivit.

L'appartement de Yosra était identique au sien en plan, mais différent en tout. Plus de plantes, des coussins brodés, des photos des enfants partout. Et une fraîcheur délicieuse qui fit frissonner Karima en entrant.

« Assieds-toi, je vais faire du thé. »

Karima s'affala dans le canapé, ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, Yosra était revenue, deux verres à la main, et s'asseyait à côté d'elle. Leurs cuisses se touchèrent presque. Presque.

« Ça va ? » demanda Yosra en lui tendant le thé.

« La chaleur me tue. Et puis... » Karima hésita. « Achraf m'a appelée ce matin. Il rentre dans trois semaines au lieu de deux. Encore un report. »

Achraf, son mari, était en mission à l'étranger six mois par an. Karima passait sa vie à l'attendre.

Yosra hocha la tête avec une compassion qui semblait sincère. « Hicham non plus n'est pas souvent là. Il dit que le nouveau pont, là-bas à Alexandrie, lui prend tout son temps. »

Leurs regards se croisèrent. Dans celui de Karima, il y avait de la fatigue. Dans celui d'Yosra, quelque chose d'autre – une étincelle, peut-être, ou juste un reflet.

« Parfois, je me demande... » commença Karima.

« Quoi ? »

« Rien. C'est stupide. »

« Dis. »

Karima but une gorgée de thé, cherchant ses mots. « Je me demande si c'est ça, la vie. Attendre. Toujours attendre. Que les enfants grandissent, que le mari rentre, que le week-end arrive. Et pendant ce temps, nous... on vieillit. »

Yosra posa sa main sur son bras. Un geste banal, de réconfort entre amies. Mais la main resta une seconde de trop.

« Je sais, » murmura Yosra. « Moi aussi, je me demande. »

Le silence s'installa, chargé de tout ce qu'elles ne disaient pas. Dehors, Le Caire continuait son vacarme – klaxons, muezzin au loin, rires d'enfants dans la rue. Dedans, il n'y avait que leur souffle, et cette chaleur qui n'était plus celle de la météo.

Karima sentit soudain qu'elle regardait Yosra autrement. Ses lèvres, ses yeux, la courbe de son cou sous le voile. Elle détourna le regard, honteuse.

« Il faut que j'y aille, » dit-elle en se levant trop vite.

« Reste encore un peu, » dit Yosra. Sa voix avait changé. Plus basse, plus douce.

Karima se rassit. Leurs yeux se retrouvèrent. Cette fois, l'étincelle était là, indéniable, terrifiante, merveilleuse.

« Qu'est-ce qui nous arrive ? » chuchota Karima.

Yosra secoua la tête, un petit rire nerveux. « Je ne sais pas. Depuis des mois, je te regarde. Quand tu passes sur la terrasse, quand tu sors tes poubelles, quand tu ris avec les enfants. Je me dis que c'est normal, qu'on est amies. Mais ce n'est pas normal. »

Karima aurait dû se lever, partir, ne plus jamais revenir. Elle resta.

« Moi aussi, » avoua-t-elle. « Je pensais que j'étais folle. »

Leurs mains se touchèrent. Ce n'était plus un geste de réconfort. C'était une question. Et la réponse vint quand leurs doigts s'entrelacèrent.

Le fantasme, pour Karima, avait commencé des mois plus tôt, sans qu'elle le sache. Il prenait la forme de rêves étranges où Yosra apparaissait, ses cheveux défaits, son voile tombé. Elle se réveillait en sursaut, le cœur battant, se traitait de tous les noms. Une femme pieuse, mariée, voilée – désirer une autre femme ? C'était impensable. Innommable.

Pourtant, le désir était là, profond, viscéral, plus fort que tout ce qu'elle avait connu avec Achraf depuis des années. Ce n'était pas seulement physique – c'était la soif d'être comprise, reconnue, touchée par quelqu'un qui savait, qui vivait la même chose.

Yosra, elle, avait compris plus tôt. Elle avait accepté, en secret, cette part d'elle-même qu'elle cachait depuis l'adolescence. Elle avait épousé Hicham par raison, par devoir, par peur. Mais elle n'avait jamais cessé de regarder les femmes, de les désirer en silence.


Ce jour-là, dans le salon frais, leurs doigts entrelacés, les silences en disaient plus long que tous les mots.

« J'ai peur, » dit Karima.

« Moi aussi. »

« Si quelqu'un nous voyait... »

« Personne ne nous verra. »

Yosra se leva, tendit la main. Karima la prit, se leva à son tour. Elles restèrent debout face à face, si proches que leur souffle se mêlait.

Yosra leva la main vers le voile de Karima. « Je peux ? »

Karima ferma les yeux, hocha la tête. Ses jambes tremblaient.

Le voile glissa. Puis le foulard en dessous. Les cheveux de Karima, poivre et sel, coupés court, apparurent. Elle les toucha, gênée – elle ne les montrait à personne, pas même à ses sœurs.

« Ils sont magnifiques, » souffla Yosra.

Puis ce fut son tour. Karima défit son voile avec des gestes maladroits, émue. Les cheveux d'Yosra, plus longs, plus foncés, coulèrent sur ses épaules.

Elles se regardèrent, deux femmes de presque cinquante ans, les cheveux défaits, les yeux brillants, plus jeunes soudain qu'elles ne l'avaient été depuis vingt ans.

« On est folles, » murmura Karima.

« Complètement folles, » confirma Yosra.

Et elles s'embrassèrent.

Ce n'était pas un baiser timide. C'était un baiser de reconnaissance, de retrouvailles avec elles-mêmes. Les lèvres d'Yosra étaient douces, plus douces que toutes les lèvres d'homme qu'elle avait connues. Karima y découvrit un goût de thé à la menthe et de liberté.

Leurs mains s'égarèrent, caressant les bras, la taille, la nuque. Elles haletaient, séparées par leurs vêtements, trop de vêtements.

« Viens, » dit Yosra en l'entraînant vers la chambre.

La chambre conjugale. Le lit où elle dormait avec Hicham. Karima marqua une pause sur le seuil, saisie par l'incongruité de la situation. Faire l'amour à une femme dans le lit du mari. L'humour noir de la scène lui apparut, grinçant, absurde.

Yosra vit son hésitation, comprit, et eut un petit rire. « C'est ironique, hein ? »

Karima rit aussi, un rire nerveux qui la libéra. « Hicham ne saura jamais à quel point ce lit a été utile. »

Elles rirent ensemble, puis le rire mourut, remplacé par le désir.

Yosra défit la robe de Karima avec des gestes lents, appliqués, comme si elle déballait un cadeau précieux. Quand le dernier vêtement tomba, elle recula pour regarder.

« Tu es belle, » dit-elle. Et c'était vrai, dans ce moment, dans cette lumière. Les rondeurs, les vergetures, les marques du temps – tout cela était beau parce que c'était elle.

Karima, timide, voulut cacher son ventre. Yosra arrêta sa main.

« Non. Laisse-moi voir. Laisse-moi te voir. »

Puis ce fut au tour d'Yosra. Karima la déshabilla avec la même révérence, découvrant son corps avec émerveillement. Elle toucha ses seins, ses hanches, le duvet entre ses cuisses – tout était nouveau, tout était excitant.

Elles s'allongèrent sur le lit, peau contre peau, et ce simple contact les fit gémir. Les caresses qu'elles échangèrent étaient celles que personne ne leur donnait plus – lentes, attentives, exploratrices. Yosra savait où toucher, comment, avec quelle pression, parce que c'était son corps à elle aussi.

Karima découvrit des sensations qu'elle n'avait jamais connues. La douceur d'une bouche sur son sein, différente de celle d'un homme. La précision de doigts qui savaient exactement ce qui faisait frissonner une femme. L'intensité d'un regard qui plongeait dans le sien pendant qu'on lui faisait l'amour.

Ce fut rapide – un quickie, dans le sens le plus pur, volé au temps, à leurs vies, à leurs maris. Le plaisir de Karima monta, inexorable, et quand il explosa, elle cria – un cri étouffé par la main d'Yosra sur sa bouche, et elles rirent encore, étouffant leurs rires dans l'oreiller.

Puis ce fut le tour d'Yosra. Karima, appliquée, apprenante, découvrit le pouvoir de donner du plaisir. Elle regarda le visage de son amie se transformer, ses yeux se fermer, sa bouche s'ouvrir. Et quand Yosra jouit à son tour, ce fut comme si elle jouissait avec elle.

Elles restèrent enlacées, haletantes, incrédules.

« Ça existe, alors, » murmura Yosra.

« Quoi ? »

« Ça. Ce qu'on ressent. Ce n'est pas juste dans les films, dans les histoires. »

Karima passa sa main dans les cheveux d'Yosra. « Ça existe. Et c'est... »

« Terrifiant, » compléta Yosra.

« Oui. Et magnifique. »

Elles parlèrent longtemps, allongées nues dans le lit interdit. De leurs vies, de leurs mariages, de cette chose qu'elles venaient de découvrir. Karima pleura un peu, de joie et de peur mêlées. Yosra la berça.

« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? » demanda Karima.

Yosra réfléchit. « On continue. Si on veut. Si on peut. »

« Je veux. Je ne peux pas ne pas vouloir. Maintenant que je sais. »

Elles se rhabillèrent en silence, remirent leurs voiles, redevinrent les femmes respectables qu'elles étaient censées être. Avant de partir, Karima prit le visage d'Yosra entre ses mains.

« Merci, » dit-elle.

« De quoi ? »

« De m'avoir réveillée. »

Yosra sourit, un sourire triste et doux. « On s'est réveillées ensemble. »

Karima rentra chez elle, l'appartement vide, la clim toujours en panne. Elle s'assit dans son salon, les mains tremblantes, et rit toute seule. Elle venait de tromper son mari avec sa voisine. Elle, Karima, mère de trois enfants, femme de diplomate, pilier de la communauté. C'était absurde, c'était scandaleux, c'était merveilleux.


Les semaines suivantes, elles inventèrent des prétextes. Des courses à faire ensemble. Des après-midi thé chez l'une ou l'autre. Des soirées "entre filles" où personne ne venait. Chaque fois, elles se retrouvaient, se touchaient, s'aimaient. Chaque fois, c'était volé, rapide, intense.

L'humour noir ne les quittait pas. Un jour, en faisant l'amour sur le canapé d'Yosra, le téléphone de Karima sonna. C'était Achraf, son mari, qui l'appelait de l'étranger. Elle dut décrocher, parler normalement, dire "je t'aime aussi, mon cœur", pendant qu'Yosra, à genoux devant elle, poursuivait ses caresses.

Raccrochant, elle éclata de rire.

« Quoi ? » demanda Yosra.

« Je viens de dire à mon mari que je l'aimais pendant que tu... »

Yosra rit aussi. « Au moins, c'était vrai. Tu aimais quelqu'un, à ce moment-là. »


Un autre jour, ce fut Hicham qui rentra à l'improviste. Elles eurent le temps de se rhabiller en trente secondes chrono, de remettre leurs voiles de travers, et d'apparaître dans le salon, assises sagement à boire du thé, quand il entra.

« Vous avez l'air essoufflées, » dit-il en posant ses clés.

« On faisait du sport, » improvisa Yosra. « Une nouvelle vidéo d'aérobic. »

Hicham haussa les épaules, prit un verre d'eau, repartit. Elles attendirent que la porte de la salle de bain se ferme pour se regarder, mortes de rire, se couvrant la bouche pour ne pas exploser.

« De l'aérobic, » souffla Karima. « On était en train de faire de l'aérobic. »

« C'est techniquement vrai. Cardio intense. »

Elles riaient encore quand Hicham ressortit, les regarda bizarrement, et sortit sans un mot.

Ces moments de complicité, de rire volé, étaient presque aussi précieux que les étreintes. Parce qu'ils prouvaient que ce qu'elles vivaient n'était pas que du sexe – c'était de l'amitié, de la tendresse, de la joie partagée.

Mais la réalité finit toujours par rattraper les rêves.


Un soir, Achraf rentra plus tôt que prévu. Karima n'était pas là – elle était chez Yosra, comme souvent. Quand il appela, elle ne répondit pas. Il chercha dans l'appartement, ne la trouva pas, commença à s'inquiéter. Puis, par la fenêtre, il vit de la lumière chez les voisins.

Il descendit, sonna. Yosra ouvrit, souriante, naturelle. « Achraf ! Tu es rentré ! Karima est là, oui, on buvait le thé. »

Karima apparut derrière elle, le visage calme en apparence, le cœur en panique. Elle embrassa son mari, le présenta à Yosra comme si de rien n'était. Il but un thé avec elles, parla de son voyage, ne remarqua rien.

Mais cette nuit-là, dans leur lit, il la prit dans ses bras.

« Tu m'as manqué, » murmura-t-il.

Elle se laissa faire, ferma les yeux, pensa à Yosra. Et ce soir-là, pour la première fois, faire l'amour avec son mari ne lui fut pas désagréable – parce qu'elle pouvait, en pensée, remplacer ses mains par d'autres, ses lèvres par d'autres.


Le lendemain, elle retrouva Yosra. Elle lui raconta.

« Je pense à toi quand je suis avec lui, » avoua-t-elle.

Yosra sourit, triste. « Moi aussi. Mais ce n'est pas bien. Ni pour eux, ni pour nous. »

« Qu'est-ce qu'on fait, alors ? »

Yosra réfléchit longtemps. « Je ne sais pas. Je t'aime, Karima. Je ne sais pas si c'est possible, si ça peut durer. Mais je t'aime. »

C'était la première fois qu'elles prononçaient ce mot. Il flotta dans l'air, fragile, dangereux, magnifique.

Les mois passèrent. Leur relation continua, secrète, intense. Elles apprirent à se connaître vraiment – pas seulement leurs corps, mais leurs âmes. Karima découvrit qu'Yosra avait peur du noir, adorait les films français, détestait le cumin. Yosra apprit que Karima pleurait en cachette devant les documentaires animaliers, écrivait des poèmes qu'elle n'avait jamais montrés à personne, et rêvait de voir la mer Rouge.

Elles devinrent indispensables l'une à l'autre.

Un jour, Hicham, le mari d'Yosra, vint voir Karima. Il avait l'air gêné, mal à l'aise.

« Je voulais vous parler, » dit-il. « De Yosra. »

Le cœur de Karima s'arrêta. Il savait. Il allait tout détruire.

« Elle est différente, ces derniers temps. Plus heureuse. Plus vivante. » Il hésita. « Je me demandais... si vous saviez pourquoi. »

Karima chercha ses mots. « Peut-être qu'elle va mieux. Les enfants grandissent, elle a plus de temps... »

Il hocha la tête, pas convaincu. Puis il la regarda droit dans les yeux.

« Je ne suis pas stupide, Madame Karima. Je sais que vous passez beaucoup de temps ensemble. » Il marqua une pause. « Et je sais que ma femme n'a jamais été vraiment heureuse avec moi. »

Karima retint son souffle.

« Je ne sais pas ce qui se passe entre vous, » continua-t-il doucement. « Et je ne veux pas le savoir. Mais si elle est heureuse... si vous la rendez heureuse... » Il baissa les yeux. « Peut-être que c'est suffisant. Pour l'instant. »

Il partit sans ajouter un mot. Karima resta figée, stupéfaite. Il savait. Il ne savait pas, mais il savait. Et il acceptait. Par amour pour sa femme. Par lassitude, peut-être. Parce que la vie est trop courte pour faire la guerre à ce qui rend les gens vivants.

Ce soir-là, elle raconta tout à Yosra. Elles pleurèrent ensemble, de peur, de soulagement, de gratitude.

« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? » demanda Karima pour la centième fois.

Yosra la prit dans ses bras. « On vit. On profite de chaque moment volé. On aime. Et on espère que ça suffira. »

Ce n'était pas une réponse. C'était la seule possible.


Aujourd'hui, deux ans plus tard, rien n'a changé en apparence. Achraf voyage toujours. Hicham travaille toujours. Les enfants grandissent. Les deux familles se croisent dans l'ascenseur, échangent des politesses, des invitations aux mariages et aux fêtes religieuses.

Mais dans l'intimité des après-midis volés, deux femmes de presque cinquante ans continuent de s'aimer. Elles ont appris à vivre avec le secret, avec la peur, avec l'humour noir de leur situation. Parfois, en faisant l'amour, elles rient encore de l'absurdité de tout ça – deux mères de famille voilées, en plein Caire, découvrant le plaisir dans les bras l'une de l'autre.

L'autre jour, en rangeant la chambre d'Yosra, Karima trouva une photo d'elles deux, prise par les enfants lors d'une sortie au parc. Elles y étaient voilées, sages, respectables. Personne n'aurait imaginé.

Elle montra la photo à Yosra.

« Regarde-nous. On a l'air de deux bonnes mères musulmanes. »

Yosra regarda la photo, puis la regarda, elle. « On est de bonnes mères musulmanes. Qui s'aiment. Ce n'est pas interdit par le Coran, tu sais. L'amour. »

« Le Coran n'avait peut-être pas prévu notre cas, » rit Karima.

« Le Coran a tout prévu. Mais il nous laisse le choix. »

Elles s'embrassèrent doucement, sans hâte, sans urgence. Juste pour le plaisir d'être ensemble.

Dehors, Le Caire continuait son vacarme éternel. Dedans, dans le silence de cette chambre interdite, deux femmes inventaient leur propre manière d'être au monde – cachées, libres, vivantes.

Et c'était, finalement, la plus belle des révolutions.



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La Fuite du Destin (nouvelle)

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La Fuite du Destin




Le robinet de la cuisine fuyait depuis trois semaines.

Eya l'avait dit à Youssef un mardi soir, entre le riz et les boulettes. Il avait hoché la tête sans lever les yeux de son téléphone. Elle l'avait répété le jeudi, puis le samedi, puis le mardi suivant. Chaque fois, le même hochement, la même absence.

« Je m'en occupe. »

Il ne s'en occupait pas.

La fuite, imperceptible d'abord, s'était transformée en goutte obstinée. Ploc. Ploc. Ploc. La nuit, dans le silence de l'appartement du huitième étage, c'était devenu une musique obsédante, la bande-son de leur mariage.

Eya, trente-cinq ans, mère de jumeaux de sept ans, enseignante de français dans un lycée privé, avait épousé Youssef, fonctionnaire au ministère du Tourisme, dix ans plus tôt. C'était un mariage arrangé, mais pas malheureux. Pas heureux non plus. Juste... existant. Comme ce robinet. Ça coule, ça fait du bruit, on s'habitue.

Jusqu'au jour où la goutte devient trop forte.

Ce matin-là, en enfilant son voile devant le miroir de l'entrée, Eya constata que la petite flaque sous l'évier avait doublé de volume. La colère l'envahit, soudaine, irrationnelle. Ce n'était pas l'eau. C'était tout le reste.

Elle appela le premier numéro sur l'application de services: "Plomberie générale – Travaux rapides – Bassem – 30 ans d'expérience".

« Je viens dans l'heure », dit une voix grave au téléphone.

Bassem arriva à dix heures précises. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, solide, des mains larges mais propres, des ongles soigneusement taillés – détail qu'Eya nota immédiatement, sans savoir pourquoi. Il portait une salopette bleue, usée mais nette, et une casquette qu'il ôta en entrant.

« Salam Aleykoum. C'est par là, la fuite ? »

Elle le guida vers la cuisine, gênée soudain par le désordre – les jouets des enfants, le courrier entassé, le saladier dans l'évier. Il ne parut rien voir. Il s'agenouilla, ouvrit le placard sous l'évier, et disparut à moitié dans l'ouverture.

Eya resta debout, ne sachant que faire. « Je... je vous laisse travailler. Je suis dans le salon si vous avez besoin. »

« Bien, madame. »

Elle s'assit sur le canapé, alluma la télé sans la regarder. De la cuisine lui parvenaient des bruits de tuyaux qu'on tourne, de métal qu'on gratte, et parfois, un grognement d'effort. Elle ferma les yeux.

Et le fantasme commença, malgré elle.

Elle l'imagina sous l'évier, ses mains puissantes tournant les écrous, et soudain ces mains n'étaient plus sur le cuivre mais sur elle. Sur sa cheville d'abord, puis remontant lentement le long de son mollet, derrière son genou, plus haut. Elle frissonna. Il se retournerait, la regarderait, et dans ce regard il y aurait une question muette à laquelle elle répondrait sans mots.

Elle rouvrit les yeux, honteuse. Elle ne connaissait pas cet homme. Il pouvait être son père. Il était marié, probablement, avec des enfants grands. Qu'est-ce qui lui prenait ?

La réponse était simple: la sécheresse.

Dix ans sans être vraiment touchée. Dix ans de gestes mécaniques, une fois par mois peut-être, quand Youssef éteignait la télé plus tôt que d'habitude. Dix ans à compter les gouttes du robinet en se demandant si c'était ça, la vie.

Bassem émergea de sous l'évier, le front luisant de sueur. « C'est le joint. Il est mort. Je l'ai remplacé, mais le robinet lui-même est fatigué. Si vous voulez, je peux revenir demain avec un neuf. »

« Demain ? » Sa voix avait tremblé. Pourquoi avait-elle tremblé ?

« Si ça vous arrange. »

« Oui. Oui, demain. À la même heure. »

Il partit. Elle resta, le cœur battant, se demandant ce qui venait de se passer. Rien, objectivement. Un plombier avait réparé un robinet. Il reviendrait demain pour le changer. C'était banal.

Ce soir-là, Youssef rentra tard, fatigué, mangea sans parler, s'endormit devant la télé. Eya, dans leur lit, écouta le silence. Le robinet ne gouttait plus. C'était pire. Dans le silence, ses pensées résonnaient trop fort.

Elle rêva de mains. De grosses mains calleuses qui tenaient des tuyaux, et qui la tenaient, elle. Elle se réveilla en sursaut, trempée de sueur, un goût de culpabilité dans la bouche.

Le lendemain, elle mit une robe d'intérieur qu'elle n'avait pas portée depuis des années. Pas provocante – juste un peu plus légère, un peu plus fluide que ses vêtements habituels. Elle se maquilla légèrement les yeux – ce qui dépassait du voile, après tout, c'était autorisé. Elle se regarda dans le miroir, se trouva ridicule, faillit tout effacer.

Elle ne le fit pas.

Bassem arriva à dix heures, comme promis. Il tenait un robinet neuf dans une boîte en carton. « Celui-ci est plus solide. Avec la qualité de l'eau au Caire, c'est mieux. »

Il s'installa de nouveau sous l'évier. Eya s'assit sur une chaise de la cuisine, pour "surveiller", se dit-elle. Pour le regarder, en vérité.

Elle observa ses mains. Elles travaillaient avec une précision étonnante pour leur taille, dévissant l'ancien robinet, nettoyant le pas de vis, appliquant du téflon. De temps en temps, il tendait le bras vers sa caisse à outils, et le muscle de son avant-rouleait sous la peau.

« Vous faites ça depuis longtemps ? » demanda-t-elle pour dire quelque chose.

« Trente ans. J'ai commencé avec mon père, quand j'étais gamin. » Il ne la regardait pas, concentré sur sa tâche. « Vous avez des enfants ? »

« Deux. Des jumeaux. Sept ans. »

Il sourit sans la regarder. « Le bel âge. Les miens sont grands. Le dernier vient de se marier. »

Marié. Bien sûr. Évidemment. Elle se sentit bête d'être déçue.

« Votre femme doit être contente d'avoir la maison pour vous deux, maintenant », dit-elle, et regretta immédiatement – la question était trop personnelle.

Il marqua une pause, ses mains s'arrêtant une seconde sur le robinet. « Ma femme... elle est partie il y a cinq ans. Cancer. »

Le silence tomba, lourd.

« Je suis désolée », murmura Eya.

Il haussa les épaules sans se retourner. « C'est la vie. On continue. On fait ce qu'on a à faire. » Il serra un écrou. « Et vous, votre mari... il travaille ? »

« Ministère du Tourisme. »

« Ah. » Ce simple « ah » en disait long.

Le nouveau robinet fut installé en vingt minutes. Bassem se releva, essuya ses mains sur un chiffon, fit couler l'eau pour vérifier. Plus une goutte. « Voilà. Tenu. »

Eya chercha désespérément une raison pour qu'il reste. Un autre robinet qui fuit. Un problème d'évacuation. N'importe quoi. Mais tout fonctionnait.

« Combien je vous dois ? »

Il donna un prix modique. Elle paya. Il rangea ses outils. La porte d'entrée était à trois mètres. Dans une minute, il serait parti, et elle ne le reverrait jamais.

« Merci, madame. Que Dieu vous protège, vous et votre famille. »

Il tendit la main pour une poignée formelle. Elle prit sa main. La sienne était chaude, rugueuse, incroyablement présente. Leurs doigts s'attardèrent une seconde de trop.

Ses yeux à lui, pour la première fois, rencontrèrent vraiment les siens.

Dans ce regard, Eya vit quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis des années. Pas du désir brut – plus profond que ça. De la reconnaissance. Comme s'il la voyait, elle, Eya, pas seulement la cliente, pas seulement la femme voilée, pas seulement la mère de famille. Elle.

Il lâcha sa main. Il partit. La porte claqua doucement.

Eya s'appuya contre le mur de l'entrée, le souffle court. Ses jambes tremblaient. Dix ans de désert, et une seule seconde de regard avait suffi à la dévaster.

Les jours suivants, elle vécut dans un état second. Elle pensait à lui sans cesse. En faisant les courses, en préparant les repas, en corrigeant les copies de ses élèves. Le soir, dans le lit conjugal, pendant que Youssef ronflait, elle revoyait ses mains, sa nuque quand il se penchait, ce regard à la fin.

L'humour grinçant de la situation lui apparaissait parfois, dans un éclair de lucidité: elle, femme pieuse, voilée, respectable, ne pensait qu'à un plombier quinquagénaire rencontré deux fois. Elle imaginait des scènes torrides dans sa propre cuisine, sur le carrelage qu'elle récurait chaque semaine. Elle fantasmait sur la façon dont il dévissait les écrous, et comment il pourrait la dévisser, elle, de sa vie si bien vissée.

Elle retourna sur l'application. Elle chercha son nom. Il avait plusieurs avis: "travail rapide", "prix honnête", "homme sérieux". Elle scrolla sans but, puis éteignit son téléphone. Qu'est-ce qu'elle espérait? Qu'il ait laissé son numéro personnel? Qu'il l'appellerait?

Deux semaines passèrent. La fuite était réparée, mais une autre s'était ouverte en elle, impossible à colmater.

Un après-midi, alors qu'elle rentrait de l'école, elle le vit. Il était assis à la terrasse d'un café, un verre de thé à la main, lisant un journal. Elle s'arrêta net. Il leva les yeux. Il la reconnut immédiatement.

Il se leva. « Madame Eya. »

« Bassem. »

Ils restèrent là, debout sur le trottoir, gênés. Des passants les contournaient.

« Asseyez-vous, je vous en prie », dit-il en désignant la chaise en face de lui. « Juste un thé. »

Elle s'assit. C'était insensé. Quelqu'un pourrait la voir. Une voisine, une connaissance, quelqu'un qui le dirait à Youssef. Elle s'assit quand même.

Il commanda un deuxième thé. Ils parlèrent de tout et de rien – de la chaleur, du quartier, des prix qui montent. Puis le silence s'installa, confortable, étrange.

« Je pense à vous », dit-il soudain, sans la regarder.

Le sang d'Eya ne fit qu'un tour. « Il ne faut pas. »

« Je sais. Mais je pense. » Il tourna son verre entre ses doigts. « Ça faisait cinq ans que je ne pensais à personne. Depuis ma femme. Et puis vous êtes apparue dans votre cuisine, avec votre robe légère et vos yeux qui regardent partout sauf là où ils devraient. »

Elle voulut protester, dire qu'elle ne l'avait pas fait exprès, que ce n'était pas ce qu'il croyait. Mais c'était exactement ce qu'il croyait.

« Moi aussi, je pense à vous, » avoua-t-elle dans un souffle.

Il leva les yeux. Ce regard, encore. Plus intense. Plus dangereux.

« Je ne veux pas vous causer de problèmes, » dit-il doucement. « Je sais comment ça marche, ces choses-là. Vous êtes une femme respectable, mariée, avec des enfants. »

« Je sais ce que je suis, » coupa-t-elle. « Je sais aussi ce que je ne suis pas. Heureuse. »

Il hocha lentement la tête. « Moi non plus, je ne suis pas heureux. Pas depuis qu'elle est partie. »

Le silence retomba. Autour d'eux, Le Caire continuait son vacarme – klaxons, cris de vendeurs, rires d'enfants. Dans leur bulle, le temps s'était arrêté.

« J'ai une chambre, » dit-il soudain. « Au-dessus de mon atelier. C'est là que je dors quand je travaille tard. Personne ne vient jamais. »

Eya sentit son cœur s'emballer. C'était une proposition. Claire, nette, dangereuse.

« Je ne peux pas, » dit-elle. « Je ne suis pas... je n'ai jamais... »

« Je sais. » Il se leva, posa un billet sur la table. « La porte est au 3, rue Al-Manial, à côté de la mosquée. Je suis là tous les soirs jusqu'à huit heures. Si un jour vous voulez... juste parler. Ou ne pas parler. »

Il partit sans se retourner.

Eya resta assise longtemps, son thé refroidissant devant elle. Elle regarda les gens passer, les voitures, les pigeons, la vie qui continuait. Et elle se demanda si elle allait continuer, elle aussi, ou si elle allait enfin commencer à vivre.

Pendant trois jours, elle lutta. Elle se raisonna, se fit la morale, se rappela ses principes, ses enfants, Dieu. Le troisième soir, alors que Youssef ronflait déjà à huit heures et demie, elle se leva sans bruit, enfila son voile le plus discret, et sortit.

Le trajet jusqu'à la rue Al-Manial fut un brouillard. Elle ne se souvenait de rien, sauf du battement de son cœur. La porte était là, à côté de la mosquée, exactement comme il avait dit. Elle sonna.

Il ouvrit. Il était en marcel, ses bras nus, ses cheveux gris en désordre. Il avait l'air fatigué, et beau, et réel.

Il la fit entrer sans un mot. L'atelier sentait le cuivre et la sueur. Un escalier montait à l'étage. Elle monta. Il la suivit.

La chambre était petite, propre, avec un lit fait au carré et une photo de femme sur la commode – sa femme, probablement. Eya détourna les yeux.

« C'est la première fois que je fais ça, » dit-elle.

« Moi aussi, » dit-il. « Depuis elle. »

Il s'approcha. Lentement, avec une infinie précaution, il leva la main vers son voile. Elle retint son souffle.

« Je peux ? »

Elle hocha la tête.

Il défit le voile avec des gestes d'une douceur incroyable, comme s'il manipulait un tissu précieux. Ses cheveux à elle, qu'elle cachait depuis vingt ans à tous les hommes sauf son mari, tombèrent sur ses épaules. Il les regarda, les toucha du bout des doigts.

« Ils sont beaux, » murmura-t-il.

Et il l'embrassa.

Ce n'était pas un baiser vorace, pressé. C'était un baiser d'exploration, de redécouverte. Dix ans de privation dans cette seule pression des lèvres. Elle fondit contre lui, ses mains s'accrochant à ses épaules.

Il la guida vers le lit. Il défit sa robe avec la même lenteur, la même révérence. Quand elle fut nue devant lui, il recula pour la regarder.

« Tu es belle, » dit-il simplement.

Elle aurait voulu rire, dire qu'elle avait des vergetures, des rondeurs, des marques. Mais dans son regard à lui, il n'y avait que de l'émerveillement.

Il se déshabilla à son tour. Son corps était celui d'un homme qui avait travaillé dur toute sa vie – solide, marqué, sans grâces mais avec une présence. Il vint contre elle, peau contre peau, et ce simple contact la fit gémir.

Il n'y eut pas de longs préliminaires. Leur désir était trop pressant, trop longtemps contenu. Il entra en elle avec une lenteur délibérée, comme pour graver chaque seconde dans sa mémoire. Elle l'accueillit, les yeux fermés, les ongles plantés dans son dos.

Ce fut rapide, presque brutal dans son intensité. Quelques minutes à peine. Un quickie, dans le sens le plus pur du terme – volé au temps, au destin, à leurs vies respectives. Quand il jouit en elle, elle sentit ses propres larmes couler, silencieuses, libératrices.

Ils restèrent enlacés, haletants. Puis il se retira, l'attira contre lui, caressa ses cheveux.

« Merci, » murmura-t-il.

Elle rit, un petit rire nerveux. « Me remercier ? C'est à moi de te remercier. Je ne me sentais pas vivante depuis... »

« Je sais, » dit-il. « Moi non plus. »

Elle resta une heure. Ils parlèrent peu, se touchèrent beaucoup. Puis il fallut partir, rejoindre sa vie, son mari, ses enfants. Elle se rhabilla, remit son voile avec des gestes mécaniques. À la porte, il la prit dans ses bras.

« Reviens, » dit-il. Ce n'était pas un ordre, pas une prière. Juste une porte ouverte.

Elle revint. Pas le lendemain, ni le surlendemain. Mais une semaine plus tard, puis une autre. Chaque fois, la même urgence, la même douceur. Chaque fois, un quickie volé au temps, une bouffée d'oxygène dans l'asphyxie de leurs vies.

L'humour noir de la situation ne lui échappait pas. Elle, la femme voilée, la mère exemplaire, l'épouse fidèle en apparence, avait trouvé l'amour dans les bras d'un plombier, entre deux tuyaux et une photo de morte. Elle trompait son mari avec un homme qui trompait le souvenir de sa femme. C'était absurde, c'était triste, c'était drôle.

Un jour, Youssef rentra plus tôt que prévu. Il la trouva rêveuse, distraite, un sourire aux lèvres qu'elle n'avait pas eu depuis des années. Il ne demanda rien. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, il vint vers elle dans le lit.

« Eya, » murmura-t-il en lui touchant l'épaule.

Elle sursauta, presque coupable. Puis elle se tourna vers lui, et le regarda. Vraiment regardé.

« Oui ? »

« Je... » Il chercha ses mots. « Je sais que je ne suis pas toujours présent. Le travail, les enfants... Je voudrais... changer. »

Elle resta silencieuse. Dix ans trop tard. Ou peut-être pas. Peut-être que rien n'était jamais trop tard.

Cette nuit-là, elle fit l'amour avec son mari. Ce fut maladroit, comme toujours, mais différent. Elle pensait à Bassem, c'est vrai. Mais elle pensait aussi à Youssef, à ses efforts, à sa main posée sur son ventre après.

Le lendemain, elle retourna rue Al-Manial. Elle dit à Bassem qu'elle ne reviendrait plus.

Il hocha la tête, sans surprise. « Je sais. Je l'ai vu dans tes yeux hier. »

« Je t'aimerai toujours, » dit-elle. C'était vrai, d'une certaine façon. Pas l'amour qu'on vit au quotidien, mais l'amour qu'on garde dans un coin du cœur, comme une photo au fond d'un tiroir.

Il sourit, triste. « Moi aussi. »

Elle partit. Elle ne se retourna pas.

Les semaines passèrent. Youssef essaya vraiment. Il rentrait plus tôt, parlait davantage, regardait ses yeux. Parfois, elle le surprenait à l'observer, comme s'il découvrait quelqu'un de nouveau. C'était touchant, et un peu triste.

Eya, de son côté, avait changé. Elle était plus présente, plus vivante. Elle souriait plus souvent. Les jumeaux le remarquaient. Ses élèves aussi.

Parfois, en passant devant la rue Al-Manial, son cœur battait plus vite. Elle ne s'arrêtait pas. Mais elle ralentissait le pas, juste une seconde, pour envoyer une pensée à cet homme qui l'avait réveillée.

Le robinet, chez elle, ne fuyait plus. Mais elle avait appris que certaines fuites, au contraire, sont nécessaires. Pour ne pas exploser. Pour continuer à vivre.

Le soir, dans son lit, à côté de Youssef qui ronflait doucement, elle fermait les yeux. Elle revoyait des mains calleuses, un regard, un quickie volé au destin. Elle souriait dans l'obscurité.

Ce n'était pas la fin d'un mariage. C'était le début d'autre chose. D'elle-même, peut-être.

Et dans le Caire immense et bruyant, deux âmes continuaient de vivre, séparées, mais reliées par le souvenir de quelques après-midi volés, de quelques minutes d'éternité, de cette fuite de robinet qui avait ouvert la plus belle des fuites – celle du cœur.

Ploc.

Le cœur d'Eya gouttait encore, parfois. Mais c'était une goutte douce, maintenant. Une musique qu'elle avait appris à aimer.



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L'Étoffe des Rêves (nouvelle)

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L'Étoffe des Rêves



Azza n'aurait jamais dû entrer dans cette boutique.

Elle longeait la rue Al-Muizz, dans le vieux Caire, lorsque la vitrine l'avait arrêtée. Un mannequin de bois portait une abaya d'un bleu si profond qu'il semblait contenir toute la nuit du désert. Derrière la caisse, un homme lisait, ses lunettes perchées sur un nez busqué.

Elle poussa la porte. Un carillon tinta.

L'homme leva les yeux. Il devait avoir la cinquantaine, des tempes grises, un visage buriné mais des mains fines, presque délicates, qui refermèrent le livre – une édition poussiéreuse d'un poète soufi, nota-t-elle.

« Bienvenue », dit-il simplement. Sa voix était grave, posée. Il ne se leva pas précipitamment comme les autres vendeurs, ne lui colla pas aux basques. Il attendit.

Azza, trente-huit ans, mère de trois enfants, mariée à Tarek depuis quinze ans, n'avait jamais été regardée comme ça. Pas avec insistance – il n'y avait rien d'insistant – mais avec une présence. Comme si, le temps qu'elle choisirait un tissu, rien d'autre au monde n'existait.

Elle toucha la première étoffe, un soyeux synthétique. « C'est pour une occasion spéciale ? » demanda-t-il en s'approchant. Il ne la toucha pas, bien sûr. Mais son ombre l'enveloppa.

« Mon mari fête sa promotion », mentit-elle. En vérité, Tarek, fonctionnaire au ministère des Antiquités, n'avait pas eu de promotion depuis sept ans. Ce soir, comme tous les soirs, il rentrerait, s'affalerait devant la télé satellite, et lui demanderait ce qu'il y avait à manger.

Bacem – c'était son nom, brodé sur sa poche de chemise – déroula un rouleau de soie naturelle. « Celle-ci. Elle chante quand on marche. » Il fit glisser le tissu entre ses doigts, et le tissu chantait en effet, un froissement liquide.

Azza sentit ses joues brûler sous le voile.

Elle repartit avec la soie, un prétexte pour revenir. Elle revint trois jours plus tard, prétextant un défaut dans la couture. Puis une semaine plus tard, pour « voir les nouvelles collections ». Chaque fois, le même rituel : le carillon, son regard, le temps suspendu. Tarek, lui, ne remarquait jamais qu'elle changeait de foulard. Il ne voyait pas ses yeux, de toute façon.

Bacem, lui, voyait tout.

Un après-midi de chaleur écrasante, le khamsin soufflait sur la ville, plaquant le sable contre les vitres. Azza était la seule cliente. La climatisation ronronnait faiblement. Elle essayait une nouvelle abaya, plus cintrée que ce qu'elle portait d'habitude, quand Bacem frappa doucement à la porte de la cabine.

« Puis-je vous montrer comment le drapé doit tomber ? »

Elle ouvrit. Il entra.

L'espace était minuscule. Son odeur l'enveloppa – thé à la menthe, cuir, et quelque chose d'épicé. Il ne la toucha pas immédiatement. Il ajusta le tissu sur son épaule, ses doigts effleurant à peine le coton. Elle retint son souffle.

« Vous avez des yeux de reine, » murmura-t-il. « Pourquoi les cacher ? »

Elle baissa le voile. Juste pour lui. Juste une seconde.

Ses yeux à elle – noisette,我们的frange de cils épais – rencontrèrent les siens. Dans ce regard, il n'y avait pas de concupiscence vulgaire, mais une reconnaissance. Celle de deux êtres qui avaient oublié qu'ils existaient encore.

Le fantasme, pour Azza, commença là. Il ne s'agissait pas de gestes précis, mais de possibilités. Elle imaginait ses mains quittant le tissu pour sa peau, le drapé de l'abaya glissant sur le sol de la cabine, le bruit du carillon restant silencieux. Elle l'imaginait, lui, Bacem, posant ses lèvres sur la naissance de son cou, là où personne ne touchait jamais, pas même Tarek les rares fois où il se rappelait qu'elle était sa femme.

L'humour grinçant de la situation ? Elle, Azza, femme pieuse, mère exemplaire, voilée par conviction, ne pensait qu'à commettre le péché dans une cabine d'essayage, entre des rangées d'abayas et de foulards. Le comble de l'ironie.

Les semaines passèrent. Ses visites s'espacèrent pour ne pas éveiller les soupçons, mais elle y pensait sans cesse. En préparant le foul, en repassant les galabeyas de Tarek, en écoutant les récitations du Coran à la radio le matin – ses pensées dérivaient vers la boutique, vers ses mains fines, vers sa voix.

Un jour, elle le vit dans la rue, par hasard. Il marchait avec une femme – sa femme, devina-t-elle. Une dame ronde, souriante, portant un sac de légumes. Bacem lui tenait la porte d'une boulangerie. Geste machinal, banal. Mais dans ce geste, Azza vit tout ce que Tarek ne faisait pas : l'attention, la présence.

Elle les suivit des yeux, le cœur serré. Lui aussi était marié. Lui aussi avait une vie, des routines, une femme qui l'attendait. Était-il, comme elle, en train de se consumer d'ennui ? Ou n'était-elle pour lui qu'une cliente un peu trop fidèle ?

Le fantasme prit une autre dimension. Plus douloureuse. Plus profonde. Elle ne désirait pas seulement son corps, elle désirait sa vie. Cette main qui tenait la porte, elle la voulait sur sa joue. Cette voix qui conseillait sur les tissus, elle la voulait le matin, au réveil. Cette présence qu'il offrait à sa femme en allant chercher le pain, elle la voulait pour elle seule.

La réalité la rattrapa de la pire des façons.

Un soir, Tarek rentra plus tôt que prévu. Azza, perdue dans ses pensées, n'avait pas préparé le dîner. Il trouva sur la table, non pas la soupe habituelle, mais un échantillon de soie bleue, oublié là.

« C'est pour quoi ? » demanda-t-il en le soupesant, comme si c'était un document administratif.

« Rien. Une nouvelle robe. »

Il haussa les épaules. « Trop cher. On n'a pas les moyens. » Et il alluma la télé.

Cette indifférence, ce mépris pour ce petit morceau de rêve – c'en était trop. Azza sentit une rage froide l'envahir. Pour la première fois, elle lui répondit.

« Tu ne me regardes même pas, Tarek. Tu ne vois pas que je meurs, à côté de toi ? »

Il la fixa, stupéfait. « Quoi ? »

Elle sortit. Elle marcha dans les rues du Caire, sans but, le voile mal ajusté. Sans s'en rendre compte, elle se retrouva devant la boutique. La grille était baissée. La lumière éteinte.

Elle pleura, là, adossée à la grille, honteuse et libérée à la fois.

Le lendemain, elle retourna au magasin, comme on retourne sur les lieux d'un crime. Bacem était là, rangeant des rouleaux de tissu. Quand il la vit, il s'immobilisa.

« Azza. »

Elle dit tout. D'une traite. Son mari, son indifférence, son désespoir. Et lui – ce qu'il représentait pour elle. La beauté, l'attention, le désir.

Il écouta, sans l'interrompre. Quand elle eut fini, il vint s'asseoir près d'elle, sur la petite banquette réservée aux clientes. Il prit sa main – la première fois qu'il la touchait vraiment.

« Je te regarde, moi, » dit-il doucement. « Depuis le premier jour. Et je vois une femme qui mérite d'être vue. »

Il lui parla alors de sa vie. De sa femme, Malak, qui dormait dans la chambre à côté et qu'il n'avait pas touchée depuis des années. De son magasin, hérité de son père, seule raison de se lever le matin. De ses nuits à lire Rumi en se demandant où était passé l'amour.

« On est deux naufragés, » conclut-il avec un sourire triste. « Accrochés à la même planche. »

Ils restèrent silencieux longtemps. Dehors, la ville continuait son vacarme. Dedans, le temps s'était arrêté.

« Je ne veux pas coucher avec toi, » dit enfin Azza. « Enfin si, je veux. Mais ce n'est pas ça le plus important. Je veux... exister. Pour quelqu'un. »

Il hocha la tête. « Je sais. Moi aussi. »

Ce qui se passa ensuite ne fut pas ce qu'Azza avait imaginé dans ses fantasmes. Il n'y eut pas de cabine d'essayage, pas de corps à corps fiévreux. Il y eut autre chose, de plus rare : une amitié amoureuse, faite de regards et de paroles. Ils se virent régulièrement, dans son arrière-boutique, autour d'un thé. Il lui lisait des poèmes. Elle lui racontait ses journées, ses enfants, ses espoirs minuscules. Il l'écoutait. Vraiment.

Parfois, leurs mains se frôlaient en prenant le verre. Parfois, leurs regards s'attardaient une seconde de trop. C'était tout. Et c'était immense.

L'humour de la situation – car il y en avait, un humour noir et désespéré – c'est que leur relation, la plus intense qu'ils aient jamais connue, restait chaste. Deux quinquagénaires, mariés, voilée et commerçant, vivant une passion platonique dans une arrière-boutique du Caire, entre des rouleaux de soie et des poèmes soufis.

Un jour, Tarek, intrigué par ses absences répétées, la suivit. Il la vit entrer dans la boutique, en ressortir une heure plus tard, les joues roses, les yeux brillants. Ce soir-là, pour la première fois, il posa des questions.

« Qui c'est ? »

Elle le regarda droit dans les yeux. « Quelqu'un qui me voit. »

Il y eut un long silence. Puis, Tarek, l'homme des évidences administratives, l'homme qui ne voyait rien, dit une chose qu'elle n'aurait jamais imaginée.

« Je ne veux pas te perdre. Apprends-moi. Apprends-moi à te voir. »

Azza sentit ses yeux s'embuer. Était-ce possible ? Après quinze ans ?

Elle retourna voir Bacem. Elle lui raconta. Il écouta, puis sourit.

« Rumi dit : 'L'amour n'est pas de trouver la personne parfaite, mais de voir parfaitement une personne imparfaite.' Ton mari a peut-être commencé à voir. »

Elle posa sa main sur la sienne. « Et nous ? »

Il réfléchit longtemps. « Nous, on a eu l'étoffe. Le rêve. C'est déjà plus que beaucoup n'ont eu. »

Ils surent, ce jour-là, que leur histoire devait changer. Elle ne reviendrait plus aussi souvent. Il continuerait à vendre ses tissus. Mais il resterait quelque chose d'indélébile : la certitude d'avoir existé, pleinement, dans le regard de l'autre.

Parfois, Azza passe devant la boutique. Parfois, il est là, lisant derrière sa caisse. Ils échangent un regard. Juste un regard. Et dans ce regard, il y a des années-lumière de complicité, des nuits de rêves inachevés, des matins de thé partagé.

Elle rentre chez elle, où Tarek, depuis ce jour, essaie. Maladroitement, mais il essaie. Il lui demande son avis. Il remarque quand elle change de foulard. L'autre jour, il lui a même offert un morceau de soie bleue – pas de la vraie, une imitation, mais il avait retenu la couleur.

Et dans le secret de son cœur, Azza sourit. Car elle sait, désormais, que la véritable infidélité n'est pas celle du corps. C'est celle du regard. Et elle a deux hommes, désormais, qui la regardent. Chacun à sa manière. L'un avec la fraîcheur d'une découverte tardive, l'autre avec la mélancolie d'un rêve partagé.

Le soir, quand elle prie, elle remercie Dieu pour cette folie, cette passion inassouvie, ce désir qui l'a réveillée. Et elle prie aussi pour Bacem, quelque part dans sa boutique, lisant Rumi, se souvenant d'elle.

Car dans ce Caire immense et bruyant, deux âmes se sont touchées. Sans péché, mais avec passion. Sans chair, mais avec profondeur. Et parfois, c'est ainsi que naissent les plus belles histoires – dans l'étoffe des rêves, entre deux mondes, à la frontière de l'interdit et du possible.


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Le Grand Pommelé (nouvelle)

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Le Grand Pommelé



Marie avait épousé un homme dont le prénom, Jean-Marc, sonnait aussi creux qu’un seau vide cogné contre le mur de l’étable. Jean-Marc était un agriculteur céréalier, un homme de tracteur et de glyphosate, dont les mains sentaient le gasoil et dont les conversations, le soir, se limitaient aux cours du blé et à la météo. Leur lit, une péninsule aride dans l'océan de la plaine champenoise, n'avait connu la moindre ondulation depuis la naissance de leurs deux garçons, aujourd'hui adolescents et absorbés par leurs écrans.

La ferme, en revanche, vibrait. Elle vibrait de la présence d'Ulysse.

Ulysse était un Cheval de Trait Breton, un monument de muscles luisants et de robe gris pommelé. Il était arrivé six mois plus tôt, une lubie de Jean-Marc pour « entretenir les haies de manière écolo ». Depuis, Marie avait trouvé une nouvelle raison de se lever le matin. Ce n’était pas de la tendresse ordinaire, ce truc qui lui nouait le ventre quand elle s’approchait de son box. C’était une attirance physique, une gravité animale qui la laissait pantelante, un seau de grain à la main.

Ce matin-là, la rosée perlait encore sur l'herbe drue du pré. Marie, en salopette courte et vieux T-shirt, s'appuya contre la clôture électrique (éteinte, par chance). Ulysse, sentant sa présence, leva sa tête massive. Ses naseaux frémirent, aspirant son odeur. Il trotta vers elle, non pas de cette allure pesante qu'on lui prête, mais avec une grâce presque obscène, une ondulation de l'encolure qui fit danser ses crins blancs.

« Mon grand, » souffla-t-elle, la voix étranglée.

Il vint poser son chanfrein contre sa poitrine, poussant doucement. Le contact, la chaleur qui émanait de lui, cette odeur puissante de sueur, de foin et de cuir brut, lui firent l'effet d'une drogue. Elle ferma les yeux, enfouissant ses doigts dans l'épaisseur de sa crinière. Elle imaginait ses mains ailleurs, parcourant la carte de ses muscles saillants, traçant le chemin de ses veines. Elle fantasmait sur la puissance contenue dans cette croupe luisante, sur le mystère de son regard noisette si profond.

« Tu te rends compte, toi ? murmura-t-elle contre son oreille veloutée. Lui, il passe ses journées à caresser le volant de son GPS agricole. Toi, tu es… le sol. Le vrai. L’humus. »

Ulysse hennit doucement, un son grave et vibrant qui résonna dans le bas-ventre de Marie. Il recula d'un pas, baissa la tête et se mit à lui mordiller la bretelle de sa salopette, la tirant vers lui. C’était à la fois un jeu et un ordre.

« Cochon, » rit-elle nerveusement, le rouge aux joues.

Elle s'engagea dans le rêve éveillé qui la prenait de plus en plus souvent. Elle se vit, nue, offerte sur une botte de foin. Ulysse, dans cette vision, n'était plus un cheval mais une idée du cheval, une incarnation de la fertilité brute et sauvage. Il dominait, ses antérieurs de chaque côté de ses hanches, sa robe sombre contrastant avec la chair pâle. C'était une pensée absurde, interdite, et pourtant, une vague de chaleur la submergeait, un désir si concret qu'il en était douloureux.

Soudain, un bruit de moteur. Le 4x4 de Jean-Marc cahotait dans le chemin. Marie sursauta, lâchant la crinière comme une adolescente prise en faute. Le fantasme se fracassa contre la réalité avec un bruit de tôle froissée.

Jean-Marc descendit du véhicule, le visage fermé. « Qu’est-ce que tu fous là ? La soupe est en train de brûler sur le feu. Je le vois de la route, ce putain de cheval, tu passes ta vie avec. »

Marie rajusta sa bretelle, un geste faussement décontracté. « Je vérifiais son pied. Il boitait peut-être. »

Jean-Marc jeta un regard blasé sur l'animal. « Il a l’air costaud. De toute façon, c’est à ce genre de bestiau que je vais devoir confier ma retraite. La terre ne rapporte plus rien, les primes sont ridicules. »

Cette tirade, mille fois entendue, acheva de la décevoir. Tandis que Jean-Marc regagnait la maison en pestant contre la PAC, Marie se tourna une dernière fois vers Ulysse. Le cheval la regardait, lui. Dans ce regard, il n'y avait ni plainte sur le cours du blé, ni reproche pour la soupe brûlée. Il y avait une présence totale, une attente.

Ce fut le début d'une escalade.

Les semaines suivantes, les prétextes pour s'isoler avec Ulysse se multiplièrent. Le pansage n'était plus une corvée, mais un rituel quasi sensuel. La brosse douce sur ses flancs, l’étrille qui faisait frissonner sa peau, le peaufinage des crins. Elle prenait un malin plaisir à passer des heures dans la paille de son box, à parler de tout et de rien à voix basse, pendant que dehors, Jean-Marc s'échinait sur son tracteur.

Un soir d'orage, alors que le ciel déchiqueté par les éclairs pleurait sur les champs, Marie trouva refuge dans l'écurie. La pluie tambourinait sur le toit de tôle, créant un vacarme intime qui les isolait du monde. Ulysse était nerveux, il tournait en rond, soufflant bruyamment.

Marie s'approcha pour le calmer, posant une main sur son poitrail trempé. L'odeur de la terre mouillée et de l'animal en sueur était enivrante. Soudain, une bourrasque plus violente fit grincer la porte de l'écurie. Dans la pénombre striée par les éclairs, Ulysse se cabra.

Il ne se cabra pas par peur, mais par puissance. Une fraction de seconde, il se dressa de toute sa hauteur, silhouette de titan contre le zinc. Le souffle de Marie se bloqua. Elle n'eut pas peur. Elle fut subjuguée.

Dans la demi-obscurité, le réel et le fantasme fusionnèrent. Elle sentit le souffle chaud d'Ulysse sur sa nuque, le museau humide qui remontait le long de son cou. Ses mains à elle, comme mues par une volonté propre, caressèrent l'intérieur de ses cuisses musclées. L'orage était en elle, un grondement sourd qui submergeait toute raison. L'humour grinçant de la situation lui apparut : son seul amant depuis vingt ans, un homme incapable de la regarder, et elle, mariée, trouvait enfin l'étincelle dans le box d'un cheval.

Le lendemain, elle avait laissé une marque de rouge à lèvres sur la gourmette du licol. Un petit clin d'œil, un détail incongru que Jean-Marc, bien sûr, ne remarqua pas.

La passion, pour être secrète, n'en était pas moins dévorante. Elle commença à se négliger pour lui. Elle ne mettait plus de soutien-gorge sous son vieux pull, aimant sentir la toile rugueuse sur ses seins, imaginant que c'était le contact de son pelage. Un midi, alors que Jean-Marc rentrait manger un morceau de fromage en silence, elle garda sur ses lèvres le goût du sel qu'elle avait léché sur l'encolure d'Ulysse une heure plus tôt.

Le point de non-retour fut atteint un après-midi de canicule.

Jean-Marc était parti pour la journée à une vente aux enchères de matériel agricole. Les garçons étaient chez des amis. La ferme était silencieuse, écrasée de chaleur. Marie emmena Ulysse dans le pré, détacha le licol. Il se roula par terre dans l'herbe sèche, avec une grâce pataude, gigotant sur le dos, les quatre fers en l'air. Une vision si absurde et si joyeuse qu'elle éclata de rire, un rire qui n'était pas le sien, un rire de fille libre.

Soudain, il se releva d'un bond et s'ébroua, projetant un nuage de poussière et de brins d'herbe. Puis il s'approcha, la domina de sa hauteur, et frotta sa grosse tête contre son ventre, poussant, insistant, comme un gros chat affectueux. Marie vacilla sous la poussée, ses mains s'agrippant à ses oreilles.

C'est alors qu'elle vit Jean-Marc. Il était debout à la lisière du pré, près du 4x4. Il n'était pas à la vente. Il était là, immobile, les bras ballants, la regardant.

Le temps s'arrêta. Le geste tendre d'Ulysse, dans le contexte, prenait une tournure grotesque. Marie, le rouge aux joues, dégagea doucement le cheval. Son cœur cognait si fort qu'elle l'entendait bourdonner dans ses oreilles.

Jean-Marc ne dit rien. Il ouvrit la barrière, s'approcha. Il la regarda, regarda le cheval, puis de nouveau elle. Il y avait dans ses yeux une lueur nouvelle. Pas de la colère. Pas de la jalousie. Quelque chose de plus dévastateur : de la confusion, et une once de… curiosité ?

Il s'arrêta à deux mètres d'eux. Ulysse souffla bruyamment dans sa direction.

« Ben dis donc, » lâcha Jean-Marc d'une voix blanche. Sa pomme d'Adam monta et descendit. Il regarda le cheval, cette masse de muscles luisants, cette puissance tranquille. Il passa sa main sur sa nuque, un geste qu'il n'avait jamais eu. Il parla, comme s'il se parlait à lui-même.

« Putain de bordel de merde. » C'était une phrase complète, mais elle en disait long.

Il se tourna vers Marie. « Je me disais aussi... Tu le brossais plus que moi. »

Marie resta figée, cherchant désespérément une repartie pleine d'humour noir pour désamorcer la bombe. Il ne lui en laissa pas le temps.

« Il te plaît, hein ? C'est ça ? » Sa voix n'était pas accusatrice, juste lasse, un constat.

Marie ne put que hocher la tête, imperceptiblement.

Jean-Marc regarda ses mains, calleuses, usées par le travail. Il regarda Ulysse, dont la robe luisait comme du satin. Il eut un rire, un seul, sec et sans joie.

« J'comprends. J'comprends même trop bien. » Il fit un pas vers le cheval, tendit la main pour toucher son encolure. Le contact le fit tressaillir. « C'est beau, hein ? C'est simple. C'est... puissant. » Il baissa la voix. « Moi, à côté... »

Marie posa sa main sur la sienne, sur l'encolure d'Ulysse. Le cheval, sentant la tension, resta immobile, l'oreille aux aguets.

« Jean-Marc... » commença-t-elle.

« Non, tais-toi, » coupa-t-il. Il la regarda, et pour la première fois depuis des années, elle vit autre chose que de l'indifférence dans ses yeux. Une vulnérabilité, une peur. « J'ai cru que c'était un rival. J'étais prêt à le vendre. Puis j'ai regardé. » Il hocha la tête, comme si une évidence venait de le frapper. « C'est pas un rival. C'est un... un symbole. De tout ce qu'on n'a plus. »

Le silence retomba, seulement troublé par le souffle d'Ulysse et le bourdonnement lointain d'une abeille.

Puis, la situation lui apparut dans toute son absurdité. Lui, Jean-Marc, céréalier cartésien, et sa femme, sur le point d'avouer un désir zoophile, se tenaient la main sur le cou d'un cheval dans un pré, comme une famille recomposée. Il éclata de rire. Un vrai rire, cette fois, gras, tonitruant, qui fit se retourner Ulysse.

Marie le regarda, incrédule, puis un sourire en coin ourla ses lèvres. Le rire la gagna aussi. Ils rirent longtemps, accrochés l'un à l'autre et à l'animal, riant de leur couple, de leur médiocrité, de ce cheval devenu le catalyseur malgré lui de leurs frustrations.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, ils firent l'amour. Ce ne fut ni torride, ni romantique, mais maladroit, hésitant, et ponctué de fous rires nerveux. À un moment, Jean-Marc avait murmuré dans son oreille : « Ferme les yeux. Pense à Ulysse. » Et elle avait ri encore plus fort, frappant son torse de ses poings.

Leur relation changea. L'ombre du Grand Pommelé planait sur eux, non plus comme un secret honteux, mais comme un tiers salutaire. Jean-Marc, piqué au vif, se mit à faire plus attention à elle. Il rentrait plus tôt, la regardait vraiment. Il se mit même à l'aider à panser Ulysse, le matin. C'était étrangement intime, ces trois-là dans la lumière dorée de l'aube, brossant le même cheval.

Un matin, alors que Jean-Marc nettoyait les sabots d'Ulysse avec une application nouvelle, Marie lui dit :

« Tu sais, si tu veux vraiment rebooster notre couple, il faudrait peut-être que tu te muscles un peu le torse. Lui, au moins, il a des pectoraux. »

Jean-Marc leva la tête, un sourire narquois aux lèvres. « Ça tombe bien, j'ai acheté des haltères. Et puis, pour le reste... » Il regarda la croupe d'Ulysse. « Je n'aurai jamais son gabarit. Mais j'ai ce qu'il n'a pas : des mains pour te faire le café, et la parole pour te dire que tes fesses, dans cette salopette, me rendent fou. »

Marie sentit une bouffée de chaleur l'envahir, plus douce que celle des fantasmes. Plus humaine.

Ulysse, entre eux, poussa un soupir profond, comme pour signifier qu'il avait fait son temps, que sa mission de révélateur était accomplie. Il n'était plus l'objet d'un désir torride et interdit. Il était devenu le grand confident muet, le gardien de leur étrange secret, le ciment d'un couple qui avait failli se briser sur l'écueil du désir et qui avait choisi, avec un humour noir salvateur, de rire de ses propres abysses.

Et dans le box, ce soir-là, sur la gourmette du licol, à côté de la vieille trace de rouge à lèvres de Marie, pendait désormais un petit ruban bleu, arraché à la casquette de Jean-Marc. Un symbole. Le pacte à trois était scellé.


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Nuit d’Orage à Montmartre (nouvelle)

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Nuit d’Orage à Montmartre



Le quartier de Montmartre sentait la pluie chaude d’été et le pain qui sort du four à cette heure tardive. Camille et Léa habitaient une petite maison étroite rue des Saules, avec un escalier en bois qui grinçait comme un vieux film et une terrasse minuscule où les plantes en pot luttaient contre le vent.
Camille, trente-quatre ans, était une femme trans depuis sept ans. Elle avait gardé ses cheveux châtains mi-longs, légèrement ondulés, et portait ce soir-là une robe chemise en lin beige ouverte sur trois boutons, assez pour laisser deviner la courbe pleine de sa poitrine hormonale et le creux entre ses seins. Ses lèvres étaient peintes d’un rouge mat discret, ses yeux soulignés d’un trait fin. Elle se sentait belle, ce soir. Pas parfaite. Juste belle.
Léa, sa femme depuis cinq ans, était plus petite, plus nerveuse, avec des cheveux courts poivre et sel et un rire qui partait en cascade sans prévenir. Elle travaillait comme restauratrice de tableaux anciens et rentrait souvent tard, les mains tachées de solvants et d’amour.
Elles étaient allées boire un verre au Caveau des Oubliettes, un bar jazz caché sous la butte. Elles aimaient y aller les soirs d’orage : la foule se resserrait, les corps se frôlaient, l’air devenait électrique.
C’est là qu’il est apparu.
Il s’appelait Vincent. Grand, épaules larges sous une chemise bleu nuit légèrement ouverte, barbe de trois jours, regard noisette qui ne fuyait pas. Il s’était approché du bar pour commander un gin tonic et avait croisé le regard de Camille. Pas un regard de prédateur. Plutôt celui de quelqu’un qui vient de reconnaître une mélodie qu’il n’espérait plus entendre.
« Vous dansez ? » avait-il demandé, la voix grave, sans détour.
Camille avait souri, un peu moqueuse.
« Ma femme décide si on danse ce soir. »
Léa, assise sur le tabouret voisin, avait tourné la tête, un sourcil levé.
« Ta femme dit : vas-y. Mais ramène-le après. »
Vincent avait ri, un rire franc, surpris. Il avait tendu la main à Camille. Ils avaient dansé sur un vieux standard de Nina Simone, lentement, leurs corps se cherchant sans hâte. Léa les regardait depuis le bar, un sourire en coin, les doigts jouant avec le pied de son verre de vin rouge. Elle aimait voir Camille désirée. Ça la rendait fière. Et ça l’excitait.
Une heure plus tard, ils étaient tous les trois sous la pluie tiède qui tombait en rideau sur les pavés de la rue Lepic.
Camille marchait entre eux, une main dans celle de Léa, l’autre effleurant parfois le bras de Vincent. Personne ne parlait beaucoup. L’orage grondait au loin, les éclairs stroboscopaient les façades blanches.
Arrivés devant la porte bleu pétrole, Léa sortit sa clé.
« Tu entres ? » demanda-t-elle à Vincent, sans préambule.
Il hocha la tête.
À l’intérieur, l’appartement sentait la cire d’abeille, le jasmin du diffuseur et un peu l’humidité de la pluie sur leurs vêtements. Léa alluma seulement la guirlande lumineuse qui courait le long du mur du salon. Ambre doux, intime.
Camille se tourna vers Vincent, posa les deux mains à plat sur son torse.
« On ne fait pas semblant ici. On dit ce qu’on veut. On arrête quand quelqu’un dit stop. D’accord ? »
« D’accord. »
Léa s’approcha par derrière, glissa ses bras autour de la taille de Camille et embrassa sa nuque.
« Déshabille-la doucement », murmura-t-elle à Vincent.
Il obéit. Les boutons de la robe chemise s’ouvrirent un à un. La robe glissa sur les épaules de Camille, révélant un soutien-gorge en dentelle noire, la poitrine ronde et lourde, les tétons déjà durs sous le tissu fin. Vincent posa les lèvres sur sa clavicule, descendit lentement vers la vallée entre ses seins. Camille ferma les yeux, soupira.
Léa, pendant ce temps, déboutonna la chemise de Vincent, caressa son torse, mordilla son épaule. Puis elle s’agenouilla devant Camille, fit glisser la culotte en soie noire le long de ses cuisses. Le sexe de Camille, déjà dur, se dressa, épais, veiné, luisant légèrement à la lumière tamisée.
Léa le prit en bouche sans attendre, lentement, profondément, les yeux levés vers ceux de sa femme. Camille gémit, attrapa les cheveux courts de Léa d’une main, posa l’autre sur l’épaule de Vincent pour ne pas vaciller.
Vincent embrassait maintenant la poitrine de Camille, suçait un téton à travers la dentelle, puis l’autre. Il dégrafa le soutien-gorge d’un geste précis. Les seins lourds tombèrent dans ses paumes. Il les massa, les pinça doucement, arrachant à Camille des petits cris étouffés.
Léa se releva, embrassa Camille à pleine bouche, partageant le goût de son sexe. Puis elle se tourna vers Vincent.
« À genoux. »
Il obéit. Léa guida son visage entre les cuisses de Camille. Vincent lécha, d’abord doucement, puis plus avidement, la langue plate sur toute la longueur, puis concentrée sur le gland, aspirant, tourbillonnant. Camille tremblait, les jambes écartées, les mains dans les cheveux des deux.
Léa se déshabilla à son tour – jean slim, débardeur noir, culotte assortie. Elle s’allongea sur le canapé, jambes ouvertes.
« Viens là, ma belle. »
Camille s’agenouilla entre les cuisses de sa femme, embrassa son ventre, descendit jusqu’à son clitoris qu’elle lécha avec une tendresse possessive. Léa gémit fort, attrapa les cheveux de Camille.
Vincent, derrière, caressa les fesses rondes de Camille, écarta doucement, trouva l’entrée déjà humide de désir. Il cracha dans sa main, lubrifia son sexe, puis entra lentement.
Camille poussa un long râle contre le sexe de Léa. Vincent s’enfonça jusqu’à la garde, resta immobile un instant pour la laisser s’habituer, puis commença à bouger, des va-et-vient profonds, réguliers.
Léa, excitée par la vue, par les bruits, par les tremblements de sa femme, se cambra, jouit la première dans un cri rauque, les cuisses serrées autour du visage de Camille.
Camille releva la tête, les lèvres luisantes, les yeux brillants.
« Baise-moi plus fort. »
Vincent accéléra, claqua contre elle, une main sur sa hanche, l’autre glissant sous son ventre pour caresser son sexe en rythme. Camille se cambra, cria, jouit violemment, son corps secoué de spasmes, son sexe pulsant dans la main de Vincent tandis que son cul se contractait autour de lui.
Vincent ne tint pas longtemps après ça. Il se retira juste à temps, se branla rapidement et se vida sur les fesses et le bas du dos de Camille en grognements sourds.
Ils restèrent là, haletants, collés par la sueur et le sperme.
Léa fut la première à bouger. Elle embrassa Camille longuement, puis se tourna vers Vincent et l’embrassa aussi, doucement, presque tendrement.
« Tu restes boire un verre ? » demanda-t-elle.
Il sourit, un peu sonné.
« Avec plaisir. »
Ils passèrent à la cuisine. Léa sortit une bouteille de côtes-du-rhône, trois verres. Camille, nue sous une chemise ouverte appartenant à Léa, s’assit sur le plan de travail, les jambes pendantes. Vincent, torse nu, pantalon remonté mais pas boutonné, s’adossa au frigo.
Ils parlèrent de tout et de rien : de jazz, de peinture, de voyages qu’ils n’avaient jamais faits. À un moment, Léa posa sa main sur la cuisse de Camille, caressa distraitement.
« Tu sais, dit-elle à Vincent, on ne fait pas ça souvent. Mais quand on le fait… on le fait bien. »
Vincent leva son verre.
« À vous deux. »
Camille sourit, porta le sien aux lèvres.
« Et à la prochaine fois qu’il pleut sur Montmartre. »

Dehors, l’orage s’éloignait. La pluie continuait, douce, presque caressante.
À l’intérieur, trois corps encore chauds, trois sourires complices, et la promesse muette que la nuit n’était pas vraiment terminée.


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(Ar) مرحبا بكم على هذه المدونة

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