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Les Mains sur les Touches
L'appartement de Sophie était petit, un deux-pièces au cinquième étage d'un immeuble haussmannien du 11e arrondissement. Elle y vivait seule depuis sept ans, depuis que son mari l'avait quittée pour une femme plus jeune, plus mince, moins fatiguée. Les murs étaient couverts de livres, la cuisine sentait le thym et la lavande, et le salon donnait sur une cour intérieure où un marronnier centenaire étendait ses branches comme des bras ouverts.
Sophie avait cinquante-deux ans, un corps que les années et les deux grossesses avaient rendu généreux, opulent. Des seins lourds qui pesaient sur sa poitrine, des hanches larges qui avaient porté ses enfants, des cuisses pleines qui se touchaient quand elle marchait. Elle avait une peau blanche, marquée par les vergetures sur son ventre et ses seins, des cheveux bruns qu'elle laissait pousser jusqu'aux épaules, et des yeux verts qui s'étaient un peu ternis avec le temps. Elle se regardait dans le miroir et voyait une femme qui avait vieilli, qui avait pris du poids, qui avait perdu sa beauté. Elle ne se sentait plus désirée, plus aimée, plus vivante.
Le nouvel occupant de l'appartement au-dessus était arrivé un lundi de septembre. Sophie l'avait croisé dans l'escalier, un grand jeune homme aux cheveux blonds et aux yeux bleus, chargé de cartons et d'un sourire timide. Il s'appelait Thomas, il avait trente ans, il était musicien. Il jouait du piano. Elle l'avait su le soir même, quand les premières notes s'étaient élevées à travers le plafond.
Ce n'était pas du bruit, pas vraiment. C'était une musique, une mélodie douce et mélancolique qui flottait dans l'air comme une caresse. Sophie s'était arrêtée net, un livre à la main, et avait écouté. Elle n'avait pas entendu de piano depuis des années, depuis que sa fille avait arrêté ses cours. La musique la transportait, la berçait, l'apaisait.
Les soirées suivantes, elle attendait les notes comme on attend un rendez-vous. Elle s'asseyait dans son fauteuil, fermait les yeux, et se laissait emporter. Parfois c'était du Chopin, parfois du Debussy, parfois des morceaux qu'elle ne connaissait pas, des compositions personnelles qui parlaient d'amour et de solitude. Elle imaginait ses mains sur les touches, ses doigts longs et fins, la façon dont ils caressaient le piano comme on caresse un amant.
Ils se croisaient régulièrement dans l'escalier. Il était toujours poli, souriant, un peu timide. Il lui tenait la porte, lui offrait un bonjour, un sourire. Elle répondait, gênée, les joues rouges. Elle se sentait gauche, vieille, avec son corps rond qu'elle cachait sous des pulls amples. Lui, il était jeune, mince, beau. Elle se disait que jamais il ne la regarderait comme une femme, jamais il ne verrait autre chose qu'une voisine âgée et un peu trop grosse.
Un soir, elle monta chez lui. Pas pour se plaindre, pas vraiment. Pour une raison qu'elle ne s'avouait pas. Elle avait entendu une musique qu'elle ne connaissait pas, une mélodie triste qui l'avait bouleversée. Elle voulait savoir, comprendre, partager.
Il ouvrit la porte, les yeux bleus brillant de surprise. Il portait un sweat gris, un jean, des chaussettes. Il semblait fatigué, les cheveux en désordre.
"Sophie ?" dit-il, étonné de la voir sur le palier.
"Je... j'ai entendu la musique," dit-elle. "Je ne voulais pas vous déranger. Mais c'était si beau. Je voulais savoir ce que c'était."
Il sourit, un sourire qui éclaira son visage. "Une composition personnelle. Je la travaille depuis des semaines. Elle n'est pas encore finie."
"Je ne voulais pas vous interrompre. Je vais redescendre."
"Non, restez," dit-il, s'écartant pour la laisser entrer. "Je voudrais avoir votre avis."
Elle hésita une seconde, puis entra. L'appartement était plus grand que le sien, mieux éclairé. Un piano à queue trônait dans le salon, les touches ivoire brillant sous la lumière. Des partitions étaient éparpillées sur le sol, des livres de musique empilés sur la table. Il y avait une petite cuisine ouverte, un canapé fatigué, et une vue sur les toits de Paris.
Il l'invita à s'asseoir, lui offrit un verre d'eau, puis s'installa au piano. Il commença à jouer, les doigts glissant sur les touches avec une aisance qui la fascinait. Elle ferma les yeux, se laissant emporter par la mélodie.
C'était une musique douce, triste, pleine d'une nostalgie qu'elle reconnaissait. Comme si elle parlait de sa vie, de ses rêves abandonnés, de ses amours perdues. Des larmes coulèrent sur ses joues, silencieusement.
Il s'arrêta, la regarda. "Vous pleurez."
"Je suis désolée," dit-elle, essuyant ses joues. "Cette musique est si belle. Elle parle de tant de choses."
"Elle parle de vous," dit-il simplement.
Elle le regarda, surprise. "De moi ?"
"Je vous regarde dans l'escalier," dit-il. "Je vous vois passer dans la cour. Je vous écoute vivre. Vous êtes une femme qui porte tant de choses, tant de poids, tant de tristesse. J'ai voulu les mettre en musique."
Elle resta figée, le cœur battant. Il la regardait comme si elle était la seule femme au monde, comme si elle était une œuvre d'art. Elle se sentit nue, exposée, vulnérable. Mais elle ne voulut pas se cacher.
"Je ne suis pas une femme à mettre en musique," dit-elle, la voix tremblante. "Je suis juste une voisine, une femme de cinquante-deux ans, avec un corps qui a vieilli."
Il se leva, s'approcha d'elle. Il était grand, si grand, et elle sentait sa chaleur, son parfum, sa présence.
"Vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue," dit-il. "Pas parce que vous êtes parfaite. Parce que vous êtes vraie. Parce que vous avez vécu, aimé, souffert. Parce que vous êtes pleine de toutes ces choses qui font une vie."
Il tendit la main, et elle la prit. Ses doigts étaient longs, fins, chauds. Des doigts de pianiste, des doigts qui savaient toucher, caresser, jouer.
Il la guida vers le piano, la fit asseoir sur le tabouret. Il s'assit à côté d'elle, ses genoux contre les siens, ses mains sur les siennes.
"Je veux vous apprendre à jouer," dit-il. "Un morceau simple. Un morceau que j'ai écrit pour vous."
Il posa ses mains sur les siennes, ses doigts sur les siens, et les guida sur les touches. Elle sentit ses doigts bouger, ses mains bouger, son corps contre le sien. La musique s'éleva, douce, fragile.
"Vous sentez ?" murmura-t-il. "Vous sentez comment la musique naît sous vos doigts ?"
Elle sentait autre chose. Elle sentait sa chaleur, sa présence, son désir. Elle sentait ses mains sur les siennes, ses doigts entrelacés, son souffle contre sa nuque. Elle sentait son corps réagir, s'éveiller, se souvenir.
Le morceau se termina, et il ne retira pas ses mains. Il les laissa posées sur les siennes, ses doigts sur les siens, comme une promesse.
"Sophie," dit-il doucement. "Je veux vous toucher. Pas comme une voisine. Pas comme une amie. Comme une femme."
Elle se tourna vers lui, ses yeux verts dans ses yeux bleus. Elle vit dans son regard la même peur, le même désir, la même incertitude qui la rongeait.
"J'ai peur," murmura-t-elle. "Je ne suis pas belle. Je ne suis pas jeune. Mon corps..."
Il posa ses doigts sur ses lèvres, l'arrêtant. "Ne dites pas ça. Ne dites jamais ça."
Il l'embrassa. Un baiser doux, léger, comme une première note. Elle sentit ses lèvres sur les siennes, sa main sur sa nuque, ses doigts dans ses cheveux. Elle ferma les yeux, se laissant emporter.
Il la guida vers le canapé, l'allongea doucement, et s'accroupit devant elle. Il défit ses chaussures, une par une, et commença à masser ses pieds. Elle sentit ses doigts experts, trouvant les nœuds de tension, les faisant disparaître. Elle se laissa aller, ses yeux fermés, sa respiration s'accélérant.
Il remonta le long de ses mollets, de ses genoux, de ses cuisses. Il défit la ceinture de son pantalon, le fit glisser le long de ses jambes. Elle portait une culotte noire, simple, pas sexy. Mais il la regarda comme si c'était la plus belle chose qu'il avait jamais vue.
Il posa ses lèvres sur ses genoux, puis sur ses cuisses, puis sur son ventre. Chaque baiser était une promesse, chaque caresse une découverte. Elle sentit son corps s'éveiller, la chaleur monter entre ses cuisses.
Il fit glisser sa culotte le long de ses jambes, et elle était nue devant lui. Elle voulut se cacher, ses mains sur son ventre, sur ses seins, sur ses cuisses. Mais il l'en empêcha, ses mains sur les siennes.
"Ne te cache pas," murmura-t-il. "Pas devant moi."
Il descendit, ses lèvres trouvant son sexe, et elle sentit une vague de plaisir la traverser. Il bougeait avec une lenteur infinie, apprenant son corps, découvrant ce qui la faisait gémir. Elle s'accrochait au canapé, les doigts crispés sur le tissu, des gémissements s'échappant de ses lèvres.
Elle n'avait pas été touchée comme ça depuis des années. Pas comme ça, avec cette lenteur, cette dévotion. Elle se sentait désirée, aimée, chérie.
L'orgasme la surprit par sa force. Elle se cambra, un cri étouffé dans la gorge, ses doigts s'enfonçant dans ses cheveux. Elle sentit son corps se contracter, se tendre, puis se relâcher dans un abandon total.
Il remonta le long de son corps, posant des baisers sur son ventre, ses seins, son cou. Il était dur, elle le sentait contre sa cuisse, mais il ne se pressait pas. Il la regardait, ses yeux bleus brillant dans la pénombre.
"Je veux te voir," murmura-t-il. "Toute."
Elle se laissa faire. Il fit glisser son pull sur sa tête, défit son soutien-gorge. Ses seins apparurent, lourds, marqués par les années et les grossesses. Elle voulut se cacher, mais il l'en empêcha.
"Ils sont parfaits," dit-il.
"Ce n'est pas vrai," répondit-elle. "Ils sont trop gros, trop lourds, trop tombants."
"Je les aime. Je les aime comme ils sont."
Il posa ses lèvres sur ses seins, sa langue jouant autour de ses mamelons. Elle sentit son corps réagir, ses doigts s'enfonçant dans ses cheveux. Il léchait, suçait, mordillait doucement, et elle sentait une autre vague de désir monter en elle.
Il se déshabilla, et elle le regarda. Il était beau, avec son corps mince et ses yeux bleus. Elle se sentit soudain honteuse, vieille, grosse. Mais il s'allongea sur elle, son poids contre le sien, et elle oublia tout.
Il entra en elle lentement, profondément. Elle sentit son corps l'accueillir, s'ouvrir pour lui. Il bougeait avec une lenteur infinie, chaque mouvement une caresse. Elle s'accrochait à lui, ses doigts sur son dos, ses jambes autour de sa taille.
"Je t'aime," murmura-t-il contre son cou.
Elle ne répondit pas. Les mots étaient inutiles. Elle se laissa emporter par la sensation, par le désir, par l'amour. Elle sentit l'orgasme monter en elle, plus doux cette fois, plus profond. Elle se laissa aller, son corps se tendant, ses mains s'agrippant à ses épaules.
Il la rejoignit un instant plus tard, son corps se tendant contre le sien, son cri étouffé dans son cou. Ils restèrent enlacés, le souffle court, le corps brûlant.
Après, ils restèrent allongés, à se toucher, à se parler, à se promettre des choses qu'ils ne savaient pas s'ils pourraient tenir.
"Reste avec moi ce soir," dit-il. "Reste avec moi toujours."
"Je suis trop vieille pour toi," murmura-t-elle.
"Tu es parfaite pour moi."
Il posa sa tête sur sa poitrine, et elle caressa ses cheveux. Elle sentit son cœur battre, lentement, calmement.
"Je ne t'ai jamais dit," dit-elle, "mais la première fois que je t'ai entendu jouer, j'ai pleuré. C'était si beau. Si triste. Comme si tu parlais de ma vie."
"Je parlais de toi," dit-il. "Je parle toujours de toi."
Elle sourit, un sourire qu'elle n'avait pas eu depuis des années. "Alors joue pour moi. Joue-moi ce morceau."
Il se leva, retourna au piano, et commença à jouer. La musique s'éleva, douce, mélancolique, pleine d'amour. Elle resta allongée sur le canapé, nue, les yeux fermés, à écouter.
Elle pensa à sa vie. À son mariage raté, à ses enfants qui ne venaient plus, à sa solitude. Mais elle pensa aussi à ce moment, à cet instant de bonheur pur. Elle se sentait belle, désirée, aimée. Pour la première fois depuis des années, elle se sentait vivante.
La musique s'arrêta, et elle ouvrit les yeux. Il était debout devant elle, un sourire sur les lèvres.
"C'est pour toi," dit-il. "Toujours pour toi."
Elle se leva, s'approcha de lui, et l'embrassa. Un baiser profond, passionné, comme une promesse.
"Joue pour moi," murmura-t-elle. "Joue pour moi, tous les soirs."
Il s'assit au piano, et elle s'assit à côté de lui, nue, ses jambes contre les siennes. Il commença à jouer, et elle ferma les yeux.
Les semaines passèrent, et leur amour grandit. Il jouait pour elle, elle écoutait. Il la touchait, elle s'abandonnait. Ils faisaient l'amour sur le canapé, sur le lit, au pied du piano. Elle n'avait jamais connu une telle passion, une telle intensité.
Elle commença à s'habiller différemment. Des robes qui moulaient ses courbes, des couleurs qui éclairaient son visage. Elle se regardait dans le miroir et voyait une femme belle, désirée, aimée. Elle n'avait plus honte de son corps, de ses vergetures, de ses rides. Il les aimait, alors elle les aimait aussi.
Un soir, alors qu'ils étaient allongés, elle lui dit : "Je t'aime. Je n'ai jamais aimé personne comme toi."
Il la regarda, ses yeux bleus brillant d'amour. "Je t'aime aussi. Je t'aimerai toujours."
Elle posa sa tête sur sa poitrine, écoutant les battements de son cœur. Elle savait que leur amour était improbable, qu'il défiait les convenances, qu'il défiait les âges. Mais elle savait aussi qu'il était vrai, qu'il était fort, qu'il était plus fort que tout.
Elle pensa à toutes ces années de solitude, de désespoir, de peur. Elle pensa à toutes les fois où elle avait cru qu'elle ne serait plus jamais aimée. Et elle se dit que la vie était pleine de surprises, que l'amour pouvait surgir où on ne l'attendait pas, que la beauté pouvait être trouvée dans les corps imparfaits.
Elle sourit, se blottit contre lui, et ferma les yeux. Elle avait cinquante-deux ans, un corps rond et généreux, et un amour qui la faisait vibrer. Elle était enfin libre. Libre d'aimer, libre d'être aimée, libre d'être elle-même.
Le lendemain, elle monta chez lui avec un petit déjeuner. Elle avait préparé des croissants, du café, des confitures. Ils mangèrent sur le lit, nus, à rire, à s'embrasser. Il lui joua un nouveau morceau, une mélodie joyeuse qui parlait d'avenir et de bonheur.
"Tu vois," dit-il, "la musique peut être joyeuse. Parce que tu es là. Parce que je t'aime."
Elle l'embrassa, les larmes aux yeux. "Je t'aime aussi."
Ils firent l'amour, encore, comme si chaque fois était la dernière. Elle sentit son corps s'ouvrir, s'abandonner, se libérer. Elle n'avait plus peur, plus honte, plus de doutes.
Elle était aimée. Et c'était tout ce qui comptait.
Des mois plus tard, elle s'installa chez lui. Son appartement était plus grand, plus lumineux, avec le piano qui trônait au milieu du salon. Elle apporta ses livres, ses plantes, ses souvenirs. Ils vécurent ensemble, à rire, à pleurer, à s'aimer.
Chaque soir, il jouait pour elle. Elle s'asseyait sur le canapé, les yeux fermés, et elle écoutait. Les mélodies parlaient d'amour, de passion, de vie. Elles étaient la bande-son de leur histoire.
Elle avait cinquante-deux ans, un corps rond et généreux, et un amour qui la faisait vibrer. Elle n'avait plus peur de vieillir, plus peur d'être seule, plus peur de ne pas être assez.
Elle était assez. Elle avait toujours été assez.
Elle le regardait jouer, ses doigts sur les touches, et elle se disait que la vie était belle. Que l'amour était possible. Que tout était possible.
Et elle souriait, les larmes aux yeux, heureuse, enfin heureuse.
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