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Le corps en jeu : positions, quête de plaisir et économie des partenaires dans la sexualité zouloue
Dans la société zouloue, la sexualité ne se réduit pas à un ensemble de positions ou de techniques ; elle constitue un champ où s’entrecroisent le plaisir individuel, les normes de genre, les hiérarchies sociales et les préoccupations sanitaires. Les recherches disponibles, bien que fragmentaires en raison du tabou qui entoure le sujet, dessinent un tableau complexe : des positions codifiées mais aussi contestées, des pratiques visant à intensifier le plaisir qui mobilisent des substances et des savoirs traditionnels, et une économie des partenaires où le nombre et le statut des relations disent autant sur la masculinité que sur la vulnérabilité des femmes. Loin d’une sexualité « libre » ou « naturelle », la vie intime zouloue est structurée par des attentes sociales, des rapports de pouvoir et des stratégies d’adaptation à la modernité et à l’épidémie de VIH.
Les sources ethnographiques classiques offrent un point de départ précieux, quoique daté, sur les positions sexuelles préférées. Un ouvrage de synthèse sur les pratiques sexuelles à travers le monde rapporte que « les Zoulous, qui préfèrent aussi cette position, pensent que la position du missionnaire est dégoûtante, “comme des animaux” ». Cette position privilégiée est décrite comme la position « africaine » : les partenaires sont allongés côte à côte, face à face, sur le flanc, l’homme pénétrant la femme par le côté. Cette configuration est présentée comme « la plus commune en Afrique » et porte le nom de « position africaine » dans la littérature comparative. Le rejet de la position de l’homme au-dessus, perçue comme animale, suggère que les Zoulous valorisent une intimité plus égalitaire, où les corps ne sont pas hiérarchisés verticalement. Il faut toutefois manier ces sources avec prudence : elles reposent souvent sur des observations coloniales ou des synthèses anciennes, et elles ne disent rien des variations individuelles, régionales ou générationnelles. Elles indiquent néanmoins qu’il existe un imaginaire culturel de la bonne position, distinct de la norme occidentale dominante.
Mais la position n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste de pratiques qui visent à intensifier le plaisir. La plus documentée et la plus originale est sans doute l’ukusoma, également appelée ukumetsha ou ukuhlobonga. Il s’agit d’une forme de rapport intercrural, ou « sexe entre les cuisses » : l’homme place son pénis entre les cuisses de sa partenaire, les jambes de celle-ci restant croisées pour empêcher toute pénétration vaginale, et il atteint l’éjaculation par le frottement. Cette pratique a été largement rapportée chez les jeunes couples d’Afrique australe. Dans la société zouloue traditionnelle, l’ukusoma n’était pas une simple alternative technique ; c’était une institution socialisée, enseignée par les aînés et encadrée par les pairs. Les jeunes gens ne pouvaient s’y livrer que si le leader de leur groupe d’âge le leur avait préalablement enseigné, et le leader du groupe des filles devait approuver la rencontre entre le garçon et la fille. Les jeunes filles étaient éduquées et guidées sur les questions amoureuses et sur la manière de pratiquer l’ukusoma par des femmes plus âgées de leur famille, souvent appelées amaqhikiza. L’objectif était clair : permettre aux jeunes d’explorer le désir et l’intimité physique tout en préservant la virginité des filles, condition de leur valeur matrimoniale et de la légitimité des enfants à venir. L’ukusoma était donc une technologie du plaisir au service d’un ordre social, un compromis entre la reconnaissance du désir adolescent et l’impératif de la chasteté prénuptiale.
Cette institution a toutefois été profondément ébranlée par la modernité, la christianisation et l’épidémie de VIH. Aujourd’hui, les jeunes Zoulous sont socialisés dans un contexte où les normes traditionnelles se sont affaiblies mais n’ont pas été remplacées par une éducation sexuelle efficace. Les pratiques visant à augmenter le plaisir ont perduré, mais elles se sont transformées et diversifiées. Les recherches menées au KwaZulu-Natal documentent un ensemble de pratiques vaginales (nettoyage, séchage, resserrement) qui sont « soupçonnées de placer les femmes à un risque plus élevé de contracter le VIH et les IST », mais dont les motivations sont complexes. Une étude qualitative majeure menée dans des sites urbains et ruraux du KwaZulu-Natal révèle que ces pratiques sont considérées comme « omniprésentes » et qu’elles impliquent un large éventail de substances et de procédures. Les motivations des femmes sont doubles : elles cherchent à « améliorer le plaisir sexuel des hommes », à « garantir la fidélité des hommes » et à « exercer leur agentivité et leur contrôle dans leurs relations ». Autrement dit, la quête de plaisir n’est pas seulement hédoniste ; elle est stratégique, elle vise à stabiliser une relation dans un contexte où les femmes ont peu de pouvoir économique et où l’infidélité masculine est fréquente.
Le « dry sex », ou sexe sec, est la pratique la plus connue et la plus étudiée. Il consiste à assécher le vagin avant le rapport, souvent à l’aide de plantes, de produits traditionnels, de médicaments en vente libre, d’antiseptiques ou même de détergents ménagers. Une étude rapporte que le « dry sex » est « le plus répandu au KwaZulu-Natal, qui a le taux de VIH/sida le plus élevé » et qu’au moins 80 % de 150 prostituées interrogées dans des arrêts de camions pratiquaient le « dry sex ». Mais les chercheuses qui ont travaillé sur le sujet insistent sur le fait que le terme « dry sex » est réducteur : les pratiques sont plus complexes et ne se limitent pas à la recherche de sécheresse. Certaines femmes utilisent des insertions vaginales pour augmenter la « chaleur » (shisa) du vagin, ce qui est associé à l’excitation sexuelle et au désir. Le tabac à priser (ntsu), en particulier, est couramment inséré dans le vagin pour « apporter cette chaleur dans le sang » et rendre le sexe « plus agréable et chaud ». Une étude consacrée au ntsu montre que les jeunes femmes zouloues l’utilisent comme stimulant sexuel vaginal, comme agent de nettoyage et comme agent de resserrement, et qu’elles y recourent pour acquérir un « capital érotique » et améliorer leur plaisir et leur attractivité. Ces femmes ne sont donc pas passives : elles agissent sur leur corps pour le rendre désirable et pour maximiser leur pouvoir dans la relation.
La question de l’« étroitesse » (tightness) est également centrale. Les répondantes d’une étude sur les insertions intravaginales rapportent qu’« un plaisir sexuel accru est ressenti lorsque la femme est “serrée” ». Les termes isiZulu utilisés pour décrire cet état renvoient à l’idée de « rassembler », de « restaurer », de « ramener ensemble » le vagin à son état « naturel » et optimal, c’est-à-dire contracté et étroit. Cet état est régulièrement décrit comme « être comme une vierge » ou ne pas être « lâche » (xega), le relâchement étant associé à la promiscuité, à l’infidélité et à l’âge avancé. Il y a donc une esthétique et une morale de la sexualité qui pèsent sur les femmes : un vagin « serré » est le signe d’une jeunesse et d’une respectabilité préservées, tandis qu’un vagin « lâche » est stigmatisé. Les hommes, de leur côté, recourent à des préparations à base de plantes, administrées en lavement, pour « détoxifier les reins », « nettoyer le système rectal » et « stimuler leurs performances sexuelles ». La quête de plaisir est donc genrée : les femmes agissent sur leur vagin pour plaire et retenir, les hommes agissent sur leur corps pour performer.
Le nombre de partenaires constitue un autre volet essentiel de l’économie sexuelle zouloue. Dans l’imaginaire traditionnel, la masculinité est associée à la capacité d’avoir de nombreuses partenaires. Une étude menée auprès de jeunes hommes zoulous met en évidence une distinction terminologique fondamentale : l’isoka, l’homme qui a de nombreuses partenaires, s’oppose à l’isishimane, l’homme qui n’en a qu’une ou aucune. L’isoka est « le compliment ultime », tandis que l’isishimane est une étiquette « insultante et dégradante ». Un participant rapporte que sa famille a accueilli la nouvelle de son troisième enfant illégitime « avec soulagement », car cela démontrait « sans aucun doute » son statut public d’isoka. Les jeunes hommes distinguent soigneusement l’isoka de la promiscuité, qui est considérée comme « de mauvais goût et sale » et qui est associée aux femmes ayant de nombreux partenaires, appelées izifehe, c’est-à-dire « putes ». Autrement dit, la multiplicité des partenaires est valorisée chez les hommes comme un attribut naturel et louable de la masculinité africaine, tandis qu’elle est stigmatisée chez les femmes comme une marque de déchéance morale.
Cette asymétrie est au cœur de l’économie des relations. Les jeunes femmes sont socialisées dans l’idée que le sexe est une partie nécessaire d’une relation normale et qu’il est le moyen pour une femme de démontrer son amour et son engagement. Cette croyance est si puissante que les filles l’utilisent souvent pour justifier de ne pas refuser des rapports non désirés. Une jeune fille de 18 ans déclare : « Je ne refuse pas parce que je sais qu’il est le seul pour moi. Je ne veux pas le perdre, donc je dois le satisfaire ». Plus de la moitié des participantes (55 %) rapportent avoir refusé des avances sexuelles de leur dernier petit ami, mais 71 % de celles-ci admettent que leurs tentatives pour éviter le sexe n’ont pas abouti ; le refus entraîne presque toujours « une coercition physique, des abus ou des menaces de rejet de la part du petit ami ». Beaucoup de femmes choisissent donc de ne pas refuser pour éviter la violence physique et maintenir la stabilité de la relation. La quête de plaisir et le nombre de partenaires s’inscrivent ainsi dans un contexte où le consentement féminin est souvent contraint, et où la sexualité est un lieu de négociation inégale.
La modernité a fait émerger de nouvelles formes de relations qui complexifient encore ce tableau. L’ukujola, ces relations sexuelles informelles et non institutionnalisées qui se développent en marge du mariage traditionnel, est un phénomène « relativement récent dans la société zouloue ». Une étude menée auprès de jeunes Zoulous âgés de 21 à 34 ans dans le district d’Umgungundlovu révèle que l’ukujola englobe toutes les relations « illégitimes », c’est-à-dire celles dans lesquelles les familles n’ont jamais été impliquées ; l’implication des familles dans la négociation de l’ilobolo est une condition préalable à toute relation légitime, en particulier le mariage. « Des partenariats sexuels multiples et concurrents existent typiquement dans les relations d’ukujola, et les rapports non protégés y sont courants ». Ce phénomène est le produit de l’urbanisation, de la migration de travail, de l’affaiblissement de l’autorité familiale et de l’effondrement des mécanismes traditionnels de surveillance. Dans les villes, les hommes développent ce qu’ils appellent des « petites amies de ville », les omakhwapheni, littéralement « celles qui sont cachées sous l’aisselle », par opposition aux abafazi basekhaya, les « femmes de la maison » restées au village.
La polygamie, ou isithembu, constitue une autre modalité du nombre de partenaires, mais elle est loin d’être la norme statistique. Une étude démographique menée dans une zone rurale du KwaZulu-Natal montre que, bien qu’il existe une tradition de mariage polygame dans la société zouloue, « la majorité des mariages […] étaient monogames » et que « les mariages polygames constituent 12 % de tous les mariages chez les femmes et 14 % chez les hommes en 2006 ». La polygamie est plus fréquente dans les groupes d’âge les plus élevés : 25 % des femmes actuellement mariées et 29 % des hommes actuellement mariés âgés de 60 ans et plus en 2006 sont dans des mariages polygames, et sa prévalence diminue dans tous les groupes d’âge, tout en restant plus élevée que dans le reste du pays, en partie sous l’influence de la religion Shembe, qui autorise et valorise favorablement les mariages polygames. La polygamie n’est donc pas une pratique uniforme ou universelle ; elle est en déclin, et elle coexiste avec des formes plus informelles de multiplicité des partenaires.
Il faut enfin souligner les implications sanitaires de ces pratiques. Le « dry sex » et les insertions vaginales sont associés à un risque accru de VIH et d’IST, car ils peuvent provoquer des lésions de la muqueuse vaginale et favoriser la transmission. Les partenariats multiples et concurrents de l’ukujola, combinés à des rapports non protégés, amplifient ce risque. Les recherches sur les pratiques sexuelles zouloues ne peuvent donc pas faire l’économie d’une réflexion sur la santé publique et sur la manière dont les normes de genre exposent différemment les hommes et les femmes. Les femmes qui utilisent des substances pour sécher ou resserrer leur vagin le font souvent pour répondre aux attentes masculines et pour retenir un partenaire, mais ce faisant, elles augmentent leur propre vulnérabilité biologique. Les hommes qui valorisent l’isoka et multiplient les partenaires s’exposent eux-mêmes et exposent leurs partenaires au VIH, dans un contexte où la discussion sur le préservatif reste taboue au KwaZulu-Natal.
En définitive, les positions, les pratiques de plaisir et le nombre de partenaires chez les Zoulous ne peuvent être compris comme des faits isolés. Ils s’inscrivent dans un système où le corps féminin est à la fois objet de contrôle et lieu d’agentivité, où la masculinité se mesure au nombre de conquêtes, et où la modernité a affaibli les anciens cadres sans en fournir de nouveaux. L’ukusoma traditionnel offrait un espace socialisé pour le désir adolescent ; les pratiques vaginales contemporaines sont des stratégies individuelles pour négocier le plaisir et la fidélité dans des relations inégales ; et l’ukujola est le produit d’une société en mutation, où les familles ne contrôlent plus les alliances et où les jeunes adultes inventent des formes de relations qui échappent aux institutions. La sexualité zouloue n’est ni une affaire de « positions » à cataloguer, ni un simple réflexe biologique : c’est un langage du pouvoir, de l’affection, de la vulnérabilité et de la survie, qui continue de se transformer au rythme des bouleversements sociaux, économiques et sanitaires qui traversent l’Afrique du Sud.
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