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Dewi -Ch 02 (roman)

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Dewi
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Chapitre 2 : Le Transfert Interdit




Le silence de l’agence, autrefois apaisant, était devenu en quelques minutes une chape de plomb, une atmosphère électrique où chaque craquement du parquet semblait dénoncer l’intrusion de Marc dans l’intimité d'Aditya. Assis sur la chaise de son subordonné, le directeur sentait la moiteur de ses propres paumes contre le plastique froid de la souris. Son regard était rivé sur l’écran, hypnotisé par la galerie de photos et les fils de discussion de la messagerie Messenger où Dewi s’exhibait sans pudeur. Il savait qu’il devait agir vite. L’imprudence d'Aditya était une opportunité qui ne se représenterait jamais, une porte ouverte sur un abîme de pouvoir et de désir qu’il se sentait l’obligation quasi physique de franchir.
D’un geste fébrile, Marc fouilla dans la poche intérieure de sa veste de costume. Ses doigts rencontrèrent le métal froid de sa clé USB personnelle, un objet d’ordinaire réservé à la sauvegarde de fichiers administratifs sensibles ou de présentations budgétaires. Il l’inséra dans le port de l’unité centrale d'Aditya. Le petit clic de connexion résonna comme un coup de feu dans le calme plat de l’open-space. Sur l’écran, une fenêtre s’ouvrit, proposant d’explorer le périphérique. Marc l’écarta d’un revers de curseur. Il revint à la fenêtre du navigateur, là où le monde de Dewi s’étalait dans toute sa luxure numérique.
Le pillage commença. Marc ne se contenta pas de quelques clichés au hasard. Avec une méthodologie de prédateur, il entreprit de capturer l'intégralité de l'existence clandestine de son comptable. Il ouvrit les albums de photos un à un, sélectionnant les images avec une rapidité nerveuse. "Enregistrer sous", "Enregistrer sous", le mouvement devint un rituel mécanique. Il créa sur sa clé USB un dossier qu'il nomma d'un simple "X", une lettre anonyme pour cacher l'incendie qu'il était en train d'allumer.
Il ne se limita pas aux photos publiques où Dewi posait en hijab de soie, jouant les icônes de mode sophistiquées. Il plongea tête la première dans les archives de la messagerie. Il sélectionna les vidéos, ces séquences courtes où la Waria se déhanchait devant son miroir, ajustant la dentelle de son soutien-gorge sur sa poitrine plate, ou caressant son propre visage avec une langue gourmande. Il copia les conversations entières, les blocs de texte où des hommes anonymes proposaient des sommes d'argent ou des rencontres en échange de poses de plus en plus dégradantes. Marc voyait les barres de progression s'étirer sur l'écran. Chaque octet transféré était un morceau de la dignité d'Aditya qui passait dans sa poche.
Pendant que les fichiers les plus lourds, notamment les vidéos haute définition, se copiaient, Marc restait aux aguets. Ses yeux faisaient la navette entre l'écran et la porte entrouverte du bureau. Le moindre bruit dans le couloir, le déclenchement automatique de la climatisation ou le passage d'une voiture dans l'avenue de Messine le faisait sursauter. Il imaginait un instant qu'Aditya puisse revenir, ayant oublié ses clés ou son téléphone, et le trouver là, en plein vol d'intimité. Cette pensée, loin de le freiner, ajoutait une décharge d'adrénaline à son acte. La peur de la découverte rendait le larcin plus précieux encore.
Il finit par cliquer sur les photos les plus extrêmes qu'il avait aperçues plus tôt. Celle du stylo inséré dans l'anus, celle où Dewi, totalement nue, écartait ses propres fesses avec une impudence de pornographie artisanale. Il les copia avec une sorte de fureur possessive. Il voulait tout. Il voulait chaque grain de peau, chaque ombre sur le torse imberbe, chaque expression de soumission lascive. Lorsque la dernière fenêtre de transfert se referma, Marc éprouva un soulagement mêlé d'une excitation sombre. Le dossier "X" pesait maintenant plusieurs gigaoctets. L'essentiel de la vie secrète d'Aditya était désormais stocké sur ce petit morceau de métal.
Avec une précaution de faussaire, il revint sur la page Facebook. Il déconnecta la session de Dewi, s'assurant que le champ de mot de passe était vide. Il ferma le navigateur, vérifia qu'aucune icône suspecte ne restait dans la barre des tâches, puis il éteignit l'ordinateur d'Aditya. L'écran redevint noir, emportant avec lui le visage voilé et le regard de khôl de la déesse indonésienne. Marc retira sa clé USB, la glissa au fond de sa poche et sortit du bureau en refermant la porte avec une discrétion absolue.
Il traversa l'open-space, ses pas se perdant dans la moquette grise. Il se sentait plus grand, investi d'une autorité nouvelle qui ne devait rien à son titre de directeur. Il entra dans son propre bureau, ferma la porte à clé et s'assit dans son large fauteuil de cuir. Son cœur ne s'était pas encore calmé. Il alluma son ordinateur de bureau, une machine puissante et sécurisée. Il inséra la clé USB et ouvrit son navigateur sur son compte Google Drive professionnel, protégé par une double authentification.
Il créa un dossier caché, enfoui dans plusieurs sous-répertoires aux noms techniques et ennuyeux : "Archives Fiscales 2024 / Annexes / Reportings / Data-Indo". C'est là qu'il lança le téléversement des fichiers. La connexion haut débit de l'entreprise permettait un transfert rapide, mais la quantité de données était telle que la barre de progression affichait encore plusieurs minutes d'attente.
Pendant que les données montaient vers le cloud, Marc ne put s'empêcher d'ouvrir à nouveau certains fichiers directement depuis la clé. Il avait besoin d'une autre dose de ce spectacle interdit. Il cliqua sur une photo qu'il n'avait pas eu le temps de détailler dans le bureau d'Aditya. C'était un gros plan de la poitrine du comptable. La peau était d'une pâleur ambrée, d'une douceur que l'on devinait au-delà de l'image. Les mamelons étaient petits, d'un rose délicat. Il n'y avait pas un seul poil, pas une trace de virilité rugueuse. Marc passa à l'image suivante. Dewi y apparaissait vêtue d'un slip de dentelle blanche, les jarretelles enserrant ses cuisses fines. Elle posait de profil, le dos cambré, mettant en valeur la rondeur de ses fesses que le tissu transparent ne cherchait pas à dissimuler.
Marc sentit une nouvelle vague de chaleur l'envahir. Il regardait son comptable, cet homme qui, quelques heures plus tôt, lui présentait des bilans avec une voix monocorde, se transformer sous ses yeux en une courtisane provocante. L'idée de ce dédoublement le rendait fou. Il cliqua sur une vidéo. Le son était coupé, mais il voyait Dewi parler à la caméra, sans doute pour répondre à une commande privée. Elle portait son hijab noir, mais son buste était nu. Elle caressait ses propres hanches avec une lenteur calculée, ses doigts longs et effilés s'attardant sur la naissance de son sexe. Marc zooma sur le visage. Les yeux d'Aditya, derrière le maquillage, semblaient implorer et défier tout à la fois.
L'uploading continuait. Quatre-vingt pour cent. Marc était comme en transe. Il ouvrit la photo du stylo. Il étudia l'expression de Dewi. Ce n'était pas de la douleur, c'était une sorte de déconnexion sensuelle, une lassitude qui semblait dire qu'elle avait tout abandonné au plaisir ou au besoin. Il se demanda quel effet cela ferait de remplacer ce stylo par sa propre chair. Cette pensée le terrifia un instant, mais elle s'installa avec une force inouïe. Il n'était plus seulement le spectateur d'un secret ; il en devenait l'architecte.
Une notification discrète apparut : "Téléversement terminé". Marc ferma immédiatement les fenêtres de visualisation. Il vérifia que le dossier sur Google Drive était bien accessible. Il sortit alors son smartphone de sa poche, ouvrit l'application Drive et s'identifia. Il navigua dans l'arborescence qu'il venait de créer : "Archives Fiscales 2024... Data-Indo". Le dossier apparut. Il cliqua sur une image au hasard. Elle s'afficha instantanément sur le petit écran de son téléphone. Tout était là. Dewi était désormais partout avec lui, dans sa poche, dans son cloud, gravée dans les serveurs de Google, accessible à tout moment, en tout lieu.
Le sentiment de possession totale l'enivra. Il n'avait plus besoin de la clé physique. Cet objet était maintenant une preuve compromettante s'il venait à être trouvé. Marc ferma l'application sur son téléphone, puis il revint à son ordinateur de bureau. Il sélectionna le lecteur de la clé USB. D'un clic droit ferme, il choisit l'option "Formater". Une fenêtre d'avertissement apparut : "Attention, le formatage supprimera toutes les données". Marc n'hésita pas une seconde. Il cliqua sur "Démarrer".
Il regarda la petite barre verte progresser. En quelques secondes, le dossier "X", les photos de nu, les vidéos lascives et les conversations honteuses furent effacés de la mémoire flash. La clé était redevenue vierge, un simple outil de bureau sans histoire. Marc l'éjecta proprement et la rangea dans son tiroir, bien au fond.
Il s'adossa à son fauteuil, prenant une grande inspiration. L'opération était réussie. Il avait pillé l'âme secrète d'Aditya et l'avait mise sous clé dans un coffre-fort numérique dont il était le seul à posséder la combinaison. Il se sentait investi d'une mission sombre. Le chantage n'était pas encore formulé, mais l'idée était là, latente, prête à éclore. Il regarda l'horloge murale. Dix-huit heures quarante-cinq. Le temps avait passé à une vitesse folle.
Il éteignit son ordinateur de bureau. La pièce retomba dans une semi-obscurité, éclairée seulement par les lumières de l'avenue de Messine qui se reflétaient sur le plafond. Marc resta immobile quelques instants, savourant le silence. Il pensait à Aditya qui, à cet instant, rentrait probablement chez lui, ignorant que son sanctuaire avait été violé. Il l'imaginait dans le métro, entouré de passagers anonymes, ce petit homme discret dont le patron connaissait désormais la forme de l'anus et le goût pour les stylos.
Une bouffée de mépris monta en lui, mais elle fut immédiatement balayée par une pulsion de désir. Marc savait qu'il ne pourrait plus jamais regarder Aditya de la même manière. Chaque interaction professionnelle, chaque signature de document, chaque échange de regards serait désormais teinté de cette connaissance interdite. Il possédait Dewi. Il possédait le secret de la déesse.
Il se leva, enfila son manteau de laine grise et vérifia que son smartphone était bien dans sa poche. Il quitta son bureau, verrouilla la porte et traversa les locaux déserts une dernière fois. En sortant de l'immeuble, l'air frais de la nuit parisienne lui parut plus pur, plus vif. Il marcha vers son garage, sentant une énergie nouvelle circuler dans ses veines.
Le transfert n'était pas seulement numérique ; il était spirituel. Marc avait franchi le rubicon de la respectabilité. Il n'était plus le directeur sans reproche ; il était devenu le maître d'un secret capable de briser une vie. Et cette sensation de pouvoir, mêlée à l'image persistante du corps d'Aditya sous le voile noir, était la drogue la plus puissante qu'il ait jamais goûtée.
Il monta dans sa voiture, démarra le moteur et s'inséra dans la circulation parisienne. Dans le flux des phares rouges et blancs, il n'était plus qu'un anonyme parmi d'autres, mais dans sa tête, Dewi dansait, et il savait que le Grand Livre de leur relation venait d'écrire son chapitre le plus sombre. Le pillage était terminé, le règne de la menace pouvait commencer.




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Dewi - Ch 01 (roman)

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Dewi
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Chapitre 1 : La Faille Numérique




La lumière crue des néons de l’avenue de Messine grésillait avec une régularité de métronome, un son presque imperceptible, une fréquence haute qui finissait par saturer l'esprit après une journée de tension nerveuse. Dans le silence soudain des bureaux de la firme d’import-export, ce petit bourdonnement électrique était le dernier vestige de l'activité frénétique qui animait les lieux quelques minutes plus tôt. Il était précisément dix-huit heures. À Paris, dans une structure comme celle de Marc, la règle des trente-cinq heures et la culture de l'efficacité administrative – teintée d'un désir farouche de retrouver sa liberté individuelle – voulaient que l'open-space se vide comme par enchantement dès dix-sept heures trente. Les employés, attachés à leur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, s'étaient évaporés vers les bouches de métro bondées et les terrasses de café encore fraîches, laissant derrière eux une carcasse de métal, de verre et de dossiers en attente.
Marc, le directeur, était resté seul dans son sanctuaire personnel. Son bureau était une pièce vaste et sobre, où le chêne sombre des bibliothèques imposait une autorité silencieuse et rassurante. Il venait de refermer un dossier complexe sur les droits de douane des cargaisons en provenance de Jakarta, un travail aride qui lui avait laissé les yeux secs et la gorge légèrement irritée par l'air climatisé. Il se leva avec une lenteur de patriarche, sentant ses vertèbres craquer sous sa chemise de coton d’Égypte, un vêtement impeccable, d'un blanc nival, qui ne trahissait aucune des fatigues de la journée. Il aurait dû partir, rejoindre son épouse et ses deux enfants dans leur grand appartement du XVIIe arrondissement, s'attabler devant un dîner préparé avec soin et discuter des futilités nécessaires qui cimentent une vie bourgeoise. Pourtant, une inertie étrange, un besoin presque organique de vérifier la bonne tenue de son domaine après le départ des troupes, le retint.
C’était une habitude qu'il avait contractée avec les années : ce tour du propriétaire, solitaire et silencieux, qui lui permettait de reprendre possession de l'espace. Il aimait ce moment où le pouvoir ne s'exerçait plus sur des hommes, mais sur des objets. Ses pas, étouffés par la moquette épaisse de couleur gris anthracite, ne produisaient aucun son alors qu'il traversait les couloirs déserts. Tout était sagement rangé. Les chaises ergonomiques étaient alignées contre les bureaux dégagés, les agrafeuses reposaient parallèlement aux pots à crayons, et les plantes vertes, dans les angles, semblaient reprendre leur souffle. Marc avançait, l'esprit ailleurs, songeant déjà au week-end qui approchait. Mais en arrivant devant le poste de travail d'Aditya, le jeune comptable indonésien arrivé six mois plus tôt, Marc s'arrêta net. La porte était restée entrouverte, un angle de bois sombre brisant la rectitude parfaite du couloir, et une lueur bleutée, vacillante et électrique, s'en échappait avec une insistance presque impudique.
Aditya était pourtant l'employé le plus méticuleux de l'équipe. Un homme d'une discrétion presque effacée, dont la politesse confinait à une forme de dévotion monacale. Il ne parlait jamais plus haut que nécessaire, ses rapports étaient des modèles de clarté chirurgicale, et il semblait habiter ses vêtements de costume avec une humilité qui forçait le respect. Le voir partir à dix-sept heures trente en laissant son ordinateur allumé et son espace de travail ouvert était une anomalie, une fissure béante dans cette image de perfection rigide. Marc fronça les sourcils, une pointe d'agacement professionnel se mêlant à une curiosité soudaine. Il entra dans le petit bureau, un espace restreint mais d'un ordre absolu, imprégné d'une légère odeur d'épices douces et d'un parfum de savon neutre, une fragrance qui semblait coller à la peau d'Aditya comme une seconde enveloppe.
Son intention initiale était simplement de cliquer sur le bouton d'extinction pour respecter les protocoles de sécurité de l'entreprise. Mais alors que sa main se posait sur la souris de plastique noir, son regard fut capturé, puis littéralement happé par l'écran. Ce n'était pas un tableur Excel rempli de colonnes de chiffres. Ce n'était pas un logiciel de comptabilité rébarbatif ni une interface bancaire. C'était une page Facebook. Aditya, le réservé et mystérieux Aditya, avait commis l'imprudence fatale : il avait oublié de fermer sa session personnelle avant de s'éclipser dans la grisaille parisienne. Marc s'immobilisa, la main figée. Le nom affiché en haut de la page, écrit dans une police élégante, n'était pas le sien. C'était un nom court, mystérieux, presque musical, qui semblait vibrer d'une énergie étrangère : **Dewi**.
Le choc fut si violent que Marc crut sentir le sol se dérober sous ses pieds chaussés de cuir fin. Sur la photo de profil, un être d'une beauté irréelle fixait l'objectif avec une intensité troublante. Ce visage, Marc le connaissait par cœur pour l'avoir observé lors de dizaines de briefings budgétaires. C'était bien Aditya. Mais un Aditya transfiguré, métamorphosé par un artifice dont Marc n'aurait jamais soupçonné l'existence dans les rangs ternes de sa société. Le visage était lourdement maquillé, d'une manière experte qui soulignait la finesse de ses traits asiatiques. Un khôl profond étirait ses yeux en amande, leur donnant une profondeur insondable, tandis qu'un rouge à lèvres d'un carmin sombre, mat et velouté, dessinait une bouche charnue, presque provocatrice.
Mais le plus troublant, ce qui créait un court-circuit immédiat dans l'esprit rationnel et ordonné de Marc, c'était le vêtement. Cet être portait un hijab de soie noire, drapé avec une élégance souveraine autour du visage et du cou. Le voile encadrait la peau ambrée, lisse, d'une perfection de porcelaine, créant un contraste saisissant entre la pudeur religieuse du tissu et l'érotisme latent du maquillage. Marc sentit une chaleur subite lui monter au visage. Son cœur, d’ordinaire si régulier, se mit à cogner contre ses côtes avec une violence inhabituelle. Il s'assit, presque malgré lui, sur la chaise qu'Aditya occupait quelques minutes plus tôt, s'immergeant dans l'intimité numérique de son employé.
Il commença à explorer les albums publics. C'était une galerie de portraits d'une élégance rare. Dewi y apparaissait toujours vêtue avec un soin maniaque. Elle posait devant des miroirs, dans des parcs parisiens ou dans l'intimité d'un appartement décoré de voiles et de fleurs. Elle portait des hijabs de couleurs variées – blanc immaculé, vert émeraude, bleu nuit – et des robes traditionnelles indonésiennes, des sarongs ajustés qui soulignaient la gracilité d'une taille fine, presque frêle. Sur chaque image, Marc cherchait Aditya. Il retrouvait la ligne droite de son nez, la courbure délicate de ses sourcils, mais tout le reste appartenait à Dewi. C'était une identité souveraine, une femme née de l'ombre d'un comptable. Marc était fasciné, mais cette fascination restait encore à la lisière de l'esthétique, une sorte de curiosité anthropologique pour cette culture de la "Waria" dont il ignorait tout, mais dont il pressentait la complexité.
Pourtant, le véritable gouffre ne se trouvait pas dans les albums publics. Marc remarqua l'onglet de la messagerie, qui affichait plusieurs conversations non lues. Une impulsion sombre, une soif de connaissance interdite qu'il ne parvint pas à réprimer, le poussa à cliquer sur l'icône de Messenger. Là, dans l’ombre des conversations privées, le décorum de la "femme sophistiquée" s’effondrait pour laisser place à une réalité bien plus brute, bien plus sauvage.
Marc ouvrit la première conversation. Elle était entretenue avec un homme au pseudonyme anonyme. Les messages étaient un mélange d'anglais et de français, émaillés de requêtes explicites. Marc commença à faire défiler les photos envoyées en pièces jointes. Le souffle lui manqua. Ici, Dewi ne jouait plus à la femme élégante. Elle se livrait, se dénudait, se fragmentait pour satisfaire les désirs de spectateurs invisibles.
Il vit des photos de Dewi en lingerie fine, de la dentelle blanche ou noire sur cette peau ambrée qui semblait ne jamais avoir connu la moindre pilosité. Pas un poil sur les jambes, pas une ombre sur le torse. La poitrine était plate, d'une androgynie troublante, mais les hanches avaient une souplesse et une courbure que Marc jugea plus féminines que celles de bien des femmes qu'il avait connues. Mais ce n'était que le début. Les images suivantes devinrent d'une crudité chirurgicale. Des clichés pris de dos montraient Dewi penchée, révélant la chute de ses reins et un anus rose, soigné, d'une netteté presque irréelle, offert à l'objectif avec une passivité qui semblait être un appel muet à la possession.
Marc continuait de cliquer, ses doigts devenant moites sur la souris en plastique. Chaque nouvelle image était un coup de poing dans ses certitudes. Il vit le sexe d'Aditya, ou plutôt celui de Dewi : petit, gracile, presque enfantin, tenu avec une délicatesse obscène entre des doigts longs et manucurés. Il y avait des photos de son torse, de son pubis parfaitement épilé, de ses pieds nus et fins. Marc ouvrit une autre conversation où un utilisateur demandait une preuve de soumission. La réponse était là, figée dans les pixels : une photo où Dewi s'insérait un stylo – un stylo à bille tout à fait ordinaire, semblable à ceux qui traînaient sur le bureau à cet instant même – dans l'anus. Son visage était renversé en arrière, ses lèvres carmin entrouvertes, ses yeux mi-clos sous le voile noir, affichant un air de lassitude voluptueuse qui fit monter en Marc une érection brutale et douloureuse.
Le silence du bureau devint soudainement lourd, presque physique. Marc imaginait Aditya travaillant sur ces mêmes chiffres qu'il avait sous les yeux, assis sur cette même chaise, tout en entretenant ces échanges d'une impudeur radicale sur son temps de pause ou lors des quelques minutes précédant son départ. Cette "Dewi", cette déesse de l'ombre, n'était pas qu'une image de mode ou une fantaisie passagère ; c'était une courtisane numérique, une créature dévouée à l'exhibition de son corps et à la satisfaction de désirs masculins variés.
Une sueur froide perla sur le front du directeur. Il se sentait comme un voyeur, un prédateur surpris par sa propre proie. Mais au-delà du dégoût moral qu'il s'efforçait de ressentir, une autre émotion, plus puissante, plus archaïque, prenait racine : le sentiment d'une opportunité unique. Ce secret était une arme. C'était une faille dans l'armure d'Aditya qui lui donnait un pouvoir de vie ou de mort sociale sur le jeune homme. Mais ce n'était pas seulement la menace qui l'excitait ; c'était la perspective d'accéder, lui aussi, à cette chair ambrée, à cette soumission qu'il voyait s'étaler sur l'écran.
Marc restait là, incapable de détacher ses yeux des photos. Il les détaillait avec une précision clinique, comme il aurait analysé un bilan comptable frauduleux. Il cherchait les failles, les signes de l'homme sous le maquillage, mais Dewi gagnait à chaque fois. Elle était plus qu'un travestissement ; elle était une présence. Il ne comprenait pas encore ce que signifiait ce nom, il ne connaissait pas encore l'histoire de cette identité, mais il savait une chose : le petit comptable imberbe venait de briser la vitre de la normalité.
Il se demanda combien d'hommes avaient reçu ces clichés. Combien avaient payé pour voir cette intimité ? L'idée que son employé se vende, même numériquement, ajoutait une couche de mépris qui ne faisait qu'attiser son propre désir de possession. Il se sentit investi d'un droit de regard supérieur. Puisque ce secret était tombé entre ses mains par pur hasard, il lui appartenait.
Il regarda l'heure. Dix-huit heures vingt. Le temps s'était dilaté. Il imagina Aditya dans le métro, peut-être en train de répondre à l'un de ces messages sur son téléphone portable, ignorant que son patron était en train de violer son sanctuaire. Marc sentit un frisson de puissance. La trahison de l'image était totale. Le contraste entre le bureau froid, ordonné, et la luxure qui s'étalait sur le moniteur créait un espace mental où tout devenait possible.
Il ne voyait plus les dossiers empilés, il ne voyait plus les rapports de douane. Il ne voyait que le grain de la peau de Dewi, la courbe de son dos, et ce voile noir qui semblait être le linceul de la pudeur. Marc savait qu'il devait partir, que chaque minute supplémentaire passée dans ce bureau augmentait le risque d'une découverte suspecte, mais il était comme paralysé par la révélation. Il contemplait Dewi, et à travers elle, il contemplait ses propres zones d'ombre, ses propres désirs inavoués qui venaient de trouver un exutoire inattendu.
La faille numérique d'Aditya n'était pas seulement une erreur technique ; c'était une invitation silencieuse dans un monde où Marc, l'homme de loi et d'ordre, n'était plus qu'un homme de chair. Il se leva enfin, les jambes un peu lourdes, et sortit du bureau en refermant la porte avec une douceur de conspirateur. Il traversa l'open-space plongé dans le noir, mais dans son esprit, les pixels de Dewi continuaient de briller d'une lumière noire.
Le secret était là, tapi dans l'obscurité de l'ordinateur éteint. Demain, Aditya reviendrait. Il s'assiérait à son bureau, il saluerait Marc avec sa déférence habituelle, ignorant que le voile avait été levé. Marc, lui, ne verrait plus jamais le comptable. Il ne verrait plus que la Déesse cachée sous le costume, et le souvenir lancinant de ce stylo, de cette soie et de cette peau ambrée offerte au regard des hommes.
Le Grand Livre de la société était clos pour la journée, mais le livre des secrets de Marc, lui, venait de s'ouvrir sur une page qu'il n'aurait jamais le courage de refermer. La faille était ouverte, et le directeur s'apprêtait à y engouffrer toute sa vie.




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La Résidence Moon - Chapitre 07 (roman)

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La Résidence Moon
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Chapitre 07: L'Ombre du Levant




La matinée de jeudi s’était ouverte sur un ciel de nacre, une lumière laiteuse et diffuse qui rendait le marbre du hall encore plus livide qu’à l’accoutumée. À la Résidence Moon, la météo semblait toujours filtrée par l’épaisseur des vitrages, transformant le fracas du monde extérieur en une pantomime silencieuse. Marco, installé derrière son bureau de chêne sombre, achevait de consigner le rapport de maintenance de l’ascenseur B. Il aimait ce moment de transition, entre l’agitation des départs matinaux et le calme plat du milieu de journée, où l’immeuble semblait retenir son souffle.
Le silence fut rompu par le pivotement fluide des doubles portes vitrées. Un homme entra, dont la démarche assurée et le port de tête détonnaient avec l’hésitation habituelle des visiteurs égarés. Il s’arrêta à quelques mètres de la loge, laissant ses yeux parcourir le plafond de l’atrium avec une acuité singulière. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, au teint mat et à la barbe taillée avec une précision millimétrique, un tracé sombre qui soulignait une mâchoire carrée. Il portait un costume de lin sombre, d’une coupe irréprochable mais sans aucune marque apparente, et tenait un attaché-case de cuir souple dont la patine témoignait d’un usage fréquent.
— Bonjour. Je suis Hassan Chammari, annonça-t-il d'une voix grave, posée, dont chaque syllabe semblait pesée avant d'être articulée. Je viens pour la visite de l’appartement 01C.
Marco se redressa lentement. Le 01C était l’une des rares unités encore disponibles au premier étage. Dans la hiérarchie tacite de la Résidence Moon, le premier étage était celui des pragmatiques, de ceux qui sacrifiaient la vue panoramique à la rapidité de l’accès. C'était un appartement vaste, mais orienté vers la cour intérieure, là où la lumière se faisait rare et où les secrets semblaient mieux gardés. Marco n'avait reçu aucune notification préalable du syndic, une anomalie dans la gestion d'ordinaire si rigide du Cabinet Valmont.
— Un instant, Monsieur Chammari. Je dois vérifier vos autorisations auprès du gestionnaire, répondit Marco en gardant son ton de neutralité professionnelle.
L'homme acquiesça d'un simple mouvement de menton, restant immobile au centre du hall, les mains jointes devant lui. Il ne manifestait aucune impatience, aucun agacement. Il attendait comme attend une sentinelle. Marco s'isola dans sa loge et composa le numéro direct du Cabinet Valmont. Après plusieurs minutes d’attente rythmées par une musique d’accueil synthétique et agaçante, une voix sèche lui confirma que Monsieur Chammari était effectivement un candidat dont le dossier avait été validé en haut lieu. Les garanties financières étaient, semble-t-il, hors de portée de toute contestation. Le syndic lui donna l’ordre formel d’accompagner le visiteur et de lui ouvrir les lieux.
Marco récupéra le trousseau de clés "Passe" et sortit de sa loge. Il fit signe à l’homme de le suivre vers l'escalier de marbre plutôt que vers l'ascenseur, le premier étage ne justifiant pas l'attente d'une cabine. Ils montèrent en silence. Chammari ne posait aucune question sur les charges, sur le voisinage ou sur l'isolation phonique. Il marchait d'un pas égal, ses chaussures de cuir fin ne produisant presque aucun son sur les marches.
Lorsqu'ils atteignirent le palier du premier étage, Marco déverrouilla la porte lourde du 01C. L’appartement était un grand espace vide, où l’odeur de cire et de poussière en suspension témoignait d’une inoccupation prolongée. Le parquet vitrifié reflétait la faible lumière grise venant de la cour. Sans attendre de présentation, Hassan Chammari s'avança au centre de la pièce principale. Il ne regardait pas les moulures ou la qualité des peintures. Son regard balayait les angles, les jonctions entre les murs et le plafond, les renfoncements des placards intégrés.
Il se dirigea vers les fenêtres de la série C, celles qui offraient une vue plongeante sur la cour intérieure de la résidence. Il resta de longues minutes à observer le vis-à-vis, calculant sans doute la distance avec les appartements d'en face ou l'angle de vue des bâtiments voisins. Marco l'observait depuis le seuil. Cet homme ne visitait pas un logement ; il évaluait un périmètre.
D'un geste fluide, Chammari sortit un téléphone de dernière génération de sa poche intérieure et lança un appel vidéo. L’écran s'alluma, projetant une lueur bleutée sur son visage concentré. À l'autre bout de la ligne, une femme apparut. Elle était voilée, d'une élégance sobre, les traits fins et le regard d'une intensité perçante. Dès qu'elle fut en ligne, l'homme commença à parler.
C'était une langue aux sonorités gutturales et chantantes, un arabe rapide, dense, dont Marco ne percevait que les inflexions. Chammari parcourait les pièces avec son téléphone à bout de bras, comme s'il scannait l'espace pour elle. Il montra les coins du plafond, l'intérieur des placards profonds, la vue depuis la cuisine, puis revint dans le salon pour filmer longuement la porte d'entrée et le mécanisme des verrous. La femme à l'autre bout de la ligne posait des questions brèves, sa voix filtrée par le haut-parleur résonnant étrangement dans le vide de l'appartement. Chammari répondait par des hochements de tête ou des explications techniques, pointant du doigt des détails qui semblaient n'avoir d'importance que pour eux.
Marco se tenait en retrait, les mains croisées dans le dos. Il se sentait étranger dans son propre domaine, une sensation qu'il détestait. D’ordinaire, les futurs locataires l’interrogeaient sur la proximité des commerces ou sur le calme de l’immeuble. Chammari, lui, ignorait totalement sa présence, absorbé par cette transmission numérique qui semblait être une inspection minutieuse. La conversation en arabe continuait, hachée, précise. À un moment, l'homme s'arrêta dans un coin sombre du couloir interne de l'appartement et resta immobile, écoutant les instructions de la femme sur l'écran avant de confirmer par un mot sec.
L’appel prit fin aussi brusquement qu'il avait commencé. L’homme rangea son téléphone dans un silence parfait. Il se tourna vers Marco, son expression de nouveau lisse, professionnelle, presque impénétrable.
— L'appartement convient, dit-il simplement en français, avec un accent très léger, presque imperceptible. Je réglerai le reste des formalités administratives avec le Cabinet Valmont cet après-midi.
— Très bien, Monsieur. Le syndic m'informera de la signature définitive du bail.
— Je reviendrai avec mes meubles et une équipe de déménagement dans deux ou trois jours, ajouta Chammari en se dirigeant déjà vers la sortie. Je préfère que l'installation se fasse rapidement. Il n'y aura pas de délai.
Il ne demanda rien sur le ramassage des ordures, sur le code du garage ou sur l'identité de ses voisins de palier. Il semblait avoir déjà intégré toutes les informations nécessaires par sa seule observation silencieuse. En redescendant vers le hall, Marco tenta une approche polie pour tester la cuirasse de son interlocuteur.
— Vous venez de loin, Monsieur Chammari ? Vous installez-vous pour le travail ?
L'homme s'arrêta un instant devant les portes vitrées du hall, le regard fixé sur le logo bleu électrique "MOON" qui brillait faiblement au-dessus de l'entrée. Il resta silencieux une seconde de trop, comme s'il cherchait la réponse la plus neutre possible.
— De loin, oui, finit-il par répondre. Mais le plus important n'est pas d'où l'on vient, Marco. C'est l'endroit où l'on décide de s'arrêter pour trouver un peu de stabilité.
Sur ces mots sibyllins, il quitta la résidence sans un regard en arrière, s'enfonçant dans la grisaille de la rue avec la même assurance tranquille qu'à son arrivée. Marco le regarda s’éloigner à travers les vitres jusqu’à ce que sa silhouette sombre disparaisse derrière l’angle du bâtiment.
De retour dans sa loge, Marco ouvrit son grand registre de cuir noir. Il inscrivit le nom en lettres capitales : *HASSAN CHAMMARI, FUTUR LOCATAIRE 01C*. Il resta un moment le stylo suspendu au-dessus du papier, le regard perdu sur les moniteurs de surveillance. Il y avait quelque chose dans la manière dont cet homme avait filmé les "coins" de l'appartement, ces zones mortes où l'on installe habituellement des caméras de sécurité privées ou des dispositifs de surveillance, qui laissait un goût d'inachevé. Dans un immeuble où tout le monde parlait trop pour ne rien dire, ce silence-là était assourdissant.
Marco reporta son regard sur les écrans du garage et du hall. L'arrivée prochaine de ce nouveau résident ajoutait une ligne de plus à la cartographie invisible qu'il dessinait chaque jour. Entre les secrets d'Hélène au cinquième, les errances de Léa au quatrième et les silences de Tanaka au dix-huitième, le premier étage s'apprêtait à accueillir une nouvelle énigme. Marco se demanda si la femme à l'autre bout du téléphone viendrait elle aussi dans deux jours, ou si Monsieur Chammari prévoyait d'occuper seul ce grand espace tourné vers la pénombre de la cour.
Il referma son carnet avec un bruit sourd. La ruche continuait de se remplir, alvéole après alvéole. Dans la froideur de marbre de la Résidence Moon, chaque nouveau venu apportait son propre poids d'ombre. Et pour Marco, le gardien, le défi ne faisait que commencer. Il savait désormais que derrière la courtoisie de Monsieur Chammari se cachait une volonté de fer qui ne laisserait aucune place au hasard. La nuit allait bientôt tomber, et Marco, comme à son habitude, se prépara à veiller sur ce monde de verre et d'acier qui, sous ses airs de perfection, semblait de plus en plus fragile.





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👉 Chapitre 08
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La Résidence Moon - Chapitre 06 (roman)

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La Résidence Moon
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Chapitre 06: Le Réglage du Temps





Le silence du dix-neuvième étage, encore imprégné de l'odeur de plâtre des ouvriers de la veille, contrastait singulièrement avec l'atmosphère qui régnait un palier plus bas, au dix-huitième. En franchissant le seuil de l'appartement 18C, Marco eut l'impression de quitter la Résidence Moon pour pénétrer dans un sanctuaire où les lois de l'agitation urbaine n'avaient plus cours. Ici, le luxe ne s'affichait pas par des dorures ou des marbres tapageurs, mais par une économie de moyens qui confinait à la spiritualité.
Monsieur Tanaka attendait sur le seuil, vêtu d'un gilet de laine grise impeccablement boutonné sur une chemise blanche. À soixante-dix ans, l'homme conservait une droiture de cyprès, bien que ses mains, légèrement nouées par l'arthrose, trahissent le poids des décennies passées à manipuler des instruments de précision.
— Marco-San, murmura-t-il avec une inclinaison de tête qui n'était ni servile, ni hautaine, mais simplement empreinte d'une reconnaissance mutuelle entre deux techniciens du réel. Je vous remercie d'avoir pris sur votre temps de pause.
— C’est naturel, Monsieur Tanaka. Vous m’avez parlé d’un problème de balancier ?
Marco entra dans le salon. L’espace était baigné d’une lumière douce, filtrée par des stores de bois clair. Le mobilier était minimaliste : une table basse, quelques coussins, et un buffet en cerisier d'une finesse extrême. Sur le mur principal, deux cadres attiraient immédiatement le regard, comme les seules ancres chromatiques dans cet univers de tons neutres. Le premier montrait un Tanaka très jeune, les cheveux d'un noir de jais, fier dans un costume sombre aux côtés d'une femme d'une beauté saisissante, enveloppée dans la soie blanche d'un mariage traditionnel. Le second cadre, plus récent, présentait une jeune femme d'une trentaine d'années, Akiko, dont le visage partageait la sérénité du père et l'éclat de la mère. Elle portait un kimono aux motifs floraux complexes, un éclat de pourpre et d'or au milieu du salon.
— Ma fille, Akiko, dit Tanaka en suivant le regard de Marco. Cela fait quinze jours qu'elle n'est pas venue. Elle est architecte paysagiste, vous savez. Le printemps est sa saison la plus rude. Elle doit être très occupée à redonner vie aux jardins de la ville. Le temps des autres lui appartient plus que le mien, pour l'instant.
Il désigna ensuite l'objet de la visite : une horloge de parquet en bois sombre, une pièce d'horlogerie européenne du XIXe siècle dont le mécanisme apparent laissait deviner une complexité redoutable. Le balancier de cuivre était immobile, suspendu dans un repos forcé.
— Elle retarde de quatre minutes par jour, expliqua l'ancien ingénieur. Mes doigts ne sont plus assez sûrs pour ajuster l'écrou de réglage sans risquer de tordre la suspension. C'est une mécanique sensible, Marco. Elle demande la force tranquille que vous mettez dans vos outils.
Marco s'approcha, posa sa caisse à outils avec une délicatesse inhabituelle et s'agenouilla devant l'imposante machine. Il retira délicatement le panneau de verre. L’odeur d’huile fine et de vieux bois monta à ses narines. Tanaka, debout derrière lui, observait chaque geste avec une attention quasi religieuse.
— Il faut visser l’écrou de réglage pour raccourcir le balancier, dit Marco en sortant une petite pince de précision. Un quart de tour devrait suffire à compenser le retard.
— Allez-y doucement, Marco-San. Le temps ne se laisse pas brusquer. On croit le commander avec des engrenages, mais il finit toujours par reprendre son rythme naturel.
Pendant que Marco s'affairait sur le balancier, Tanaka s'approcha de la photo de mariage. Son regard s'attarda sur le visage de la femme qui avait été la sienne.
— Elle est retournée au Japon il y a cinq ans, commença-t-il d'une voix monocorde, comme s'il lisait un rapport technique. Elle s’est remariée là-bas. Un homme de son âge, ou presque. Elle en a cinquante-cinq aujourd'hui. Elle a retrouvé la lumière du Pacifique, tandis que je suis resté ici, à observer les toits de cette ville à travers du verre triple vitrage.
Marco ne répondit pas immédiatement, concentré sur la tension du ressort. Il sentait pourtant que le vieil homme avait besoin de cette confidence, loin de l'oreille indiscrète des voisins ou du syndic.
— Vous gardez sa photo malgré tout, nota Marco en effectuant la rotation précise de l'écrou.
— Pourquoi l’enlèverais-je ? Elle fait partie de la structure de ma vie. Mais vous savez, Marco, apprendre son remariage a été une sensation étrange. C’est comme tenir entre ses mains une nouvelle édition d’un livre dont on a perdu la couverture. L’histoire est la même à l’intérieur, les mots n’ont pas changé, mais l’objet ne vous appartient plus. Vous ne reconnaissez plus la reliure. Elle est devenue le récit d'un autre.
Marco se redressa, essuyant ses doigts sur un chiffon propre. Il regarda le jeune Tanaka sur la photo, puis l'homme de soixante-dix ans devant lui. Il y avait une dignité immense dans cette acceptation du vide.
— Le balancier est libéré, annonça Marco. Je vais le lancer.
D'une impulsion légère et constante, il mit le disque de cuivre en mouvement. Le tic-tac reprit, d'abord hésitant, puis s'installant dans un rythme souverain qui sembla remplir la pièce, chassant le silence oppressant de l'appartement. Tanaka ferma les yeux un instant, écoutant le cœur de bois et de métal battre à nouveau.
— Parfait, murmura-t-il. Vous avez le toucher juste. Beaucoup de gens dans cet immeuble croient que le monde tourne grâce à l'argent ou aux décrets du syndic. Ils oublient que le monde tient parce que des hommes comme vous veillent sur les écrous et les ressorts.
Il invita Marco à s'asseoir quelques minutes. Il prépara deux thés verts dans des tasses en céramique rugueuse, dont la chaleur se diffusait lentement dans les paumes de Marco. Ils restèrent un moment sans parler, observant la ville qui commençait à s'embraser sous les rayons d'un soleil déclinant.
— Akiko s'inquiète pour moi, reprit Tanaka après une gorgée de thé. Elle veut que je rentre à Kyoto. Elle dit que la Résidence Moon est une tour de solitude. Elle n'a pas tort. Mais ici, je suis au-dessus de tout. Je peux voir les trains entrer en gare, je peux surveiller la marche du monde sans y être mêlé. Et puis, il y a vous, Marco. Un gardien qui comprend la dilatation du métal. C’est une forme de compagnie que je ne trouverais pas ailleurs.
— Kyoto est une belle ville, je suppose ? demanda Marco.
— Très belle. Trop belle, peut-être. Là-bas, tout vous rappelle que le temps passe par la chute des pétales de cerisiers. Ici, le temps est une abstraction de béton et de verre. C'est plus facile à supporter quand on est seul.
Marco se leva, rangeant sa pince dans sa sacoche. Il jeta un dernier coup d'œil aux photos. Akiko en kimono semblait veiller sur le silence de son père, une promesse de vie dans cet appartement si parfaitement ordonné. Quinze jours sans visite, c'était long pour un homme dont l'horloge retardait.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, Monsieur Tanaka... même si ce n'est pas pour une panne. Vous avez mon numéro direct.
— Je le sais, Marco-San. Et je sais que vous ne montez pas seulement pour les tuyaux. Vous montez pour vérifier si le bâtiment respire encore.
En sortant de l'appartement 18C, Marco entendit le battement régulier de l'horloge à travers la porte refermée. Il descendit vers le hall, croisant au passage l'agitation des autres étages, les bruits de télévision, les disputes étouffées et les odeurs de cuisine. Le réglage du temps chez Tanaka lui avait redonné une perspective. Dans cet immeuble de soixante appartements où chacun courait après une minute de plus, un vieil ingénieur japonais lui avait rappelé que l'important n'était pas la vitesse de la montre, mais la justesse du balancier.
De retour dans sa loge, Marco s'assit devant ses moniteurs. Le hall était vide. La lumière bleue des écrans baignait la pièce. Il sortit son carnet et, en face de la mention "18C", il ne nota pas une intervention technique. Il écrivit simplement : "Horloge recalée. Le rythme est bon." Puis, il reporta son attention sur la porte d'entrée, attendant l'ombre d'une silhouette familière, espérant presque voir Akiko franchir le seuil avec ses fleurs, pour que le temps de Monsieur Tanaka redevienne, enfin, une édition originale.





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👉 Chapitre 07
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La Résidence Moon - Chapitre 05 (roman)

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La Résidence Moon
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Chapitre 05: Le Poids de l'Art




La matinée s’était étirée dans une monotonie grise, rythmée par le martèlement de la pluie contre les larges baies vitrées du hall. À la Résidence Moon, l’orage avait un son particulier, un roulement étouffé qui semblait souligner l’isolement de chaque unité de vie. Marco, installé derrière son bureau de chêne sombre, classait des factures de maintenance lorsque les doubles portes vitrées s’ouvrirent brusquement, laissant s'engouffrer une rafale de vent humide. Un coursier, dégoulinant d’eau et essoufflé, surgit dans le hall. L’homme ne prit même pas le temps de saluer ; il déposa un carton plat et large sur le comptoir de marbre avec un bruit sec. Marco signa le terminal numérique sans un mot, habitué à cette urgence urbaine qui contrastait avec le silence feutré de l’immeuble.
Le coursier repartit aussitôt vers le déluge extérieur. Marco examina le colis. Le carton était rigide, marqué du sceau d’une papeterie de luxe spécialisée dans les fournitures d’art professionnelles. Sur l’étiquette, le nom du destinataire avait été écorché : "Leya Marlier, Appt 4B". Marco savait bien qu'il n'y avait pas de Leya à la Résidence Moon, mais il connaissait parfaitement l'occupante du 4B. C’était l’antre de Léa, l’étudiante en architecture dont l’énergie semblait parfois trop vaste pour les couloirs de l’immeuble. Il se souvint alors qu’il ne l’avait pas vue passer le hall de la matinée. D’ordinaire, elle descendait vers huit heures, un café à la main. Ce silence l'intrigua.
Il décrocha le combiné de l'interphone interne et composa le numéro du 4B. Après plusieurs sonneries, une voix ensablée lui répondit. Léa semblait totalement désorientée. Marco l'informa de l'arrivée du colis, précisant que la provenance ne laissait que peu de doutes. À l'autre bout du fil, il entendit un cri de joie étouffé. Elle expliqua qu'elle travaillait sur un rendu final depuis quarante-huit heures et qu'elle n'avait aucune notion du temps. Elle aurait dû descendre, mais Marco, percevant sa fatigue, lui proposa de monter lui-même le paquet d'ici dix minutes.
Il glissa le carton sous son bras. En montant dans l'ascenseur, il sentit la densité de l'emballage. Arrivé au quatrième, le couloir — dépourvu de caméras, comme tous les paliers de l'immeuble — lui parut plus silencieux que d'habitude. Il frappa à la porte du 4B. Lorsqu'elle s'ouvrit, Marco fut frappé par le spectacle qui s'offrait à lui.
Léa se tenait là, les cheveux en bataille et des traces de graphite sur la joue. Elle portait un sweat-shirt gris chiné, beaucoup trop grand pour elle mais très court, qui s'arrêtait à mi-cuisses. Ses jambes, longues et lisses, étaient entièrement nues. Au mouvement de ses hanches, Marco comprit qu'elle ne portait qu'un simple slip sous le coton épais du vêtement. Elle ne semblait pas s'en soucier, habituée à vivre en vase clos dans sa bulle de création.
L'appartement était un champ de bataille créatif. Des plans de coupe étaient épinglés partout. Au sol, des montagnes de carton mousse côtoyaient des cutters et des flacons de colle dont l’odeur âcre flottait dans l’air. Léa s'empara du colis avec une ferveur de naufragée. Elle le traîna jusqu'au canapé du salon, qui croulait sous les calques et les règles de précision. Elle déchira le carton avec une hâte joyeuse, révélant des carnets de croquis et des sets de crayons de précision. Elle expliqua à Marco, avec une volubilité retrouvée, que ce matériel était indispensable pour son examen de fin de cycle.
Marco restait près de l'entrée, fasciné par cet envers du décor. Chez elle, il n'y avait pas de marbre froid, pas de faux-semblants. Léa s'arrêta de déballer ses trésors et le fixa un instant. Elle semblait voir, pour la première fois, l'homme derrière l'uniforme. Elle insista pour qu'il attende un instant. Elle saisit l'un de ses nouveaux carnets, en fit sauter l'élastique et empoigna un crayon de graphite pur. Elle lui demanda de ne plus bouger, là, contre le chambranle de la porte. Elle voulait faire un croquis rapide de "l'homme au travail".
Marco se prêta au jeu, immobile, les mains croisées devant lui. Dans le silence de l'appartement, on n'entendait plus que le crissement rapide de la mine sur le papier. Léa travaillait vite, assise au bord de son canapé, ses jambes nues croisées, totalement absorbée. Elle ne dessinait pas seulement ses traits ; elle capturait la solidité de ses épaules et cette sorte de mélancolie stoïque qui émanait de lui. Marco l'observait. Il voyait sa passion et cette étincelle de vie qui manquait tant aux autres résidents. Chez elle, il y avait une vérité brute. Il réalisa qu'elle était sans doute la seule personne dans cet immense bâtiment qui le considérait comme un partenaire plutôt que comme un simple rouage de la gestion immobilière.
Lorsqu'elle eut fini, elle lui montra le dessin. Marco fut surpris. C'était lui, tel qu'il se sentait au plus profond de lui-même : une sentinelle au milieu du luxe et du chaos. Il y avait une force dans le trait qui rendait hommage à sa propre rigueur. Il la remercia d'un ton sincère. Léa arracha la page et la lui tendit avec un sourire radieux. Elle lui dit que c'était le moindre des mercis pour avoir sauvé son examen. En reprenant le dessin, Marco sentit que quelque chose avait changé. Ce n'était plus seulement l'amitié polie entre une étudiante et un concierge. C'était une alliance tacite.
Il quitta l'appartement 4B avec le croquis roulé avec soin. En redescendant par l'escalier, il se sentait plus léger. La pluie continuait de battre contre les fenêtres du hall, mais le gris de la journée avait perdu de sa tristesse. De retour dans sa loge, il rangea le dessin dans son carnet personnel, à l'abri des regards. C'était la première fois qu'il y insérait quelque chose de purement humain, une trace de vie au milieu des schémas techniques.
Le reste de l'après-midi se déroula dans le calme. Marco reprit sa surveillance des moniteurs du hall et du garage. Bien qu'il ne puisse pas voir ce qui se passait aux étages, il gardait en tête l'image du salon du 4B : ce désordre magnifique, cette ambition dévorante et ce croquis qui, pour la première fois, lui donnait un visage au sein de la Résidence Moon. Dans la froideur de marbre de l'immeuble, cette chaleur-là valait bien tous les avertissements du syndic.




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