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La Prière du Soir
Marwa avait vingt ans, un voile qu'elle portait par conviction, et un secret qu'elle cachait même à Dieu.
Siwar en avait vingt et un, un voile qu'elle portait par habitude, et des yeux qui, depuis le premier jour de la fac, suivaient Marwa partout.
Elles étaient dans la même promotion de lettres françaises à l'Université de Tunis. Même cours de linguistique, même amphi bondé, mêmes pauses au café de la fac à boire un thé pendant que les garçons les regardaient sans oser les aborder. Elles se connaissaient de vue, s'étaient dit bonjour quelques fois, rien de plus.
Jusqu'à ce jour d'octobre où une grève des transports les avait coincées toutes les deux à l'arrêt de bus, sous une pluie battante.
« T'habites où ? » avait demandé Siwar, transpercée jusqu'aux os.
« À Mutuelleville. Et toi ?
— À côté. On peut partager un taxi si tu veux. »
Dans l'habitacle étroit du vieux taxi jaune, leurs épaules se touchèrent. Marwa sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec la pluie.
L'amitié commença ainsi, comme une évidence. Les trajets partagés devinrent quotidiens, puis les pauses déjeuner, puis les soirées à réviser chez l'une ou chez l'autre. Les parents de Marwa, traditionalistes mais fiers que leur fille fasse des études, appréciaient Siwar, « cette jeune fille si bien élevée ». Ceux de Siwar, plus libéraux, trouvaient Marwa « une bonne influence ».
Personne ne voyait ce qui se passait vraiment.
Parce qu'il se passait quelque chose. Marwa le sentait dans sa poitrine quand Siwar riait, dans son ventre quand Siwar posait sa main sur son bras pour appuyer un argument, dans ses rêves, de plus en plus souvent, quand Siwar apparaissait nue dans son sommeil, ses cheveux défaits coulant sur ses épaules.
Elle se réveillait en sursaut, haletante, coupable. Elle se lavait pour la prière de l'aube avec plus d'application, comme pour effacer ces pensées impures. Mais Dieu, s'il voyait tout, voyait aussi que ses pensées revenaient toujours vers Siwar.
Siwar, elle, avait compris plus tôt. À seize ans, elle avait su qu'elle était différente. Elle avait pleuré, prié, supplié Dieu de la guérir de cette « maladie ». Puis elle avait accepté, en secret, que c'était ainsi, que ce n'était pas une maladie mais une partie d'elle-même. Elle avait appris à cacher ses regards, à contrôler ses pulsions, à sourire aux garçons que sa famille lui présentait « pour faire connaissance ».
Jusqu'à Marwa.
Avec Marwa, le contrôle vacillait. Chaque fois qu'elle la voyait arriver sur le campus, son cœur faisait un bond ridicule. Chaque fois qu'elles étudiaient côte à côte, elle devait lutter pour ne pas toucher ses mains, ses cheveux sous le voile, la courbe de sa nuque quand elle se penchait sur ses livres.
L'humour noir de la situation ne lui échappait pas : elles passaient leur temps à étudier la littérature française, à lire des histoires d'amour torrides écrites par des auteurs morts depuis longtemps, pendant qu'elles vivaient la leur, silencieuse, interdite, dans une société qui n'avait pas de mots pour elles.
Un soir de décembre, la tension atteignit son point de rupture.
Elles révisaient pour l'examen de littérature comparée. Le sujet : « Les représentations du désir féminin dans la poésie du XIXe siècle ». L'ironie était si épaisse qu'on aurait pu la couper au couteau.
Marwa lisait à haute voix un poème de Baudelaire, « À celle qui est trop gaie ». Sa voix trembla sur certains vers.
« Ainsi, je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit... »
Elle leva les yeux. Siwar la regardait. Son regard était brûlant, intense, sans équivoque.
« Marwa, » murmura Siwar.
Le livre tomba par terre.
Le baiser, quand il vint, n'eut rien de timide. Ce fut une déflagration, une reconnaissance, un retour à la maison après une longue absence. Les lèvres de Siwar étaient douces, plus douces que tout ce que Marwa avait imaginé dans ses rêves coupables. Elles avaient le goût du thé à la menthe qu'elles buvaient tout à l'heure.
Marwa pleura presque, de joie et de peur mêlées. Ses mains trouvèrent les épaules de Siwar, sa nuque, ses cheveux – enfin ses cheveux, qu'elle n'avait jamais vus. Le voile glissa, tomba, révélant une cascade brune qu'elle caressa avec émerveillement.
« Je t'aime, » souffla Siwar contre sa bouche. « Je t'aime depuis le premier jour. »
Marwa ne répondit pas. Elle embrassa encore, plus fort, plus profond. Les mots viendraient plus tard. Pour l'instant, il n'y avait que ça – des lèvres, des mains, des corps qui se cherchaient après des mois de privation.
Elles basculèrent sur le lit, enlacées. Les vêtements devinrent trop nombreux, trop présents. Marwa défit la robe de Siwar avec des gestes maladroits, pressés. Elle voulait voir, toucher, goûter. Quand la peau apparut, elle eut un vertige.
« T'es belle, » dit-elle. C'était idiot, insuffisant. Mais c'était tout ce qu'elle trouvait.
Siwar lui rendit la pareille, dévoilant son corps avec une lenteur appliquée, comme pour graver chaque instant dans sa mémoire. Puis elles furent nues, l'une contre l'autre, et ce simple contact les fit gémir.
Le plaisir qu'elles découvrirent ce soir-là était différent de tout ce qu'elles avaient imaginé. Ce n'était pas la mécanique froide des films pornographiques qu'elles avaient vus en cachette, ni les descriptions poétiques des romans. C'était vivant, maladroit, merveilleux. Les mains de Siwar savaient où toucher, avec quelle pression, parce que c'était son corps à elle aussi. La bouche de Marwa trouvait d'instinct les endroits sensibles, parce qu'elle savait ce qu'elle aimait.
Ce fut rapide – l'urgence de deux désirs trop longtemps contenus. Quelques minutes à peine. Quand Marwa jouit pour la première fois de sa vie entre les mains d'une autre personne, elle cria – un cri étouffé par la main de Siwar sur sa bouche, et elles rirent, étouffant leurs rires dans l'oreiller.
Puis ce fut le tour de Siwar, et Marwa découvrit l'ivresse de donner du plaisir, de voir le visage de l'être aimé se transformer sous ses doigts.
Après, elles restèrent enlacées, tremblantes, incrédules.
« Ça existe, alors, » murmura Marwa.
« Quoi ? »
« Ce qu'on ressent. Ce n'était pas juste dans ma tête. »
Siwar l'embrassa sur le front. « Dans ma tête aussi. Depuis tellement longtemps. »
Elles parlèrent jusqu'à l'aube. De leurs peurs, de leurs familles, de leur foi. Marwa pleura en avouant qu'elle avait prié pour être « normale ». Siwar lui caressa les cheveux en disant : « Tu es normale. Nous sommes normales. C'est le monde qui est bizarre. »
L'humour grinçant les rattrapa quand le muezzin de la mosquée voisine appela à la prière de l'aube. Elles étaient nues, enlacées, couvertes de la sueur de leurs ébats, et dehors on appelait à se prosterner devant Dieu.
« Il va nous maudire, » chuchota Marwa.
Siwar réfléchit. « Ou peut-être qu'Il est content. Parce qu'on a trouvé l'amour. Et l'amour, c'est Lui qui l'a créé. »
Marwa se leva, fit sa prière mécaniquement, l'esprit ailleurs. Quand elle revint se glisser contre Siwar, elle dit : « Je crois que Dieu m'a entendue. Juste pas de la façon que j'imaginais. »
Les semaines suivantes furent un tourbillon. Elles inventaient des prétextes pour se voir – révisions, projets de groupe, sorties culturelles. Leurs familles, contents de les voir si studieuses, ne se doutaient de rien.
À la fac, elles devaient faire attention. Ne pas se toucher, ne pas se regarder trop longtemps, ne pas rire de ces petits rires complices qui trahissent les amoureuses. C'était épuisant, mais c'était aussi excitant. Chaque regard volé devenait un trésor. Chaque frôlement de main dans les couloirs, un événement.
Leurs étreintes, volées entre deux cours ou après le départ des parents, étaient toujours rapides, toujours intenses. Des quickies dans la chambre de Siwar pendant que sa mère était au marché, dans la bibliothèque universitaire aux heures creuses, une fois même dans les toilettes de la fac – l'endroit le moins romantique du monde, mais quand on a vingt ans et qu'on est amoureuse, n'importe quel endroit devient un palace.
L'humour noir était leur allié. Un jour, en faisant l'amour dans la chambre de Marwa, sa mère frappa à la porte pour apporter du thé. Elles eurent le temps de se rhabiller en trente secondes, de remettre leurs voiles de travers, et d'apparaître souriantes quand la mère entra.
« Vous travaillez dur, mes filles. Tenez, du thé bien chaud. »
Après son départ, elles se regardèrent et éclatèrent de rire – un rire silencieux, étouffé dans les oreillers, les larmes aux yeux.
« Elle nous a apporté du thé, » hoqueta Siwar. « Pendant qu'on... »
« C'est du thé de la mère, ça a des vertus revigorantes, » rit Marwa.
Un autre jour, en plein cours de littérature, le professeur parla de « l'amour interdit dans la poésie arabe classique ». Il cita des vers d'un poète andalou parlant d'une femme aimée. Leurs regards se croisèrent, brûlants, complices. Toute la classe écoutait sagement. Elles seules savaient ce que signifiait vraiment l'interdit.
Le printemps arriva, avec ses examens et ses journées plus longues. Leur relation, secrète, intense, prenait de plus en plus de place dans leurs vies. Marwa, qui n'avait jamais vraiment aimé les garçons, comprenait enfin pourquoi. Siwar, qui avait toujours su, se sentait moins seule.
Mais le secret pesait. Un soir, Marwa craqua.
« Je veux le dire à mes parents, » dit-elle.
Siwar blêmit. « T'es folle ? Ils vont te tuer. Nous tuer. »
« Je sais. Mais je ne peux plus mentir. À eux. À moi-même. »
Siwar la prit dans ses bras. « On va le faire ensemble. Quand on sera prêtes. Quand on aura fini nos études, un travail, une indépendance. Pas maintenant. »
Marwa savait qu'elle avait raison. Mais l'impatience la rongeait.
Les mois passèrent. Elles eurent leurs examens, leurs vacances séparées – supplice de quelques semaines sans se voir, sans se toucher, seulement des messages codés, des appels rapides quand les parents ne surveillaient pas.
À la rentrée, quelque chose avait changé. Elles étaient plus sûres d'elles, plus déterminées. La troisième année commençait, celle de la spécialisation. Elles choisirent les mêmes options, évidemment.
Un soir d'automne, alors qu'elles marchaient dans la médina de Tunis, main dans la main sous leurs voiles, osant ce geste interdit dans l'obscurité relative des ruelles, Siwar s'arrêta.
« Je t'aime, Marwa. Et je veux vivre avec toi. Un jour. »
Marwa sentit ses yeux s'embuer. « Moi aussi. Mais comment ? »
« Je ne sais pas. Mais on trouvera. On est étudiantes, on est intelligentes, on est amoureuses. On trouvera. »
Elles s'embrassèrent dans l'ombre d'une impasse, rapide, volé, intense – un quickie de baiser, juste assez pour tenir jusqu'au prochain.
L'avenir était incertain. Les familles, la société, la religion – tout semblait contre elles. Mais ce soir-là, dans la médina millénaire, sous les étoiles que leurs ancêtres regardaient avant elles, deux étudiantes voilées s'aimaient en secret, et c'était déjà une victoire.
L'humour grinçant de leur situation leur apparut soudain : elles étudiaient la littérature pour devenir professeures, pour transmettre la beauté des mots, et les plus beaux mots qu'elles connaissaient, elles ne pouvaient les dire à personne.
« Un jour, » promit Marwa.
« Un jour, » répondit Siwar.
Et dans l'attente de ce jour, il y avait ces moments volés, ces rires étouffés, ces regards brûlants, ces quickies dans des endroits improbables. Il y avait l'amour, tout simplement, qui poussait comme une fleur sauvage dans les interstices du bitume.
De retour dans leur chambre d'étudiante – celle de Siwar ce soir-là, parce que ses parents étaient en voyage – elles firent l'amour avec une tendresse nouvelle. Moins d'urgence, plus de lenteur. Comme si elles avaient tout le temps du monde. Comme si, pour la première fois, elles croyaient vraiment à l'avenir.
Après, allongées nues dans le lit trop petit, Marwa dit :
« Tu sais quel est le plus grand miracle ? »
« Non. »
« C'est que Dieu m'a donné tout ce que j'ai demandé. Juste pas de la façon dont je l'imaginais. J'ai demandé à être normale. Il m'a envoyée toi. J'ai demandé à être aimée. Il m'a envoyée toi. J'ai demandé à comprendre qui je suis. Il m'a envoyée toi. »
Siwar pleura doucement. « Tu es mon miracle à moi aussi. »
Dehors, Tunis s'endormait. Les derniers appels à la prière s'étaient tus. La ville antique, tour à tour punique, romaine, arabe, ottomane, française, indépendante, avait vu tant d'amours interdits, tant de secrets, tant de vies cachées. Ce soir, elle en abritait deux de plus.
Et c'était, dans son indifférence millénaire, une forme de bénédiction.
Le lendemain, en cours de linguistique, le professeur parla des mots qui n'existent pas dans certaines langues. « En arabe, nous avons cent mots pour désigner le chameau, mais un seul pour dire "amour". C'est étrange, non ? »
Marwa et Siwar échangèrent un regard. Elles connaissaient, elles, les mots que le dictionnaire ignore. Ceux qu'on dit tout bas, la nuit, dans l'oreille de celle qu'on aime.
Ceux qui n'ont pas besoin d'être compris par le reste du monde.
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