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La demeure de Cheikh Ibrahim empestait la solitude et le graillon. Depuis la mort de son épouse, ses deux fils, Youssef et Omar, vivaient comme des étrangers sous son toit, ne lui adressant la parole que pour réclamer de l’argent ou du linge propre. À cinquante-deux ans, l'imam sentait son autorité domestique s'effriter. Pour lui, la solution ne résidait pas dans le deuil ou la patience, mais dans l'acquisition d'une nouvelle présence, une vie malléable qu'il pourrait plier à sa guise. Il passait ses après-midi à feuilleter ses recueils, cherchant dans les marges des textes anciens la validation de ses penchants. Il y trouvait ce qu'il voulait : une tradition qui, à ses yeux, transformait la prédation en piété.
Le quartier de la Kasbah s'éveillait sous une chaleur lourde. Ibrahim lissa sa tunique et sortit, savourant les salutations respectueuses des passants. Il aimait ce pouvoir silencieux que lui conférait son titre. Son regard se posa sur l'échoppe de Slimane, un marchand de tissus dont la boutique débordait de rouleaux de soie et de coton. Mais ce n'était pas la marchandise qui l'intéressait. C'était Sofia, la fille de Slimane, une enfant de neuf ans qui dessinait sur un morceau de carton à l'ombre du comptoir. Dans l'esprit d'Ibrahim, les droits de l'enfant n'existaient pas ; seul comptait le précédent historique qu'il avait érigé en loi absolue.
Il entra dans la boutique. L'odeur du thé à la menthe et du tissu neuf l'accueillit. Slimane se leva immédiatement, abandonnant ses ciseaux pour saluer l'homme de Dieu. Ils parlèrent d'abord de la pluie, du prix du mètre de satin et de la santé des fils d'Ibrahim. L'imam prenait son temps, savourant l'hypocrisie de la situation. Il observait Sofia du coin de l'œil, ses gestes innocents, sa petite taille, et il se récitait intérieurement les chapitres traitant de la maturité précoce et des contrats de mariage scellés dans l'enfance. Pour lui, il n'était pas un monstre, il était un exégète rigoureux.
Le moment vint où les banalités ne suffirent plus. Ibrahim posa son verre de thé et changea de ton. Il évoqua sa solitude de veuf, son besoin d'un foyer stable, puis glissa le nom de Sofia. Il ne le fit pas avec hésitation, mais avec la certitude de celui qui se croit dans son bon droit. Il cita l'âge de l'enfant et l'associa immédiatement au modèle prophétique, présentant sa demande comme une opportunité pour Slimane de lier sa famille à celle d'un savant respecté. Il parlait de la fillette comme d'une marchandise sacrée, un objet de culte qu'il souhaitait s'approprier.
Slimane resta figé, les mains encore posées sur un coupon de lin. Le silence qui suivit fut plus lourd que la chaleur du dehors. Le marchand regarda sa fille, puis l'homme en face de lui. Il vit la barbe soignée, le regard fuyant derrière une façade de dévotion, et l'obscénité de la proposition lui monta à la gorge comme un poison. Ce n'était pas un imam qu'il voyait, mais un intrus qui venait de souiller l'air de sa boutique. Sans un cri, Slimane contourna le comptoir. Sa main, durcie par des années de travail manuel, s'abattit sur le visage d'Ibrahim avec une force qui fit voler sa calotte.
Le bruit de la gifle résonna jusqu'à la rue. Ibrahim, hébété, tenta d'invoquer le ciel, de parler de blasphème et de respect dû à son rang. Mais Slimane ne l'écoutait plus. Il le saisit par le collet de sa tunique et le traîna vers le seuil. Les voisins, alertés par le fracas, s'approchèrent. Il y avait là Brahim le boucher, encore vêtu de son tablier taché, et Mansour le quincaillier. En quelques mots crachés par Slimane, la nouvelle fit le tour du groupe. L'indignation fut immédiate. Ces hommes, qui écoutaient Ibrahim chaque vendredi, découvraient soudain que le loup s'était installé dans la bergerie.
Les coups commencèrent à pleuvoir. Ce n'était pas une bagarre, mais une correction collective. Le boucher et le quincaillier se joignirent à Slimane, leurs mains frappant avec la précision de ceux qui protègent leurs propres foyers. Ibrahim, au sol, essayait encore de balbutier des versets pour se protéger, mais les textes qu'il avait utilisés pour justifier son crime se retournaient contre lui dans le regard de ces pères. Il n'était plus un docteur de la loi ; il était un homme de cinquante ans qui voulait acheter l'enfance d'une petite fille. La poussière du souk colla à son visage en sang.
Sous la force des impacts, Ibrahim finit par s'affaisser, le souffle court, avant de perdre connaissance sur le pavé. Il restait là, une masse inerte de tissu blanc et de honte, au milieu du cercle des commerçants dont la poitrine se soulevait encore sous l'effet de la colère. Slimane s'arrêta, faisant signe aux autres de reculer. Il n'avait pas l'intention de devenir un meurtrier, mais il ne laisserait pas cet homme repartir comme si de rien n'était. Brahim le boucher sortit son téléphone de sa poche et composa le numéro de la police locale d'une main tremblante de rage contenue.
Les agents arrivèrent alors que la foule commençait à s'amasser. Ils trouvèrent l'imam évanoui et les marchands alignés devant la boutique, formant un mur humain autour de la petite Sofia que son père avait renvoyée à l'intérieur. Slimane parla aux policiers avec un calme glacial, expliquant la proposition indécente et le recours au sacré pour masquer une ignominie. Les agents, eux-mêmes pères de famille, ne firent aucun commentaire sur l'état de l'imam. Ils le chargèrent sans ménagement dans le fourgon, laissant derrière eux un quartier où la peur du Cheikh s'était évaporée, remplacée par une vigilance nouvelle.
Ce soir-là, les fils d'Ibrahim ne virent pas leur père rentrer. Le silence revint dans la demeure de l'imam, mais ce n'était plus le silence de la piété. C'était celui d'un monde qui venait de comprendre que l'habit ne protégeait plus le prédateur. Dans le souk, les lumières s'éteignirent une à une, et Slimane ferma son rideau de fer, sachant que pour protéger l'innocence, il avait fallu briser l'idole qui prétendait la régenter.
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