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Dewi - Ch 07 (roman)

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Dewi
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Chapitre 7 : Le Guetteur de l’Avenue de Messine




L’agence de l’avenue de Messine s’éveillait dans le ronronnement feutré des climatiseurs et le tintement discret des tasses à café. Lorsque Marc franchit le seuil, il fut frappé par la banalité écrasante du décor. Les murs blancs, la moquette grise, les luminaires design : tout était identique à la veille, et pourtant, pour lui, chaque détail semblait désormais chargé d’une électricité statique, d’une sous-jacence qu’il était seul à percevoir. Il salua la réceptionniste d’un signe de tête sec, évitant son regard, comme si ses propres yeux pouvaient trahir les images de débauche qui y étaient imprimées depuis la nuit dernière. Il traversa l’open-space d'un pas rapide, se sentant comme un espion en territoire ennemi, ou plutôt comme un propriétaire revenant inspecter un trésor caché dont personne d'autre ne soupçonnait l'existence.
Une fois dans son bureau, il posa sa mallette sur le cuir du sous-main. Son premier geste, instinctif et prémédité, fut de laisser la porte grande ouverte. C’était une rupture avec son habituelle politique de "porte fermée", synonyme de concentration et de hiérarchie impénétrable. Mais ce matin, le besoin de voir était plus fort que le besoin de diriger. Il s’assit, ajusta son fauteuil de manière à avoir un angle de vue parfait sur le couloir qui menait aux bureaux de la comptabilité. Il guettait. Chaque silhouette qui passait dans le champ de vision de l'embrasure provoquait en lui un tressaillement nerveux. Il feignait de consulter ses mails, ses doigts survolant le clavier sans jamais taper un mot, tandis que ses yeux, tels des sentinelles, restaient fixés sur le flux des employés qui arrivaient.
Quand Aditya apparut enfin, Marc sentit une décharge d'adrénaline lui parcourir l'échine. Le jeune homme marchait d'un pas léger, presque silencieux, tenant son sac à l'épaule. Il portait son habituel costume gris anthracite, une chemise blanche immaculée boutonnée jusqu'au col, et cette expression de réserve polie qui faisait de lui l'employé modèle. Marc le regarda passer, fasciné par le contraste. Sous cette armure de textile tergal, sous cette apparence de sérieux administratif, il savait ce qui se cachait. Il voyait, par transparence mentale, la peau ambrée, l'absence de poils, le souvenir de Dewi. Aditya ne tourna pas la tête ; il disparut dans son box, ignorant qu'il venait d'être la proie d'un examen visuel d'une violence inouïe.
La matinée fut un long supplice d'observation. Marc ne travaillait pas ; il simulait. Il passait des appels téléphoniques dont il oubliait le contenu à peine le combiné raccroché. Son esprit était un champ de bataille où se livraient un combat féroce sa conscience de directeur et son obsession d'archiviste. De temps en temps, il se levait, prétexter d'aller chercher un document ou de parler à un collaborateur, uniquement pour passer devant le bureau d'Aditya. Il le voyait de dos, penché sur ses tableaux Excel, les épaules fines, la nuque dégagée. Chaque détail physique confirmait les clichés du Drive. La réalité n'était pas une déception ; elle était un amplificateur.
Vers le milieu de l'après-midi, Marc décida de passer à l'action. Il avait besoin de voir ce corps en mouvement, de le soumettre à une inspection physique rapprochée sans en avoir l'air. Il prit un dossier volumineux concernant un vieux litige de transport en Malaisie, un document qu'il savait sans importance immédiate, et alla le placer tout au fond de sa propre bibliothèque. Il choisit l'étagère la plus basse, celle qui obligeait à se mettre à genoux, dissimulée derrière des rangées de boîtes d'archives poussiéreuses. Puis, il revint à son bureau et appuya sur l'interphone.
— Aditya, et Laurent aussi, s'il vous plaît. Venez dans mon bureau quelques instants.
L'attente fut brève. Laurent, un jeune assistant zélé, entra le premier, suivi par Aditya. Les deux hommes se tinrent debout devant le grand bureau de Marc. Marc resta assis, jouant avec un stylo plume — un geste qui, inconsciemment, le renvoya à la vidéo du stylo bleu, lui provoquant une brève bouffée de chaleur qu'il réprima aussitôt.
— Messieurs, commença-t-il d'une voix qu'il voulait autoritaire mais qui vibrait d'une tension contenue. Je cherche le dossier de clôture Malaisie 2024. Il me semblait l'avoir classé ici, mais je n'arrive pas à mettre la main dessus. Laurent, vérifiez les étagères du haut, là-bas. Aditya, s'il vous plaît, regardez dans la partie basse, derrière les archives mortes. Il a dû glisser.
Les deux employés s'exécutèrent. Marc se leva et fit quelques pas, se postant de manière à surplomber Aditya. Tandis que Laurent s'escrimait sur la pointe des pieds, Aditya s'agenouilla avec une grâce naturelle. Marc sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Dans sa tête, le diaporama érotique de la nuit dernière s'enclencha à nouveau. Les images de Dewi en lingerie, de Dewi nue sur le dos, se superposaient à la silhouette du comptable en costume.
Aditya se pencha en avant pour écarter les boîtes d'archives. Sous l'effet du mouvement, le tissu du pantalon de costume se tira sur ses hanches et ses fesses. Marc fixa cet endroit avec une intensité de prédateur. Il voyait la courbure, la finesse du bassin, et il imaginait la peau ambrée et imberbe qu'il avait tant scrutée sur son écran. Il guettait chaque geste : la manière dont Aditya utilisait ses mains pour déplacer les dossiers, la flexion de son dos, la tension de ses cuisses sous le tergal. C’était une inspection tactile par le regard. Chaque mouvement d’Aditya était une confirmation de l'anatomie qu'il avait apprise par cœur. Marc se sentait monter une excitation qu'il jugeait à la fois délicieuse et révoltante dans ce cadre professionnel.
— Laurent, ça suffit, trancha Marc brusquement sans quitter Aditya des yeux. Je pense que ce n'est pas en haut. Vous pouvez disposer, retournez à vos tâches.
L'assistant, un peu surpris par ce renvoi soudain, salua et quitta la pièce. Marc se retrouva seul avec Aditya. Le silence dans le bureau devint épais, presque palpable. Le seul bruit était celui du papier froissé alors qu'Aditya continuait sa recherche.
— Regardez un peu plus vers la gauche, Aditya, murmura Marc, sa voix descendant d'un octave. Derrière la boîte grise.
Aditya ne répondit pas, se contentant d'obéir. Il était maintenant presque à quatre pattes, cherchant au fond de l'étagère. Marc surplombait cette soumission physique avec une jouissance malsaine. Il détaillait la nuque d'Aditya, là où les cheveux noirs étaient coupés de près, et il visualisait le visage de Dewi, lourd de maquillage, se renversant en arrière. Il avait l'impression d'avoir un pouvoir de rayons X, de voir à travers les vêtements, de voir le "Waria" caché sous le cadre supérieur.
— Je l'ai, Monsieur, dit enfin Aditya d'une voix douce.
Il se redressa avec une souplesse de chat, tenant le dossier Malaisie entre ses mains fines. Il fit face à Marc, les yeux baissés, offrant le document. Leurs doigts se frôlèrent une fraction de seconde lors de l'échange. Pour Marc, ce fut comme toucher une ligne à haute tension. La peau d'Aditya était fraîche, lisse, exactement comme il l'avait imaginée.
— Bien. Merci. Disposez, Aditya.
Le comptable s'inclina légèrement et quitta le bureau. Marc attendit qu'il soit sorti pour refermer la porte, cette fois-ci avec un déclic définitif. Il s'adossa au bois verni, le cœur battant à tout rompre. L'expérience physique avait été plus dévastatrice que prévu. Voir Aditya dans la réalité de l'agence, le faire bouger selon ses ordres, avait ancré l'obsession dans le réel. Ce n'était plus seulement un délire numérique de minuit ; c'était une pathologie qui s'insinuait dans son outil de travail, dans son autorité, dans son quotidien.
Il retourna s'asseoir, mais ses mains tremblaient légèrement. La question qui l'avait assailli la veille revint avec une force décuplée : *"Suis-je gay ?"*. Il regarda ses mains, les mains d'un homme de pouvoir, et il se sentit étranger à lui-même. S'il était gay, comment avait-il pu vivre cinquante ans sans le savoir ? Comment pouvait-il encore aimer le corps de Sophie ? Il tenta de se rassurer : ce n'était pas un homme qu'il avait regardé chercher un dossier, c'était Dewi. C'était l'entité hybride, le secret, la transgression. Mais l'argument sonnait faux. La peau qu'il avait voulu toucher était celle d'Aditya.
*"Que vais-je faire ?"*, se demanda-t-il en fixant le dossier Malaisie resté sur son bureau.
Il ne pouvait pas continuer ainsi. L'observation passive ne suffisait plus. Il avait besoin de plus, mais il ne pouvait pas risquer une approche directe. Un chantage immédiat serait trop risqué, trop brutal ; il pourrait provoquer une fuite ou une démission d'Aditya, et Marc perdrait alors son accès à la source de son plaisir. Il lui fallait un terrain d'essai, un laboratoire où il pourrait manipuler Aditya sans se dévoiler, où il pourrait sonder la psyché de la Waria et obtenir de nouvelles images, de nouveaux aveux, sans mettre en péril son fauteuil directorial.
L'idée germa alors, avec la précision froide d'un plan comptable. Un chemin détourné.
Puisqu'Aditya vivait une double vie sur les réseaux sociaux, c’est là que Marc devait le traquer. S’il créait un faux profil Facebook, un avatar crédible, il pourrait entrer en contact avec Dewi. Il pourrait se faire passer pour un admirateur, un homme d'affaires international, un esthète du genre. Il pourrait la flatter, la faire parler, et surtout, il pourrait exiger d'elle des choses qu'il n'osait pas encore demander à son employé. Il deviendrait le spectateur privilégié et le metteur en scène secret de la vie de Dewi, tout en restant le patron distant et respecté d'Aditya.
Une excitation nouvelle, plus cérébrale et plus perverse encore, s'empara de lui. Il commença à imaginer cet avatar. Il lui fallait un nom solide, un nom qui inspire la confiance et le prestige. **Jean Legrand**. Oui, quelque chose de très français, de très classique. Il utiliserait une photo d'homme d'affaires trouvée sur une banque d'images libre de droits, un homme de son âge mais avec un air plus voyageur, plus libre. Il construirait une légende : un consultant travaillant entre Paris et l'Asie du Sud-Est, amateur d'art et de cultures singulières.
Marc sentit un sourire se dessiner sur ses lèvres. C’était le plan parfait. En créant Jean Legrand, il ne se contentait pas de poursuivre son obsession ; il la dédoublait. Il allait jouer sur deux tableaux, manipulant les fils de la marionnette Aditya au bureau et ceux de la poupée Dewi sur le réseau. Il allait devenir le maître des ombres. Il tourna son écran de manière à ce que personne ne puisse voir ce qu'il faisait par le reflet des vitres, et il ouvrit la page d'accueil de Facebook.
La création de l'avatar commença. Marc ne voyait plus l'avenue de Messine, il ne pensait plus à Sophie, il ne pensait même plus à sa propre crise d'identité. Il était tout entier focalisé sur la naissance de Jean Legrand, l'instrument de sa conquête. L'archiviste de l'ombre s'apprêtait à devenir un séducteur virtuel, et dans le silence de son bureau directorial, Marc signait son pacte définitif avec l'obsession. Il savait que rien ne serait plus jamais comme avant, et pour la première fois, cette pensée ne l'effrayait plus. Elle le transportait.






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Dewi - Ch 06 (roman)

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Dewi
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Chapitre 6 : Le Lendemain de Noces




Le monde revint à Marc par le biais d’une sensation de chaleur humide et d’un parfum de savon à la rose qui semblait flotter dans la pénombre de la chambre. Ce n’était pas le réveil brutal des matins de semaine ordinaires, rythmé par le gong électronique du smartphone, mais une transition douce, presque onirique. Il sentit une pression familière et pourtant oubliée sur ses lèvres. Sophie était penchée sur lui, son visage encore auréolé de la buée de la salle de bain. Elle lui déposa un baiser sur la bouche, un baiser plein, tendre, d’une intensité qu’elle n’avait plus manifestée depuis des mois, peut-être des années. Marc ouvrit les yeux, un peu hébété, et fut immédiatement frappé par l’expression de sa femme. Elle paraissait heureuse. D’un bonheur paisible et rayonnant, comme si un poids s’était envolé de ses épaules durant la nuit.
Elle se tenait debout près du lit, enveloppée dans une grande serviette de bain blanche qui soulignait la courbe de ses épaules, une seconde serviette formant un turban impeccable autour de sa chevelure. Des perles d'eau brillaient encore sur sa peau claire, témoignant d'une douche prise dans l'énergie d'un nouveau départ.
— Allez, c'est l'heure, paresseux, murmura-t-elle avec une voix chantante. Va prendre une douche, le petit-déjeuner est prêt.
Marc la regarda s'éloigner vers le dressing d'un pas léger. Il comprit immédiatement que sa performance de la veille, cette fougue sombre qu'il avait puisée dans les images de Dewi, avait agi sur Sophie comme un baume miraculeux. Elle y voyait un regain d'amour, une reconquête de son désir de femme, là où il n'y avait eu qu'un transfert lâche et obsessionnel. Ce malentendu fondamental, loin de le rassurer, creusa instantanément un fossé de culpabilité dans son esprit, mais il le referma aussitôt avec la froideur qui commençait à devenir sa nouvelle peau. Il s'extirpa des draps froissés, sentant son corps encore lourd de l'épuisement nerveux de la nuit, et se dirigea vers la salle de bain.
Dès que l'eau brûlante frappa ses épaules, la digue céda. Le jet de la douche, au lieu de le laver, semblait faire ressurgir les images de la veille avec une netteté insupportable. Sous ses paupières closes, le film reprenait. Il revit la faille numérique, l'ordinateur d'Aditya brillant dans l'obscurité du bureau de l'avenue de Messine, le clic frénétique de la souris, le transfert des dossiers. Mais ce sont surtout les heures passées seul dans son bureau secondaire qui revenaient le hanter. Il se revit, l'œil rivé à l'écran, disséquant la peau ambrée, scrutant l'absence de poils, s'attardant sur l'anatomie de cette Waria qu'il ne pouvait plus appeler autrement que Dewi.
En se savonnant, ses mains parcouraient son propre corps de quinquagénaire, et il ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison. Il sentait la rugosité de sa propre peau, les muscles plus lourds, la pilosité qu'il jugeait soudainement grossière par rapport à la perfection de porcelaine qu'il avait admirée sur l'écran. Il se rappelait la vidéo de la masturbation, la manière dont Dewi s'offrait à l'objectif, et une onde de chaleur le parcourut à nouveau, malgré l'eau chaude. Il se sentait comme un homme vivant dans deux dimensions parallèles. D'un côté, le carrelage immaculé, le parfum du savon familial, le sourire de sa femme ; de l'autre, ce gouffre de pixels, ce désir hybride et la trahison systématique de tout ce qu'il représentait. Il resta de longues minutes sous le jet, laissant l'eau couler sur son visage, essayant d'effacer le souvenir de l'éjaculation sur le ventre de Sophie, cet acte de transfert où il l'avait utilisée comme un simple réceptacle pour son fantasme indonésien.
Il sortit de la douche, s'essuya vigoureusement et s'habilla avec une application mécanique. Il choisit une chemise bleue claire, une cravate en soie sombre, ajusta sa montre. Il se regarda dans le miroir. L'homme qui lui rendait son regard était le même que la veille : un directeur d'agence impeccable, un mari solide. Le masque était intact. Rien, dans les rides discrètes au coin de ses yeux ou dans la fermeté de sa mâchoire, ne laissait deviner l'archiviste de l'ombre qui habitait désormais son cerveau.
Il rejoignit la cuisine, le cœur de la vie domestique. L'odeur du pain grillé et du café frais l'accueillit. Ses deux enfants étaient déjà attablés, dévorant leurs céréales dans le cliquetis joyeux des cuillères contre le bol. Sophie, désormais habillée d'un tailleur élégant pour sa propre journée de travail, s'affairait autour de la table. En la voyant, Marc éprouva un élan de tendresse mêlé de pitié. Il s'approcha d'elle et, dans un geste de mise en scène parfaite, lui posa un baiser sur le cou. Sophie frissonna légèrement et lui rendit un regard rayonnant. Pour elle, l'harmonie était rétablie. Le couple avait traversé une zone de turbulences et en sortait grandi.
— Tu as bien dormi ? demanda-t-elle en lui tendant son café.
— Comme une souche, mentit-il sans ciller. J'avais besoin de décompresser.
Il s'assit avec les enfants, échangeant quelques mots sur leur journée à venir, sur le contrôle de mathématiques du grand et la leçon de danse de la petite. Il jouait son rôle avec une précision de métronome, mais son esprit était déjà ailleurs, sur le chemin de l'avenue de Messine. Il visualisait le couloir de l'agence, le bureau d'Aditya, et la confrontation silencieuse qui l'attendait. Il avait hâte de voir si la réalité physique de son employé correspondrait à la cartographie érotique qu'il avait établie durant la nuit.
Le petit-déjeuner terminé, la mécanique familiale s'enclencha. Ils sortirent tous ensemble sur le palier, un bloc uni de respectabilité bourgeoise. Dans le parking de l'immeuble, Sophie monta dans sa propre voiture, une citadine nerveuse, et lui adressa un dernier signe de la main, un baiser soufflé à travers la vitre. Marc l'observa partir, puis installa les enfants à l'arrière de sa berline allemande.
Le trajet jusqu'à l'école fut une parenthèse de normalité feinte. Marc écoutait les chamailleries sur la banquette arrière, répondant par des remontrances automatiques, tandis que ses mains serraient le volant de cuir avec une force excessive. Il se sentait comme un étranger dans sa propre voiture, un imposteur conduisant ses enfants vers leur avenir alors qu'il venait de basculer dans un passé et un présent de mensonges. Une fois les enfants déposés devant la grille de l'école, après les baisers rituels et les "travaille bien", Marc se retrouva seul dans l'habitacle.
Le silence retomba brutalement. Il resta quelques instants immobile, regardant les autres parents d'élèves presser le pas, englués dans leurs vies ordinaires. Lui, il portait une bombe atomique dans sa poche, sous la forme d'un secret numérique capable de tout raser. Il engagea la première et prit la direction du bureau. Le trajet ne lui sembla durer qu'une seconde. Il était déjà projeté dans l'étape suivante. Il ne pensait plus à Sophie, ni aux enfants. Il pensait à la démarche d'Aditya, à la finesse de ses poignets, à la manière dont il baissait les yeux. Le monde extérieur n'était plus qu'un décor flou. La seule réalité qui comptait désormais se trouvait derrière la porte en verre de l'agence, là où la Déesse de l'ombre l'attendait, dissimulée sous le costume gris d'un comptable exemplaire. Il gara sa voiture, verrouilla les portières, et rajusta sa veste. La journée pouvait commencer. L'obsession changeait de décor, mais son intensité, elle, ne faisait que croître.




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Dewi - Ch 05 (roman)

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Dewi
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Chapitre 5 : Le Transfert du Désir




La lumière bleutée de l’écran de l’ordinateur s’éteignit enfin, plongeant le petit bureau dans une obscurité soudaine qui parut à Marc plus lourde que le plomb. Pendant quelques secondes, il resta assis dans le noir, le silence de l’appartement bourdonnant à ses oreilles comme un acouphène. Ses yeux, brûlés par l’exposition prolongée aux pixels et à l’anatomie crue d’Aditya, voyaient encore des taches de lumière danser sur ses rétines, des formes ambrées et des courbes de soie qui refusaient de s’effacer. Son corps était une machine sous tension, son érection, toujours aussi impérieuse, lui dictait une urgence qu’il ne pouvait plus contenir. Il se leva, les muscles des jambes ankylosés par l’immobilité, et quitta la pièce sur la pointe des pieds, tel un cambrioleur dans sa propre demeure.
Avant de rejoindre la chambre conjugale, il fit un détour par le couloir des enfants. Par réflexe, par besoin de se rattacher à une réalité qui ne soit pas souillée, il entrouvrit la porte de leurs chambres. Le souffle régulier de son fils, le sommeil paisible de sa fille sous sa couette aux motifs enfantins, tout cela lui parut d'une pureté insupportable. Il resta quelques instants sur le seuil, une main sur la poignée, sentant le gouffre se creuser entre le père de famille qu’il était censé incarner et le prédateur numérique qu’il était devenu en l’espace de quelques heures. Il referma la porte avec une douceur infinie, une précaution de conspirateur. Le décor était planté : l'ordre régnait, la morale était sauve en apparence. Il pouvait maintenant procéder à l'ultime étape de sa nuit.
Lorsqu'il entra dans la chambre, la pénombre n'était troublée que par la lueur diffuse des lampadaires de l'avenue de Messine filtrant à travers les persiennes. Sophie dormait, sa silhouette dessinant une colline familière sous les draps de lin. Marc se déshabilla avec une hâte fébrile, abandonnant son pyjama sur le tapis. En se glissant sous la couette, il perçut l’odeur de sa femme : un mélange de crème de nuit à la rose et de linge propre, un parfum de confort et de routine. C’était l’odeur de la sécurité, mais pour Marc, à cet instant, c’était une toile blanche sur laquelle il allait projeter le film obscène qui tournait en boucle dans son esprit.
Il s’approcha de Sophie, son corps brûlant de la chaleur accumulée durant sa transe devant l’écran. Il commença par lui caresser l'épaule, puis le bras, ses doigts cherchant la douceur de la peau. Sophie remua, émergeant lentement des brumes du sommeil. Elle murmura son nom, surprise par cette intrusion nocturne, car leurs ébats étaient d'ordinaire plus programmés, plus calmes. Marc ne lui laissa pas le temps de se réveiller tout à fait. Il chercha son cou, y déposant des baisers pressants, presque voraces. Il sentait sous ses lèvres le pouls de sa femme, mais dans son imagination, c’était la peau ambrée et imberbe d’Aditya qu’il parcourait.
— Marc… ? Qu’est-ce qui t’arrive ? murmura-t-elle, la voix encore chargée de sommeil.
— Je te désire, Sophie. Je te désire tellement, répondit-il d'une voix rauque, une voix qu'il ne reconnaissait pas lui-même.
Il commença à l'embrasser sur les lèvres avec une passion inhabituelle, une fougue qui tenait plus de la possession que de l'affection. Sa langue cherchait celle de sa femme avec une insistance qui finit par briser les dernières résistances du sommeil de Sophie. Elle commença à répondre, surprise et flattée par cette ardeur soudaine. Marc déplaça ses baisers sur sa poitrine, ses mains parcourant le corps de son épouse avec une autorité nouvelle. Sous ses paumes, il sentait les seins de Sophie, leur rondeur maternelle, mais il fermait les yeux. Aussitôt, l’obscurité de ses paupières se transformait en écran de cinéma.
Il ne voyait plus Sophie. Il voyait Dewi.
Il voyait le contraste du hijab noir sur la poitrine plate et imberbe. Il voyait ce petit grain de beauté sur la hanche qu’il avait repéré lors de son archivage maniaque. Chaque caresse qu’il prodiguait à sa femme était une caresse qu’il adressait virtuellement à son comptable. Lorsqu’il embrassait les mamelons de Sophie, il visualisait les petits tétons roses d’Aditya. Lorsqu’il passait ses mains sur les hanches de son épouse, il imaginait la souplesse androgyne du corps indonésien. Le transfert était total, une alchimie perverse où le corps de la femme légitime servait de réceptacle physique à un fantasme masculin interdit.
L’acte lui-même commença dans une sorte de fureur contenue. Marc faisait l’amour à son épouse avec une force qu’il n’avait plus déployée depuis des années. Il était mû par une énergie sombre, une pulsion de vie et de mort mêlée. Sophie, emportée par ce tourbillon inattendu, gémissait, ses ongles s’enfonçant dans le dos de son mari. Elle était loin de se douter qu’elle n’était qu’un instrument, une doublure de chair. Marc la manipulait, la retournait, cherchant dans les mouvements de son corps les angles qu'il avait vus dans les vidéos de Dewi. Il se plaisait à imaginer que c'était Aditya qui criait sous lui, que c'était cette Waria qu'il possédait enfin, brisant sa déférence de bureau dans le fracas de l'orgasme.
Sophie atteignit le sommet rapidement, son corps secoué de spasmes, sa respiration haletante contre l'oreille de Marc. Elle l'appela, son nom comme un ancrage dans la réalité, mais Marc n'était déjà plus là. Il était dans la chambre de bonne d'Aditya, il était dans la lumière crue des néons, il était au cœur de la vidéo de masturbation. Il voyait Dewi écarter les fesses, il voyait le stylo, il voyait l'anus rose et soigné. Cette vision fut le déclencheur final. Il sentit le plaisir monter, une vague de fond dévastatrice.
Au moment crucial, dans un ultime réflexe de retrait qui tenait autant de la technique contraceptive que d'un désir de voir le résultat de sa propre excitation, il se retira de Sophie. Il éjacula avec une violence libératrice sur son ventre. Le sperme jaillit, blanc et brûlant, venant tacher la peau de son épouse. C’était le point final de sa transe, la signature physique de sa trahison. Il resta un instant suspendu au-dessus d'elle, le souffle court, contemplant la substance sur le corps de Sophie comme s'il s'agissait d'une preuve de son crime. Dans sa tête, l'image de Dewi se superposait encore à celle de sa femme, le regard chargé de khôl semblant le défier à travers le temps et l'espace.
Le silence retomba sur la chambre, troublé seulement par leurs deux respirations qui cherchaient à retrouver un rythme normal. Sophie, encore étourdie par la violence et la beauté de l'acte, restait immobile, les yeux clos, un demi-sourire aux lèvres. Elle croyait avoir retrouvé l'amant des premiers jours, elle croyait que le travail et le stress avaient enfin laissé place à une passion renouvelée.
Marc, lui, sentit une fatigue immense l'envahir, une chute de tension brutale après l'adrénaline de la nuit. Le désir s'était évaporé pour laisser place à une lucidité froide et un peu sale. Il se redressa légèrement, chercha à tâtons sur la table de chevet et attrapa une boîte de mouchoirs en papier. Avec une gestuelle méticuleuse, presque administrative, il commença par s'essuyer le sexe, retrouvant cette obsession de la propreté qui le caractérisait. Puis, d'un geste qu'il espérait tendre mais qui n'était que fonctionnel, il essuya le sperme qui commençait à refroidir sur le ventre de sa femme.
Le froissement du papier-mouchoir était le seul son dans la pièce. Marc frottait la peau de Sophie avec une application de nettoyeur de scène de crime. Une fois la tâche accomplie, il jeta le mouchoir dans la petite corbeille sous le bureau. Il se recoucha, sentant son corps devenir lourd. Il attira Sophie contre lui, passant un bras protecteur autour de ses épaules. Sa femme se blottit contre son torse, soupirant d'aise, convaincue d'être aimée et désirée pour ce qu'elle était.
— C’était merveilleux, Marc… murmura-t-elle, sa voix s’éteignant déjà dans le sommeil.
— Dors, Sophie. Tout va bien, répondit-il, la gorge serrée.
Il ferma les yeux à son tour. Mais le sommeil qui le cueillit ne fut pas celui du juste. Dans l'obscurité de son inconscient, les images de l'archivage revenaient déjà. Il voyait Aditya au bureau, il voyait le voile de Dewi flotter dans l'avenue de Messine. Le transfert du désir était accompli, mais il n'avait rien résolu. Marc s'endormait dans les bras de sa femme, mais son esprit était resté enfermé dans le dossier « Data-Indo », prisonnier volontaire d'une identité qu'il venait de profaner au cœur même de son foyer. La nuit continuait son œuvre, et le lendemain, au bureau, le jeu de dupes ne ferait que commencer. Marc s'endormit, le corps épuisé, mais l'âme définitivement hantée par la Déesse qu'il avait volée à son comptable.




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Dewi - Ch 04 (roman)

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Dewi
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Chapitre 4 : L’Obsession Nocturne




L’horloge numérique posée sur le coin du bureau en acajou affichait vingt-deux heures quinze. Dans le silence feutré de l’appartement de la plaine Monceau, ce chiffre semblait pulser d’une lueur radioactive. Marc n’avait pas bougé de son fauteuil depuis que le tri administratif des fichiers d’Aditya avait été achevé, un quart d’heure plus tôt. Le travail de l’archiviste était terminé, les dossiers étaient nommés, les dates recoupées, les preuves sécurisées dans le nuage. Mais l’ordre n’avait pas apporté la paix ; il avait simplement dégagé le terrain pour une invasion bien plus dévastatrice. Le cadre rigide de la gestion comptable s’était effondré, laissant place à une curiosité organique, brute, qui ne demandait plus à comprendre, mais à voir. À voir jusqu’à la nausée, jusqu’à la brûlure.
Marc sentait l’air de la petite pièce se raréfier. La lumière de l’écran de vingt-sept pouces était la seule source de vie dans ce sanctuaire domestique. À cette heure, Sophie s’était probablement déjà glissée sous la couette, les enfants étaient plongés dans les rêves innocents de l’enfance, et lui, le patriarche, le directeur, le garant de la morale familiale, entrait dans la phase la plus sombre de sa nuit. Il ne s’agissait plus de chantage ou de stratégie professionnelle. Il s’agissait d’un scrutin anatomique d’une précision chirurgicale qui allait faire basculer son identité dans le vide.
Il commença par ouvrir les clichés en ultra-haute définition, ceux qu'il avait classés dans le dossier « Intimité Alpha ». Sous le zoom du logiciel de visualisation, la peau d’Aditya devint un paysage étrange et fascinant. Ce qui terrassait Marc, ce qui l’hypnotisait au point de lui faire oublier de respirer, c’était l’homogénéité absolue de cette chair. La peau était ambrée, d’un ton chaud qui rappelait le miel de forêt, mais elle possédait une texture de nacre ou de soie. Marc parcourait l’écran avec son curseur, s’attardant sur les zones les plus lisses. L’absence totale de poils était un choc visuel constant. Pas une ombre sur les cuisses, pas un duvet sur le torse, pas la moindre trace de virilité rugueuse sur les bras. C’était une peau de porcelaine, une surface de projection pure, sans aucune aspérité masculine.
Il zooma sur un cliché d’une netteté impudique montrant l’anus d’Aditya. En tant qu’homme hétérosexuel, Marc n’avait jamais porté une attention particulière à cette partie de l’anatomie, qu’il considérait comme une zone de rejet ou de simple fonctionnalité. Mais ici, sous l'éclairage studio qu'Aditya avait dû bricoler dans son intimité, l'anus apparaissait comme une fleur de chair délicate, d'un rose profond, contrastant avec la peau ambrée des fesses. C’était soigné, net, presque esthétisé. Marc sentit une première pulsion de chaleur irradier depuis son bassin, une sensation qu’il tenta de refouler par un réflexe de dégoût qui ne fonctionnait plus. Le scrutin continuait vers le sexe. Il le trouva minuscule, presque dérisoire par rapport aux canons de la puissance masculine qu'il s'était forgés toute sa vie. C’était un petit pénis gracile, imberbe, surmontant des testicules dont la peau était d’un brun plus sombre, d’une finesse de papier à cigarette. Ce sexe ne l’effrayait pas ; il l’attirait par sa vulnérabilité apparente, par son caractère inoffensif et pourtant terriblement provocateur.
À vingt-deux heures vingt, Marc cliqua sur le dossier des vidéos. Son doigt tremblait légèrement sur la souris. Il choisit une séquence dont la vignette affichait un cadrage resserré sur le bassin. La vidéo s’ouvrit dans une lumière crue, frontale, qui ne laissait aucune place à l’imaginaire. C’était la réalité brute de la chair. Sur l’écran, Aditya – ou plutôt Dewi, car elle arborait encore ses longs cils chargés de mascara et ses boucles d’oreilles pendantes – était couchée sur le dos, sur un drap de satin noir. Ses cuisses étaient écartées au maximum, formant un V de chair ambrée qui occupait tout le champ visuel. Le téléphone qui servait de caméra était manifestement posé entre ses jambes, offrant une perspective de voyeur absolu, une plongée directe dans le sanctuaire interdit.
Marc resta pétrifié, le souffle court, ses mains crispées sur les accoudoirs de son fauteuil de cuir. Sur l'écran, Dewi commençait sa chorégraphie solitaire. D'une main longue et effilée, elle s'introduisait deux doigts dans l'anus avec une aisance déroutante, un mouvement de va-et-vient régulier, presque rythmique, qui témoignait d'une habitude ancienne et assumée. Son visage, que l'on apercevait par intermittence dans le haut du cadre, était renversé en arrière, les lèvres entrouvertes, les yeux mi-clos dans une expression de plaisir souverain. De l'autre main, elle caressait nerveusement son petit pénis excisé, ses doigts manucurés frôlant les testicules qui se contractaient sous l'effet de l'excitation. C’était une scène de profanation pure. Marc voyait le scintillement de la sueur sur les cuisses d’Aditya, entendait presque le froissement du tissu invisible.
C’est à cet instant précis, alors que l’horloge marquait vingt-deux heures vingt-cinq, que le vertige le terrassa. Une décharge électrique remonta le long de sa colonne vertébrale, faisant affluer le sang vers son entrejambe avec une brutalité qui le fit tressaillir physiquement. Marc, le directeur respecté, le mari de Sophie, le père de famille exemplaire, sentit son corps le trahir avec une force inouïe. Son érection était devenue si dure, si instantanée, qu’elle heurtait douloureusement la toile de son pantalon. Une panique glaciale s’empara de lui alors que ses yeux refusaient de se détourner de l’écran.
*"Suis-je gay ?"*
La question le frappa comme une sentence de mort sociale. Elle résonna dans le silence de son bureau avec une intensité insupportable. Toute son existence, chaque brique de son édifice social et intime, était basée sur une hétérosexualité sans faille, sur une attirance conventionnelle pour les femmes. Il commença à respirer par saccades, l'esprit en plein chaos. Il tenta désespérément de rationaliser, de construire des digues mentales pour contenir cette inondation de désir interdit. *"Non"*, se répéta-t-il avec une ferveur de condamné, *"ce n'est pas l'homme que je désire. C'est l'image de la femme. C'est Dewi."*
Il essayait de se convaincre que son excitation était le produit du contraste, du sacrilège. Il se disait que c’était le voile, le maquillage, les bijoux et la soie qui agissaient sur ses sens. Il se persuadait que si Aditya apparaissait tel qu'il était au bureau, avec ses poils imaginaires (qu'il n'avait d'ailleurs pas) et sa voix d'homme, il ressentirait un dégoût insurmontable. Mais la rationalisation s'effondrait devant la réalité de sa douleur physique. Son sexe, tendu jusqu'à la rupture, ne mentait pas. Il désirait cet être hybride, cette Waria qui se caressait devant lui. Il désirait cette peau ambrée, cet anus offert, ce petit pénis qui semblait l'appeler.
La ville dormait. Sophie dormait. Tout autour de lui, le monde restait dans les clous de la normalité, tandis qu'il s'enfonçait dans une abjection qu'il n'aurait jamais cru possible. Il se sentait sale, d'une saleté intrinsèque, comme si l'image qu'il consommait s'insinuait dans ses veines pour corrompre son sang. Il imaginait les conséquences : si la porte de ce bureau s'ouvrait maintenant, si Sophie voyait cet écran et l'état de son mari, tout s'écroulerait. Son poste, sa réputation, l'amour de ses enfants, la fortune qu'il avait amassée. Le Grand Livre de sa vie serait clôturé sur une faillite morale absolue. Mais, par un mécanisme pervers, cette conscience du danger ne faisait qu'attiser son excitation. L'interdit était un carburant surpuissant. Plus il se sentait coupable, plus son érection devenait impérieuse.
Il relança la vidéo, incapable de s'arrêter. Il s'attarda sur les détails qu'il avait manqués lors du premier visionnage : la manière dont les doigts d'Aditya s'écartaient pour mieux s'offrir, la légère rougeur qui envahissait son buste, la tension de ses muscles abdominaux. Marc était devenu un voyeur pathologique, un prédateur enfermé dans sa propre cage de verre. Il ne voyait plus un employé ; il voyait une drogue. Il analysait la scène avec une avidité qui dépassait l'érotisme pour atteindre une forme de possession spirituelle. Il voulait comprendre chaque millimètre de ce corps pour mieux se l'approprier, pour le dominer totalement.
Le vertige identitaire se mua en une hypnose profonde. À vingt-deux heures trente, Marc avait perdu la notion du temps et de l'espace. Les frontières entre son identité sociale et son désir secret s'étaient dissoutes dans la lumière bleue du moniteur. Il se sentait comme un étranger dans son propre corps, un spectateur impuissant de sa propre déchéance. Il se demanda combien d'hommes avaient vu ces images. Il ressentit une jalousie soudaine, une haine pour tous ces inconnus qui, sur Facebook ou ailleurs, avaient pu commenter ou désirer Dewi. Elle était sa découverte, elle était son secret, et il ne supporterait pas de la partager.
Son pénis lui faisait désormais mal, une douleur lancinante qui pulsait au rythme de son cœur. La tension était telle qu'il avait l'impression que sa peau allait se déchirer. Il restait immobile, les mains posées sur les genoux, n'osant pas se toucher, de peur que l'acte de masturbation ne scelle définitivement son appartenance à ce monde de l'ombre. Tant qu'il ne se touchait pas, il pouvait encore prétendre qu'il n'était qu'un observateur, un archiviste. Mais son corps, lui, avait déjà fait son choix. Il était dans un état de transe, les yeux rivés sur l'image de Dewi qui s'enfonçait les doigts dans l'anus avec cet air lascif, presque ennuyé, qui le rendait fou.
*"Je ne suis pas gay"*, martela-t-il une dernière fois dans le silence de son crâne en feu. *"C’est une fascination pour l’esthétique de l’Asie, pour la Waria en tant qu’objet culturel transgressif. C’est le pouvoir du directeur sur le subordonné qui s’exprime ainsi."*
Mais les mots étaient vides. Ils n'avaient aucune prise sur la réalité biologique. Il regardait la main d'Aditya caresser son petit sexe, et il imaginait cette main sur lui. Il imaginait ses propres doigts s'enfonçant dans cette chair ambrée. Il visualisait Aditya au bureau le lendemain matin, vêtu de son costume gris, et il savait qu'il verrait, à travers le tissu, chaque détail de cette vidéo. La connaissance du secret était un pouvoir, mais c'était aussi une chaîne qui le liait à sa proie. Il ne pourrait plus jamais donner un ordre à Aditya sans penser à cette vidéo. Il ne pourrait plus jamais le regarder dans les yeux sans voir Dewi.
L'obsession nocturne avait atteint son paroxysme. Marc était piégé dans un cercle de lumière blanche au milieu des ténèbres de son appartement. Il était comme hypnotisé par la répétition des gestes sur l'écran, par la boucle numérique de la luxure. Son identité de mari et de père s'effaçait, ne laissant subsister qu'une conscience purement désirante, un regard dévorant. Il sentait que le monde extérieur, celui du jour et des règles, était devenu une illusion, et que la seule vérité résidait dans cette chambre de bonne indonésienne filmée à la va-vite.
La fin du chapitre le trouva dans cet état de pétrification érotique. Il ne bougeait plus, ses yeux brûlaient, son érection était une barre de fer qui lui broyait le bassin. Le temps n'existait plus, les horaires n'étaient plus que des chiffres sans importance. Il y avait Marc, et il y avait Dewi. Et entre les deux, il y avait ce gouffre béant dans lequel il était en train de tomber, sans espoir de retour. Il restait là, hébété par sa propre excitation, terrassé par la découverte de sa propre noirceur, tandis que sur l'écran, Dewi continuait de s'offrir, indifférente au désastre qu'elle venait de provoquer dans l'âme de son maître. L'archiviste était mort ; l'esclave de l'image était né. Marc, haletant dans le noir, comprit que sa vie de cadre supérieur n'était plus qu'une parenthèse qu'il s'apprêtait à refermer pour toujours.





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Dewi - Ch 03 (roman)

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Dewi
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Chapitre 3 : L’Archiviste de l’Ombre




Le trajet entre l’avenue de Messine et le domicile familial de la plaine Monceau s’était déroulé dans une sorte de brouillard sensoriel, une parenthèse automatique où Marc avait conduit sa berline allemande avec une précision de somnambule. Paris, à cette heure-là, n’était plus qu’un défilé de phares rouges, une rumeur lointaine de ville pressée, mais l’esprit de Marc était resté figé sur le souvenir de la lumière bleutée du bureau d’Aditya. Dans la poche de sa veste, la clé USB n’était plus là – il l’avait laissée dans son tiroir verrouillé au bureau après avoir sécurisé le nuage – mais le poids de ce qu’il transportait mentalement était bien plus accablant. Il avait le sentiment d’avoir ingéré un poison lent, une substance qui modifiait la structure même de sa perception. Chaque klaxon, chaque reflet de néon sur le pare-brise, semblait désormais porteur d'une sous-jacence érotique et interdite. Il voyait des voiles là où il n'y avait que des rideaux, des regards de khôl là où les passantes n'arboraient que la fatigue du crépuscule.
Lorsqu’il franchit le seuil de son appartement, l’odeur de la cire pour parquet et du parfum d’intérieur à la fleur d’oranger l’accueillit comme le rappel d’un monde qui lui devenait subitement étranger. Tout y était calme, harmonieux, d’une respectabilité sans faille. L'entrée était vaste, les cadres parfaitement alignés, et le silence n'était troublé que par le ronronnement discret du réfrigérateur haut de gamme. Sophie, son épouse, apparut dans l’entrée, un sourire aux lèvres, les traits à peine tirés par sa propre journée dans une agence de communication. Elle représentait tout ce que Marc avait construit : la stabilité, l'élégance, la norme sociale. Elle était le pilier de sa façade, la garante de son appartenance à cette élite parisienne qui ne commet jamais d'impair.
— Tu as fini tard, murmura-t-elle en s’approchant pour lui offrir sa joue. Je commençais à m'inquiéter, tu n'as pas répondu à mon dernier message.
Marc déposa un baiser machinal sur la peau fraîche de sa femme. À cet instant précis, une image s’imposa à lui avec une violence insoutenable : celle de la lèvre carmin de Dewi, entrouverte dans un soupir lascif sur l'écran du bureau. Il ressentit une pointe de dégoût pour lui-même, une brève nausée morale, mais elle fut immédiatement balayée par une indifférence glaciale. Sophie était le réel, mais le réel lui paraissait soudainement fade, dépourvu de cette texture vénéneuse qu'il venait de découvrir.
— Un dossier urgent sur Jakarta, répondit-il, sa propre voix lui semblant sortir d’un enregistreur lointain, dénuée de toute émotion. Rien de grave, juste de la paperasse comptable qui traînait. Aditya a fait une erreur dans un reporting, il a fallu que je repasse derrière lui.
Le mensonge coulait avec une facilité déconcertante. En mentionnant le nom d'Aditya, il éprouva un frisson de puissance secret. C'était comme s'il prononçait un mot de passe que lui seul pouvait comprendre. Il se dirigea vers le salon où ses deux enfants jouaient avec une tablette sur le canapé. Leurs visages illuminés par l'éclat des pixels lui rappelèrent cruellement l'écran qu'il venait de quitter. Il s'approcha, posa une main sur la tête de son fils, caressa les cheveux blonds de sa fille. C'étaient les gestes d'un père aimant, des mouvements répétés des milliers de fois, mais ce soir, ils lui paraissaient être des simulations mécaniques. Il se sentait comme un acteur en fin de représentation, pressé de regagner les coulisses pour ôter son costume et retrouver sa véritable obsession.
Le dîner fut une épreuve de patience qui sembla durer une éternité. Il mangea une part de quiche aux poireaux et une salade croquante, mastiquant chaque bouchée sans en percevoir le goût. Il écoutait d’une oreille distraite le récit des progrès de son fils en mathématiques et le compte-rendu d’une réunion de copropriété fastidieuse que Sophie détaillait avec une précision inutile. Il répondait par des hochements de tête, des "c’est bien" et des sourires de circonstance qui ne montaient jamais jusqu'à ses yeux. Chaque seconde passée à table était une seconde volée à sa nouvelle vie clandestine. Dès que les assiettes furent débarrassées et que les enfants furent envoyés vers la salle de bain pour le rituel du coucher, Marc prétexta une fatigue administrative persistante et une urgence numérique.
— Je vais m'enfermer une heure ou deux dans mon bureau, Sophie. J'ai des tableaux de reporting à finaliser pour demain matin, la clôture du trimestre ne nous laisse aucun répit. Ne m'attends pas si tu es fatiguée, j'en ai pour un moment.
Sa femme, habituée à la dévotion professionnelle de son mari et à son sens du devoir envers la firme, ne posa aucune question. Elle lui caressa le bras, un geste de tendresse domestique qui lui parut presque insupportable de banalité. Marc se dirigea vers la petite pièce au fond du couloir, celle qu'il appelait son "bureau secondaire". C'était une pièce étroite, un réduit d'autorité rempli de livres d'économie, de rapports annuels reliés en cuir et d'un bureau en acajou massif qui sentait le vieux papier. Une fois à l'intérieur, il tourna la clé dans la serrure. Le clic sec du pêne lui apporta un soulagement immédiat, une bouffée d'oxygène dans l'étouffement de sa vie normale. Il était enfin seul avec son butin.
Il s'assit dans son fauteuil de cuir dont le grincement familier l'apaisa. Il alluma son ordinateur personnel, une machine qu'il maintenait strictement isolée des comptes familiaux. Après avoir vérifié une dernière fois que la porte était bien close, il se connecta à son Google Drive. Il navigua rapidement dans l'arborescence complexe qu'il avait créée au bureau quelques heures plus tôt : "Archives Fiscales 2024 / Annexes / Reportings / Data-Indo". Le dossier apparut, massif, silencieux, contenant l'essence même d'Aditya.
Marc commença alors un travail de classification qui dépassait la simple curiosité. Il entrait dans une phase de fétichisme administratif purement obsessionnelle. Sa formation de haut cadre, son goût pour les structures et sa rigueur de gestionnaire reprenaient le dessus, mais ils étaient désormais au service d'une pulsion obscure. Il commença par trier les clichés par date de prise de vue, utilisant les métadonnées qu'il avait pris soin de conserver lors du transfert. Il créa des sous-dossiers chronologiques précis : "2025 - Premier trimestre", "2025 - Deuxième trimestre", et ainsi de suite.
Ce qui l'intéressait, ce n'était plus seulement la nudité crue ou l'érotisme des poses ; c'était la simultanéité des existences. Marc ouvrit son agenda professionnel sur un second écran, celui où étaient consignées toutes les tâches, les réunions et les échéances d'Aditya au sein de l'entreprise. Un frisson le parcourut lorsqu'il commença à recouper les deux calendriers, le public et le privé, le licite et l'interdit.
Il découvrit, avec une fascination qui confinait à l'effroi, qu'une photo particulièrement provocante – où Dewi posait dans un ensemble de soie rouge sang, le regard lourd de promesses et le hijab légèrement de travers – avait été téléchargée sur Facebook un mardi après-midi à 14h30. Ce jour-là, Marc s'en souvenait parfaitement avec une précision de comptable, Aditya était censé finaliser le bilan de clôture de la filiale de Singapour. Il revit le visage du jeune homme dans ses souvenirs, penché sur ses chiffres au bureau, l'air sérieux, presque triste, alors qu'en réalité, son esprit habitait déjà cette image sulfureuse. Aditya n'était pas seulement un travesti ; c'était un menteur de haut vol, un saboteur de l'ordre professionnel.
Marc continua sa plongée dans les archives avec une minutie maniaque. Il trouva une série de messages privés datant de l'automne précédent. À cette époque, la société traversait une crise logistique majeure et Aditya avait dû effectuer de nombreuses heures supplémentaires. Marc vérifia les heures de connexion et de transfert d'images : Aditya envoyait des photos de son torse ambré et de ses sous-vêtements de dentelle à des inconnus à des heures indues, parfois à trois heures du matin, juste avant de revenir au bureau à neuf heures, frais et impeccable dans son costume gris, prêt à servir son patron avec une déférence sans faille.
— Incroyable, murmura Marc pour lui-même, les yeux fixés sur la lumière bleue de l'écran qui baignait ses traits d'un éclat spectral.
Il se sentait comme un entomologiste face à un spécimen rare possédant une double personnalité parfaite. Le fétichisme administratif devenait une méthode d'analyse psychologique. Il classait les photos selon leur degré de "dangerosité" ou de "transgression". Dans un dossier intitulé "Façade", il plaça les portraits de Dewi voilée, ceux qu'il considérait comme la partie "acceptable" ou sociale de l'obsession. Dans un autre, qu'il nomma avec une froideur de juge "Intimité Alpha", il rangea les photos de nu intégral, les gros plans sur l'anus et le sexe, et bien sûr, la fameuse photo du stylo.
Il éprouvait une jouissance malsaine à organiser ce chaos érotique selon les règles strictes de la comptabilité. Pour Marc, tout devait être rangé, étiqueté, maîtrisé. En classant ces images, il avait l'impression de prendre possession non seulement du corps d'Aditya, mais aussi de son temps de vie, de son passé et de ses secrets les plus enfouis. Il calculait mentalement le temps qu'Aditya passait à se maquiller, à se draper dans ses voiles de soie, à se photographier sous les bons angles. Il voyait derrière chaque image le travail de l'ombre, la préparation minutieuse, le choix des éclairages dans la pénombre de son studio.
Il s'arrêta sur une vidéo prise dans ce qui semblait être une chambre de bonne parisienne. On y voyait Dewi, de dos, en train d'ajuster son hijab devant un petit miroir piqué. Elle se retournait soudain, adressant un baiser à l'objectif avec une moue délicieuse. Marc recoupa la date : c'était le jour de l'entretien annuel d'évaluation d'Aditya. Le matin même de la vidéo, Marc lui avait accordé une prime de performance pour sa "rigueur et son sérieux exemplaire". En revoyant la vidéo, Marc éclata d'un rire silencieux et amer qui fit vibrer sa poitrine. Il s'était fait duper par la surface lisse, comme tout le monde. Mais maintenant, il était le seul à voir à travers le miroir sans tain.
L'obsession grandissait à chaque clic, à chaque nouvelle découverte. Il ne voyait plus les photos comme des objets isolés, mais comme les pièces d'un immense puzzle qu'il était le seul capable d'assembler. Il commença à noter des détails récurrents avec une précision d'archiviste : un petit grain de beauté sur la hanche gauche d'Aditya, la forme parfaite de ses ongles, la manière dont ses cils, chargés de mascara, projetaient des ombres géométriques sur ses pommettes ambrées. Marc devenait le gardien, l'archiviste de cette chair indonésienne.
Il se surprit à comparer les performances professionnelles d'Aditya avec la fréquence de ses publications de "Waria". Il remarqua que les périodes de stress intense au bureau ou de pression hiérarchique correspondaient souvent à des envois de photos plus osées, plus soumises. Comme si le jeune homme avait besoin de compenser la rigidité castratrice des chiffres par une explosion de féminité sacrilège et de provocation corporelle. Marc notait tout cela sur un carnet qu'il gardait sous son clavier, théorisant la chute de son subordonné avant même de l'avoir provoquée.
Le temps passait avec une rapidité déroutante, mais Marc ne ressentait aucune fatigue physique. Il était porté par une énergie nerveuse, une soif de connaissance qui l'isolait totalement du reste du monde et de sa famille. De temps en temps, il prêtait l'oreille aux bruits de l'appartement. Le silence était désormais total. Sophie devait dormir profondément, songeant peut-être à leur prochain week-end à la campagne. Ses enfants aussi. Il était le seul éveillé dans cette ruche de béton, le seul détenteur d'une vérité capable de tout anéantir d'un seul mot.
Il revint à la photo du stylo. Il l'ouvrit en plein écran, la résolution maximale révélant chaque détail. Il étudia la marque du stylo avec une attention morbide – un modèle bon marché, en plastique bleu, que l'on trouvait par boîtes de cinquante dans les fournitures de l'agence. L'idée qu'un objet aussi banal, un instrument de travail quotidien, serve à profaner l'intimité du comptable lui causait un trouble profond, un mélange de dégoût et d'excitation. Il imaginait Aditya volant ce stylo dans le stock de la société, le glissant dans sa poche pour l'emporter chez lui et l'insérer dans sa propre chair sous l'œil de l'objectif. C'était un vol, une appropriation symbolique de l'entreprise pour des fins purement lubriques.
— Tu nous as tous trompés, Aditya, chuchota Marc, le visage si proche de l'écran qu'il pouvait en percevoir la chaleur. Tu nous as tous volé notre respect, goutte après goutte.
Mais ce n'était pas de la colère morale qu'il ressentait véritablement. C'était une sorte de reconnaissance secrète, une gémellité dans l'ombre. Marc se sentait proche d'Aditya dans cette duplicité. Lui aussi, en ce moment même, trompait sa femme, ses enfants, son image sociale irréprochable. Lui aussi cultivait un jardin secret d'une noirceur absolue. L'archivage n'était plus seulement une tâche de contrôle, c'était un acte de communion charnelle à distance. En classant les photos, Marc s'immisçait dans la peau d'Aditya. Il commençait à comprendre ses choix de lingerie, ses angles de vue, son besoin vital de reconnaissance.
Il créa un dernier dossier qu'il appela "Potentiel". C'est là qu'il mit les photos qui, selon lui, serviraient de base à sa future domination réelle. Des photos qui n'étaient pas seulement érotiques, mais qui portaient en elles la preuve irréfutable d'une activité incompatible avec la réputation de la firme d'import-export. Il y plaça les conversations où Aditya négociait des tarifs ou des faveurs avec des hommes louches. Il y plaça les clichés les plus crus de son anatomie, là où le comptable disparaissait totalement derrière la courtisane.
Lorsqu'il finit enfin son tri minutieux, il était près de deux heures du matin. Marc se sentait vidé, mais d'une sérénité glaciale, presque minérale. Son Google Drive était désormais une arme parfaitement calibrée, une bibliothèque de chantage prête à l'emploi. Il connaissait Aditya mieux que le jeune homme ne se connaissait lui-même. Il avait cartographié son désir, son emploi du temps, ses rituels et ses faiblesses.
Cependant, alors qu'il s'apprêtait à éteindre l'écran, une impulsion le retint. La tâche de tri était achevée, le "Grand Livre" numérique était en ordre, mais l'écran restait là, allumé, vibrant d'une lumière blanche qui découpait sa silhouette dans l'obscurité du bureau. Marc ne ferma pas l'ordinateur. Il resta assis, le regard fixe, contemplant le curseur qui clignotait au milieu d'une page blanche de navigateur. La classification était une chose, mais l'action en était une autre. Son esprit, stimulé par deux heures de voyeurisme administratif, ne parvenait pas à décrocher. Les images de Dewi continuaient de danser derrière ses rétines, plus vivantes que Sophie qui dormait à quelques mètres de là.
Il sentait que le tri n'était qu'un prologue. L'archiviste avait terminé son inventaire, mais l'homme, lui, commençait à avoir soif. Il fixa le logo de Facebook qui brillait dans ses favoris. Le silence de la nuit semblait l'encourager à franchir une étape supplémentaire, à ne pas en rester à la simple observation des traces du passé. L'ordinateur restait ouvert, comme une fenêtre béante sur une rue interdite où il n'avait pas encore osé descendre. Marc savait que s'il éteignait maintenant, il ne dormirait pas. Son regard se porta sur une photo de Dewi où elle semblait attendre quelque chose, le regard tourné vers le hors-champ de l'image.
L'archiviste de l'ombre avait fini son travail de classement, mais une idée nouvelle, plus insidieuse, venait de germer dans le silence de la plaine Monceau. Le tri n'était plus suffisant. L'écran restait allumé, et Marc, la main posée sur la souris, sentait que la nuit n'était pas encore terminée. Un autre chapitre de son obsession était déjà en train de s'écrire, là, sous ses doigts, dans l'éclat persistant de la machine.




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Dewi -Ch 02 (roman)

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Dewi
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Chapitre 2 : Le Transfert Interdit




Le silence de l’agence, autrefois apaisant, était devenu en quelques minutes une chape de plomb, une atmosphère électrique où chaque craquement du parquet semblait dénoncer l’intrusion de Marc dans l’intimité d'Aditya. Assis sur la chaise de son subordonné, le directeur sentait la moiteur de ses propres paumes contre le plastique froid de la souris. Son regard était rivé sur l’écran, hypnotisé par la galerie de photos et les fils de discussion de la messagerie Messenger où Dewi s’exhibait sans pudeur. Il savait qu’il devait agir vite. L’imprudence d'Aditya était une opportunité qui ne se représenterait jamais, une porte ouverte sur un abîme de pouvoir et de désir qu’il se sentait l’obligation quasi physique de franchir.
D’un geste fébrile, Marc fouilla dans la poche intérieure de sa veste de costume. Ses doigts rencontrèrent le métal froid de sa clé USB personnelle, un objet d’ordinaire réservé à la sauvegarde de fichiers administratifs sensibles ou de présentations budgétaires. Il l’inséra dans le port de l’unité centrale d'Aditya. Le petit clic de connexion résonna comme un coup de feu dans le calme plat de l’open-space. Sur l’écran, une fenêtre s’ouvrit, proposant d’explorer le périphérique. Marc l’écarta d’un revers de curseur. Il revint à la fenêtre du navigateur, là où le monde de Dewi s’étalait dans toute sa luxure numérique.
Le pillage commença. Marc ne se contenta pas de quelques clichés au hasard. Avec une méthodologie de prédateur, il entreprit de capturer l'intégralité de l'existence clandestine de son comptable. Il ouvrit les albums de photos un à un, sélectionnant les images avec une rapidité nerveuse. "Enregistrer sous", "Enregistrer sous", le mouvement devint un rituel mécanique. Il créa sur sa clé USB un dossier qu'il nomma d'un simple "X", une lettre anonyme pour cacher l'incendie qu'il était en train d'allumer.
Il ne se limita pas aux photos publiques où Dewi posait en hijab de soie, jouant les icônes de mode sophistiquées. Il plongea tête la première dans les archives de la messagerie. Il sélectionna les vidéos, ces séquences courtes où la Waria se déhanchait devant son miroir, ajustant la dentelle de son soutien-gorge sur sa poitrine plate, ou caressant son propre visage avec une langue gourmande. Il copia les conversations entières, les blocs de texte où des hommes anonymes proposaient des sommes d'argent ou des rencontres en échange de poses de plus en plus dégradantes. Marc voyait les barres de progression s'étirer sur l'écran. Chaque octet transféré était un morceau de la dignité d'Aditya qui passait dans sa poche.
Pendant que les fichiers les plus lourds, notamment les vidéos haute définition, se copiaient, Marc restait aux aguets. Ses yeux faisaient la navette entre l'écran et la porte entrouverte du bureau. Le moindre bruit dans le couloir, le déclenchement automatique de la climatisation ou le passage d'une voiture dans l'avenue de Messine le faisait sursauter. Il imaginait un instant qu'Aditya puisse revenir, ayant oublié ses clés ou son téléphone, et le trouver là, en plein vol d'intimité. Cette pensée, loin de le freiner, ajoutait une décharge d'adrénaline à son acte. La peur de la découverte rendait le larcin plus précieux encore.
Il finit par cliquer sur les photos les plus extrêmes qu'il avait aperçues plus tôt. Celle du stylo inséré dans l'anus, celle où Dewi, totalement nue, écartait ses propres fesses avec une impudence de pornographie artisanale. Il les copia avec une sorte de fureur possessive. Il voulait tout. Il voulait chaque grain de peau, chaque ombre sur le torse imberbe, chaque expression de soumission lascive. Lorsque la dernière fenêtre de transfert se referma, Marc éprouva un soulagement mêlé d'une excitation sombre. Le dossier "X" pesait maintenant plusieurs gigaoctets. L'essentiel de la vie secrète d'Aditya était désormais stocké sur ce petit morceau de métal.
Avec une précaution de faussaire, il revint sur la page Facebook. Il déconnecta la session de Dewi, s'assurant que le champ de mot de passe était vide. Il ferma le navigateur, vérifia qu'aucune icône suspecte ne restait dans la barre des tâches, puis il éteignit l'ordinateur d'Aditya. L'écran redevint noir, emportant avec lui le visage voilé et le regard de khôl de la déesse indonésienne. Marc retira sa clé USB, la glissa au fond de sa poche et sortit du bureau en refermant la porte avec une discrétion absolue.
Il traversa l'open-space, ses pas se perdant dans la moquette grise. Il se sentait plus grand, investi d'une autorité nouvelle qui ne devait rien à son titre de directeur. Il entra dans son propre bureau, ferma la porte à clé et s'assit dans son large fauteuil de cuir. Son cœur ne s'était pas encore calmé. Il alluma son ordinateur de bureau, une machine puissante et sécurisée. Il inséra la clé USB et ouvrit son navigateur sur son compte Google Drive professionnel, protégé par une double authentification.
Il créa un dossier caché, enfoui dans plusieurs sous-répertoires aux noms techniques et ennuyeux : "Archives Fiscales 2024 / Annexes / Reportings / Data-Indo". C'est là qu'il lança le téléversement des fichiers. La connexion haut débit de l'entreprise permettait un transfert rapide, mais la quantité de données était telle que la barre de progression affichait encore plusieurs minutes d'attente.
Pendant que les données montaient vers le cloud, Marc ne put s'empêcher d'ouvrir à nouveau certains fichiers directement depuis la clé. Il avait besoin d'une autre dose de ce spectacle interdit. Il cliqua sur une photo qu'il n'avait pas eu le temps de détailler dans le bureau d'Aditya. C'était un gros plan de la poitrine du comptable. La peau était d'une pâleur ambrée, d'une douceur que l'on devinait au-delà de l'image. Les mamelons étaient petits, d'un rose délicat. Il n'y avait pas un seul poil, pas une trace de virilité rugueuse. Marc passa à l'image suivante. Dewi y apparaissait vêtue d'un slip de dentelle blanche, les jarretelles enserrant ses cuisses fines. Elle posait de profil, le dos cambré, mettant en valeur la rondeur de ses fesses que le tissu transparent ne cherchait pas à dissimuler.
Marc sentit une nouvelle vague de chaleur l'envahir. Il regardait son comptable, cet homme qui, quelques heures plus tôt, lui présentait des bilans avec une voix monocorde, se transformer sous ses yeux en une courtisane provocante. L'idée de ce dédoublement le rendait fou. Il cliqua sur une vidéo. Le son était coupé, mais il voyait Dewi parler à la caméra, sans doute pour répondre à une commande privée. Elle portait son hijab noir, mais son buste était nu. Elle caressait ses propres hanches avec une lenteur calculée, ses doigts longs et effilés s'attardant sur la naissance de son sexe. Marc zooma sur le visage. Les yeux d'Aditya, derrière le maquillage, semblaient implorer et défier tout à la fois.
L'uploading continuait. Quatre-vingt pour cent. Marc était comme en transe. Il ouvrit la photo du stylo. Il étudia l'expression de Dewi. Ce n'était pas de la douleur, c'était une sorte de déconnexion sensuelle, une lassitude qui semblait dire qu'elle avait tout abandonné au plaisir ou au besoin. Il se demanda quel effet cela ferait de remplacer ce stylo par sa propre chair. Cette pensée le terrifia un instant, mais elle s'installa avec une force inouïe. Il n'était plus seulement le spectateur d'un secret ; il en devenait l'architecte.
Une notification discrète apparut : "Téléversement terminé". Marc ferma immédiatement les fenêtres de visualisation. Il vérifia que le dossier sur Google Drive était bien accessible. Il sortit alors son smartphone de sa poche, ouvrit l'application Drive et s'identifia. Il navigua dans l'arborescence qu'il venait de créer : "Archives Fiscales 2024... Data-Indo". Le dossier apparut. Il cliqua sur une image au hasard. Elle s'afficha instantanément sur le petit écran de son téléphone. Tout était là. Dewi était désormais partout avec lui, dans sa poche, dans son cloud, gravée dans les serveurs de Google, accessible à tout moment, en tout lieu.
Le sentiment de possession totale l'enivra. Il n'avait plus besoin de la clé physique. Cet objet était maintenant une preuve compromettante s'il venait à être trouvé. Marc ferma l'application sur son téléphone, puis il revint à son ordinateur de bureau. Il sélectionna le lecteur de la clé USB. D'un clic droit ferme, il choisit l'option "Formater". Une fenêtre d'avertissement apparut : "Attention, le formatage supprimera toutes les données". Marc n'hésita pas une seconde. Il cliqua sur "Démarrer".
Il regarda la petite barre verte progresser. En quelques secondes, le dossier "X", les photos de nu, les vidéos lascives et les conversations honteuses furent effacés de la mémoire flash. La clé était redevenue vierge, un simple outil de bureau sans histoire. Marc l'éjecta proprement et la rangea dans son tiroir, bien au fond.
Il s'adossa à son fauteuil, prenant une grande inspiration. L'opération était réussie. Il avait pillé l'âme secrète d'Aditya et l'avait mise sous clé dans un coffre-fort numérique dont il était le seul à posséder la combinaison. Il se sentait investi d'une mission sombre. Le chantage n'était pas encore formulé, mais l'idée était là, latente, prête à éclore. Il regarda l'horloge murale. Dix-huit heures quarante-cinq. Le temps avait passé à une vitesse folle.
Il éteignit son ordinateur de bureau. La pièce retomba dans une semi-obscurité, éclairée seulement par les lumières de l'avenue de Messine qui se reflétaient sur le plafond. Marc resta immobile quelques instants, savourant le silence. Il pensait à Aditya qui, à cet instant, rentrait probablement chez lui, ignorant que son sanctuaire avait été violé. Il l'imaginait dans le métro, entouré de passagers anonymes, ce petit homme discret dont le patron connaissait désormais la forme de l'anus et le goût pour les stylos.
Une bouffée de mépris monta en lui, mais elle fut immédiatement balayée par une pulsion de désir. Marc savait qu'il ne pourrait plus jamais regarder Aditya de la même manière. Chaque interaction professionnelle, chaque signature de document, chaque échange de regards serait désormais teinté de cette connaissance interdite. Il possédait Dewi. Il possédait le secret de la déesse.
Il se leva, enfila son manteau de laine grise et vérifia que son smartphone était bien dans sa poche. Il quitta son bureau, verrouilla la porte et traversa les locaux déserts une dernière fois. En sortant de l'immeuble, l'air frais de la nuit parisienne lui parut plus pur, plus vif. Il marcha vers son garage, sentant une énergie nouvelle circuler dans ses veines.
Le transfert n'était pas seulement numérique ; il était spirituel. Marc avait franchi le rubicon de la respectabilité. Il n'était plus le directeur sans reproche ; il était devenu le maître d'un secret capable de briser une vie. Et cette sensation de pouvoir, mêlée à l'image persistante du corps d'Aditya sous le voile noir, était la drogue la plus puissante qu'il ait jamais goûtée.
Il monta dans sa voiture, démarra le moteur et s'inséra dans la circulation parisienne. Dans le flux des phares rouges et blancs, il n'était plus qu'un anonyme parmi d'autres, mais dans sa tête, Dewi dansait, et il savait que le Grand Livre de leur relation venait d'écrire son chapitre le plus sombre. Le pillage était terminé, le règne de la menace pouvait commencer.




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Dewi - Ch 01 (roman)

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Dewi
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Chapitre 1 : La Faille Numérique




La lumière crue des néons de l’avenue de Messine grésillait avec une régularité de métronome, un son presque imperceptible, une fréquence haute qui finissait par saturer l'esprit après une journée de tension nerveuse. Dans le silence soudain des bureaux de la firme d’import-export, ce petit bourdonnement électrique était le dernier vestige de l'activité frénétique qui animait les lieux quelques minutes plus tôt. Il était précisément dix-huit heures. À Paris, dans une structure comme celle de Marc, la règle des trente-cinq heures et la culture de l'efficacité administrative – teintée d'un désir farouche de retrouver sa liberté individuelle – voulaient que l'open-space se vide comme par enchantement dès dix-sept heures trente. Les employés, attachés à leur équilibre entre vie professionnelle et vie privée, s'étaient évaporés vers les bouches de métro bondées et les terrasses de café encore fraîches, laissant derrière eux une carcasse de métal, de verre et de dossiers en attente.
Marc, le directeur, était resté seul dans son sanctuaire personnel. Son bureau était une pièce vaste et sobre, où le chêne sombre des bibliothèques imposait une autorité silencieuse et rassurante. Il venait de refermer un dossier complexe sur les droits de douane des cargaisons en provenance de Jakarta, un travail aride qui lui avait laissé les yeux secs et la gorge légèrement irritée par l'air climatisé. Il se leva avec une lenteur de patriarche, sentant ses vertèbres craquer sous sa chemise de coton d’Égypte, un vêtement impeccable, d'un blanc nival, qui ne trahissait aucune des fatigues de la journée. Il aurait dû partir, rejoindre son épouse et ses deux enfants dans leur grand appartement du XVIIe arrondissement, s'attabler devant un dîner préparé avec soin et discuter des futilités nécessaires qui cimentent une vie bourgeoise. Pourtant, une inertie étrange, un besoin presque organique de vérifier la bonne tenue de son domaine après le départ des troupes, le retint.
C’était une habitude qu'il avait contractée avec les années : ce tour du propriétaire, solitaire et silencieux, qui lui permettait de reprendre possession de l'espace. Il aimait ce moment où le pouvoir ne s'exerçait plus sur des hommes, mais sur des objets. Ses pas, étouffés par la moquette épaisse de couleur gris anthracite, ne produisaient aucun son alors qu'il traversait les couloirs déserts. Tout était sagement rangé. Les chaises ergonomiques étaient alignées contre les bureaux dégagés, les agrafeuses reposaient parallèlement aux pots à crayons, et les plantes vertes, dans les angles, semblaient reprendre leur souffle. Marc avançait, l'esprit ailleurs, songeant déjà au week-end qui approchait. Mais en arrivant devant le poste de travail d'Aditya, le jeune comptable indonésien arrivé six mois plus tôt, Marc s'arrêta net. La porte était restée entrouverte, un angle de bois sombre brisant la rectitude parfaite du couloir, et une lueur bleutée, vacillante et électrique, s'en échappait avec une insistance presque impudique.
Aditya était pourtant l'employé le plus méticuleux de l'équipe. Un homme d'une discrétion presque effacée, dont la politesse confinait à une forme de dévotion monacale. Il ne parlait jamais plus haut que nécessaire, ses rapports étaient des modèles de clarté chirurgicale, et il semblait habiter ses vêtements de costume avec une humilité qui forçait le respect. Le voir partir à dix-sept heures trente en laissant son ordinateur allumé et son espace de travail ouvert était une anomalie, une fissure béante dans cette image de perfection rigide. Marc fronça les sourcils, une pointe d'agacement professionnel se mêlant à une curiosité soudaine. Il entra dans le petit bureau, un espace restreint mais d'un ordre absolu, imprégné d'une légère odeur d'épices douces et d'un parfum de savon neutre, une fragrance qui semblait coller à la peau d'Aditya comme une seconde enveloppe.
Son intention initiale était simplement de cliquer sur le bouton d'extinction pour respecter les protocoles de sécurité de l'entreprise. Mais alors que sa main se posait sur la souris de plastique noir, son regard fut capturé, puis littéralement happé par l'écran. Ce n'était pas un tableur Excel rempli de colonnes de chiffres. Ce n'était pas un logiciel de comptabilité rébarbatif ni une interface bancaire. C'était une page Facebook. Aditya, le réservé et mystérieux Aditya, avait commis l'imprudence fatale : il avait oublié de fermer sa session personnelle avant de s'éclipser dans la grisaille parisienne. Marc s'immobilisa, la main figée. Le nom affiché en haut de la page, écrit dans une police élégante, n'était pas le sien. C'était un nom court, mystérieux, presque musical, qui semblait vibrer d'une énergie étrangère : **Dewi**.
Le choc fut si violent que Marc crut sentir le sol se dérober sous ses pieds chaussés de cuir fin. Sur la photo de profil, un être d'une beauté irréelle fixait l'objectif avec une intensité troublante. Ce visage, Marc le connaissait par cœur pour l'avoir observé lors de dizaines de briefings budgétaires. C'était bien Aditya. Mais un Aditya transfiguré, métamorphosé par un artifice dont Marc n'aurait jamais soupçonné l'existence dans les rangs ternes de sa société. Le visage était lourdement maquillé, d'une manière experte qui soulignait la finesse de ses traits asiatiques. Un khôl profond étirait ses yeux en amande, leur donnant une profondeur insondable, tandis qu'un rouge à lèvres d'un carmin sombre, mat et velouté, dessinait une bouche charnue, presque provocatrice.
Mais le plus troublant, ce qui créait un court-circuit immédiat dans l'esprit rationnel et ordonné de Marc, c'était le vêtement. Cet être portait un hijab de soie noire, drapé avec une élégance souveraine autour du visage et du cou. Le voile encadrait la peau ambrée, lisse, d'une perfection de porcelaine, créant un contraste saisissant entre la pudeur religieuse du tissu et l'érotisme latent du maquillage. Marc sentit une chaleur subite lui monter au visage. Son cœur, d’ordinaire si régulier, se mit à cogner contre ses côtes avec une violence inhabituelle. Il s'assit, presque malgré lui, sur la chaise qu'Aditya occupait quelques minutes plus tôt, s'immergeant dans l'intimité numérique de son employé.
Il commença à explorer les albums publics. C'était une galerie de portraits d'une élégance rare. Dewi y apparaissait toujours vêtue avec un soin maniaque. Elle posait devant des miroirs, dans des parcs parisiens ou dans l'intimité d'un appartement décoré de voiles et de fleurs. Elle portait des hijabs de couleurs variées – blanc immaculé, vert émeraude, bleu nuit – et des robes traditionnelles indonésiennes, des sarongs ajustés qui soulignaient la gracilité d'une taille fine, presque frêle. Sur chaque image, Marc cherchait Aditya. Il retrouvait la ligne droite de son nez, la courbure délicate de ses sourcils, mais tout le reste appartenait à Dewi. C'était une identité souveraine, une femme née de l'ombre d'un comptable. Marc était fasciné, mais cette fascination restait encore à la lisière de l'esthétique, une sorte de curiosité anthropologique pour cette culture de la "Waria" dont il ignorait tout, mais dont il pressentait la complexité.
Pourtant, le véritable gouffre ne se trouvait pas dans les albums publics. Marc remarqua l'onglet de la messagerie, qui affichait plusieurs conversations non lues. Une impulsion sombre, une soif de connaissance interdite qu'il ne parvint pas à réprimer, le poussa à cliquer sur l'icône de Messenger. Là, dans l’ombre des conversations privées, le décorum de la "femme sophistiquée" s’effondrait pour laisser place à une réalité bien plus brute, bien plus sauvage.
Marc ouvrit la première conversation. Elle était entretenue avec un homme au pseudonyme anonyme. Les messages étaient un mélange d'anglais et de français, émaillés de requêtes explicites. Marc commença à faire défiler les photos envoyées en pièces jointes. Le souffle lui manqua. Ici, Dewi ne jouait plus à la femme élégante. Elle se livrait, se dénudait, se fragmentait pour satisfaire les désirs de spectateurs invisibles.
Il vit des photos de Dewi en lingerie fine, de la dentelle blanche ou noire sur cette peau ambrée qui semblait ne jamais avoir connu la moindre pilosité. Pas un poil sur les jambes, pas une ombre sur le torse. La poitrine était plate, d'une androgynie troublante, mais les hanches avaient une souplesse et une courbure que Marc jugea plus féminines que celles de bien des femmes qu'il avait connues. Mais ce n'était que le début. Les images suivantes devinrent d'une crudité chirurgicale. Des clichés pris de dos montraient Dewi penchée, révélant la chute de ses reins et un anus rose, soigné, d'une netteté presque irréelle, offert à l'objectif avec une passivité qui semblait être un appel muet à la possession.
Marc continuait de cliquer, ses doigts devenant moites sur la souris en plastique. Chaque nouvelle image était un coup de poing dans ses certitudes. Il vit le sexe d'Aditya, ou plutôt celui de Dewi : petit, gracile, presque enfantin, tenu avec une délicatesse obscène entre des doigts longs et manucurés. Il y avait des photos de son torse, de son pubis parfaitement épilé, de ses pieds nus et fins. Marc ouvrit une autre conversation où un utilisateur demandait une preuve de soumission. La réponse était là, figée dans les pixels : une photo où Dewi s'insérait un stylo – un stylo à bille tout à fait ordinaire, semblable à ceux qui traînaient sur le bureau à cet instant même – dans l'anus. Son visage était renversé en arrière, ses lèvres carmin entrouvertes, ses yeux mi-clos sous le voile noir, affichant un air de lassitude voluptueuse qui fit monter en Marc une érection brutale et douloureuse.
Le silence du bureau devint soudainement lourd, presque physique. Marc imaginait Aditya travaillant sur ces mêmes chiffres qu'il avait sous les yeux, assis sur cette même chaise, tout en entretenant ces échanges d'une impudeur radicale sur son temps de pause ou lors des quelques minutes précédant son départ. Cette "Dewi", cette déesse de l'ombre, n'était pas qu'une image de mode ou une fantaisie passagère ; c'était une courtisane numérique, une créature dévouée à l'exhibition de son corps et à la satisfaction de désirs masculins variés.
Une sueur froide perla sur le front du directeur. Il se sentait comme un voyeur, un prédateur surpris par sa propre proie. Mais au-delà du dégoût moral qu'il s'efforçait de ressentir, une autre émotion, plus puissante, plus archaïque, prenait racine : le sentiment d'une opportunité unique. Ce secret était une arme. C'était une faille dans l'armure d'Aditya qui lui donnait un pouvoir de vie ou de mort sociale sur le jeune homme. Mais ce n'était pas seulement la menace qui l'excitait ; c'était la perspective d'accéder, lui aussi, à cette chair ambrée, à cette soumission qu'il voyait s'étaler sur l'écran.
Marc restait là, incapable de détacher ses yeux des photos. Il les détaillait avec une précision clinique, comme il aurait analysé un bilan comptable frauduleux. Il cherchait les failles, les signes de l'homme sous le maquillage, mais Dewi gagnait à chaque fois. Elle était plus qu'un travestissement ; elle était une présence. Il ne comprenait pas encore ce que signifiait ce nom, il ne connaissait pas encore l'histoire de cette identité, mais il savait une chose : le petit comptable imberbe venait de briser la vitre de la normalité.
Il se demanda combien d'hommes avaient reçu ces clichés. Combien avaient payé pour voir cette intimité ? L'idée que son employé se vende, même numériquement, ajoutait une couche de mépris qui ne faisait qu'attiser son propre désir de possession. Il se sentit investi d'un droit de regard supérieur. Puisque ce secret était tombé entre ses mains par pur hasard, il lui appartenait.
Il regarda l'heure. Dix-huit heures vingt. Le temps s'était dilaté. Il imagina Aditya dans le métro, peut-être en train de répondre à l'un de ces messages sur son téléphone portable, ignorant que son patron était en train de violer son sanctuaire. Marc sentit un frisson de puissance. La trahison de l'image était totale. Le contraste entre le bureau froid, ordonné, et la luxure qui s'étalait sur le moniteur créait un espace mental où tout devenait possible.
Il ne voyait plus les dossiers empilés, il ne voyait plus les rapports de douane. Il ne voyait que le grain de la peau de Dewi, la courbe de son dos, et ce voile noir qui semblait être le linceul de la pudeur. Marc savait qu'il devait partir, que chaque minute supplémentaire passée dans ce bureau augmentait le risque d'une découverte suspecte, mais il était comme paralysé par la révélation. Il contemplait Dewi, et à travers elle, il contemplait ses propres zones d'ombre, ses propres désirs inavoués qui venaient de trouver un exutoire inattendu.
La faille numérique d'Aditya n'était pas seulement une erreur technique ; c'était une invitation silencieuse dans un monde où Marc, l'homme de loi et d'ordre, n'était plus qu'un homme de chair. Il se leva enfin, les jambes un peu lourdes, et sortit du bureau en refermant la porte avec une douceur de conspirateur. Il traversa l'open-space plongé dans le noir, mais dans son esprit, les pixels de Dewi continuaient de briller d'une lumière noire.
Le secret était là, tapi dans l'obscurité de l'ordinateur éteint. Demain, Aditya reviendrait. Il s'assiérait à son bureau, il saluerait Marc avec sa déférence habituelle, ignorant que le voile avait été levé. Marc, lui, ne verrait plus jamais le comptable. Il ne verrait plus que la Déesse cachée sous le costume, et le souvenir lancinant de ce stylo, de cette soie et de cette peau ambrée offerte au regard des hommes.
Le Grand Livre de la société était clos pour la journée, mais le livre des secrets de Marc, lui, venait de s'ouvrir sur une page qu'il n'aurait jamais le courage de refermer. La faille était ouverte, et le directeur s'apprêtait à y engouffrer toute sa vie.




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