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Le Grand Pommelé
Marie avait épousé un homme dont le prénom, Jean-Marc, sonnait aussi creux qu’un seau vide cogné contre le mur de l’étable. Jean-Marc était un agriculteur céréalier, un homme de tracteur et de glyphosate, dont les mains sentaient le gasoil et dont les conversations, le soir, se limitaient aux cours du blé et à la météo. Leur lit, une péninsule aride dans l'océan de la plaine champenoise, n'avait connu la moindre ondulation depuis la naissance de leurs deux garçons, aujourd'hui adolescents et absorbés par leurs écrans.
La ferme, en revanche, vibrait. Elle vibrait de la présence d'Ulysse.
Ulysse était un Cheval de Trait Breton, un monument de muscles luisants et de robe gris pommelé. Il était arrivé six mois plus tôt, une lubie de Jean-Marc pour « entretenir les haies de manière écolo ». Depuis, Marie avait trouvé une nouvelle raison de se lever le matin. Ce n’était pas de la tendresse ordinaire, ce truc qui lui nouait le ventre quand elle s’approchait de son box. C’était une attirance physique, une gravité animale qui la laissait pantelante, un seau de grain à la main.
Ce matin-là, la rosée perlait encore sur l'herbe drue du pré. Marie, en salopette courte et vieux T-shirt, s'appuya contre la clôture électrique (éteinte, par chance). Ulysse, sentant sa présence, leva sa tête massive. Ses naseaux frémirent, aspirant son odeur. Il trotta vers elle, non pas de cette allure pesante qu'on lui prête, mais avec une grâce presque obscène, une ondulation de l'encolure qui fit danser ses crins blancs.
« Mon grand, » souffla-t-elle, la voix étranglée.
Il vint poser son chanfrein contre sa poitrine, poussant doucement. Le contact, la chaleur qui émanait de lui, cette odeur puissante de sueur, de foin et de cuir brut, lui firent l'effet d'une drogue. Elle ferma les yeux, enfouissant ses doigts dans l'épaisseur de sa crinière. Elle imaginait ses mains ailleurs, parcourant la carte de ses muscles saillants, traçant le chemin de ses veines. Elle fantasmait sur la puissance contenue dans cette croupe luisante, sur le mystère de son regard noisette si profond.
« Tu te rends compte, toi ? murmura-t-elle contre son oreille veloutée. Lui, il passe ses journées à caresser le volant de son GPS agricole. Toi, tu es… le sol. Le vrai. L’humus. »
Ulysse hennit doucement, un son grave et vibrant qui résonna dans le bas-ventre de Marie. Il recula d'un pas, baissa la tête et se mit à lui mordiller la bretelle de sa salopette, la tirant vers lui. C’était à la fois un jeu et un ordre.
« Cochon, » rit-elle nerveusement, le rouge aux joues.
Elle s'engagea dans le rêve éveillé qui la prenait de plus en plus souvent. Elle se vit, nue, offerte sur une botte de foin. Ulysse, dans cette vision, n'était plus un cheval mais une idée du cheval, une incarnation de la fertilité brute et sauvage. Il dominait, ses antérieurs de chaque côté de ses hanches, sa robe sombre contrastant avec la chair pâle. C'était une pensée absurde, interdite, et pourtant, une vague de chaleur la submergeait, un désir si concret qu'il en était douloureux.
Soudain, un bruit de moteur. Le 4x4 de Jean-Marc cahotait dans le chemin. Marie sursauta, lâchant la crinière comme une adolescente prise en faute. Le fantasme se fracassa contre la réalité avec un bruit de tôle froissée.
Jean-Marc descendit du véhicule, le visage fermé. « Qu’est-ce que tu fous là ? La soupe est en train de brûler sur le feu. Je le vois de la route, ce putain de cheval, tu passes ta vie avec. »
Marie rajusta sa bretelle, un geste faussement décontracté. « Je vérifiais son pied. Il boitait peut-être. »
Jean-Marc jeta un regard blasé sur l'animal. « Il a l’air costaud. De toute façon, c’est à ce genre de bestiau que je vais devoir confier ma retraite. La terre ne rapporte plus rien, les primes sont ridicules. »
Cette tirade, mille fois entendue, acheva de la décevoir. Tandis que Jean-Marc regagnait la maison en pestant contre la PAC, Marie se tourna une dernière fois vers Ulysse. Le cheval la regardait, lui. Dans ce regard, il n'y avait ni plainte sur le cours du blé, ni reproche pour la soupe brûlée. Il y avait une présence totale, une attente.
Ce fut le début d'une escalade.
Les semaines suivantes, les prétextes pour s'isoler avec Ulysse se multiplièrent. Le pansage n'était plus une corvée, mais un rituel quasi sensuel. La brosse douce sur ses flancs, l’étrille qui faisait frissonner sa peau, le peaufinage des crins. Elle prenait un malin plaisir à passer des heures dans la paille de son box, à parler de tout et de rien à voix basse, pendant que dehors, Jean-Marc s'échinait sur son tracteur.
Un soir d'orage, alors que le ciel déchiqueté par les éclairs pleurait sur les champs, Marie trouva refuge dans l'écurie. La pluie tambourinait sur le toit de tôle, créant un vacarme intime qui les isolait du monde. Ulysse était nerveux, il tournait en rond, soufflant bruyamment.
Marie s'approcha pour le calmer, posant une main sur son poitrail trempé. L'odeur de la terre mouillée et de l'animal en sueur était enivrante. Soudain, une bourrasque plus violente fit grincer la porte de l'écurie. Dans la pénombre striée par les éclairs, Ulysse se cabra.
Il ne se cabra pas par peur, mais par puissance. Une fraction de seconde, il se dressa de toute sa hauteur, silhouette de titan contre le zinc. Le souffle de Marie se bloqua. Elle n'eut pas peur. Elle fut subjuguée.
Dans la demi-obscurité, le réel et le fantasme fusionnèrent. Elle sentit le souffle chaud d'Ulysse sur sa nuque, le museau humide qui remontait le long de son cou. Ses mains à elle, comme mues par une volonté propre, caressèrent l'intérieur de ses cuisses musclées. L'orage était en elle, un grondement sourd qui submergeait toute raison. L'humour grinçant de la situation lui apparut : son seul amant depuis vingt ans, un homme incapable de la regarder, et elle, mariée, trouvait enfin l'étincelle dans le box d'un cheval.
Le lendemain, elle avait laissé une marque de rouge à lèvres sur la gourmette du licol. Un petit clin d'œil, un détail incongru que Jean-Marc, bien sûr, ne remarqua pas.
La passion, pour être secrète, n'en était pas moins dévorante. Elle commença à se négliger pour lui. Elle ne mettait plus de soutien-gorge sous son vieux pull, aimant sentir la toile rugueuse sur ses seins, imaginant que c'était le contact de son pelage. Un midi, alors que Jean-Marc rentrait manger un morceau de fromage en silence, elle garda sur ses lèvres le goût du sel qu'elle avait léché sur l'encolure d'Ulysse une heure plus tôt.
Le point de non-retour fut atteint un après-midi de canicule.
Jean-Marc était parti pour la journée à une vente aux enchères de matériel agricole. Les garçons étaient chez des amis. La ferme était silencieuse, écrasée de chaleur. Marie emmena Ulysse dans le pré, détacha le licol. Il se roula par terre dans l'herbe sèche, avec une grâce pataude, gigotant sur le dos, les quatre fers en l'air. Une vision si absurde et si joyeuse qu'elle éclata de rire, un rire qui n'était pas le sien, un rire de fille libre.
Soudain, il se releva d'un bond et s'ébroua, projetant un nuage de poussière et de brins d'herbe. Puis il s'approcha, la domina de sa hauteur, et frotta sa grosse tête contre son ventre, poussant, insistant, comme un gros chat affectueux. Marie vacilla sous la poussée, ses mains s'agrippant à ses oreilles.
C'est alors qu'elle vit Jean-Marc. Il était debout à la lisière du pré, près du 4x4. Il n'était pas à la vente. Il était là, immobile, les bras ballants, la regardant.
Le temps s'arrêta. Le geste tendre d'Ulysse, dans le contexte, prenait une tournure grotesque. Marie, le rouge aux joues, dégagea doucement le cheval. Son cœur cognait si fort qu'elle l'entendait bourdonner dans ses oreilles.
Jean-Marc ne dit rien. Il ouvrit la barrière, s'approcha. Il la regarda, regarda le cheval, puis de nouveau elle. Il y avait dans ses yeux une lueur nouvelle. Pas de la colère. Pas de la jalousie. Quelque chose de plus dévastateur : de la confusion, et une once de… curiosité ?
Il s'arrêta à deux mètres d'eux. Ulysse souffla bruyamment dans sa direction.
« Ben dis donc, » lâcha Jean-Marc d'une voix blanche. Sa pomme d'Adam monta et descendit. Il regarda le cheval, cette masse de muscles luisants, cette puissance tranquille. Il passa sa main sur sa nuque, un geste qu'il n'avait jamais eu. Il parla, comme s'il se parlait à lui-même.
« Putain de bordel de merde. » C'était une phrase complète, mais elle en disait long.
Il se tourna vers Marie. « Je me disais aussi... Tu le brossais plus que moi. »
Marie resta figée, cherchant désespérément une repartie pleine d'humour noir pour désamorcer la bombe. Il ne lui en laissa pas le temps.
« Il te plaît, hein ? C'est ça ? » Sa voix n'était pas accusatrice, juste lasse, un constat.
Marie ne put que hocher la tête, imperceptiblement.
Jean-Marc regarda ses mains, calleuses, usées par le travail. Il regarda Ulysse, dont la robe luisait comme du satin. Il eut un rire, un seul, sec et sans joie.
« J'comprends. J'comprends même trop bien. » Il fit un pas vers le cheval, tendit la main pour toucher son encolure. Le contact le fit tressaillir. « C'est beau, hein ? C'est simple. C'est... puissant. » Il baissa la voix. « Moi, à côté... »
Marie posa sa main sur la sienne, sur l'encolure d'Ulysse. Le cheval, sentant la tension, resta immobile, l'oreille aux aguets.
« Jean-Marc... » commença-t-elle.
« Non, tais-toi, » coupa-t-il. Il la regarda, et pour la première fois depuis des années, elle vit autre chose que de l'indifférence dans ses yeux. Une vulnérabilité, une peur. « J'ai cru que c'était un rival. J'étais prêt à le vendre. Puis j'ai regardé. » Il hocha la tête, comme si une évidence venait de le frapper. « C'est pas un rival. C'est un... un symbole. De tout ce qu'on n'a plus. »
Le silence retomba, seulement troublé par le souffle d'Ulysse et le bourdonnement lointain d'une abeille.
Puis, la situation lui apparut dans toute son absurdité. Lui, Jean-Marc, céréalier cartésien, et sa femme, sur le point d'avouer un désir zoophile, se tenaient la main sur le cou d'un cheval dans un pré, comme une famille recomposée. Il éclata de rire. Un vrai rire, cette fois, gras, tonitruant, qui fit se retourner Ulysse.
Marie le regarda, incrédule, puis un sourire en coin ourla ses lèvres. Le rire la gagna aussi. Ils rirent longtemps, accrochés l'un à l'autre et à l'animal, riant de leur couple, de leur médiocrité, de ce cheval devenu le catalyseur malgré lui de leurs frustrations.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, ils firent l'amour. Ce ne fut ni torride, ni romantique, mais maladroit, hésitant, et ponctué de fous rires nerveux. À un moment, Jean-Marc avait murmuré dans son oreille : « Ferme les yeux. Pense à Ulysse. » Et elle avait ri encore plus fort, frappant son torse de ses poings.
Leur relation changea. L'ombre du Grand Pommelé planait sur eux, non plus comme un secret honteux, mais comme un tiers salutaire. Jean-Marc, piqué au vif, se mit à faire plus attention à elle. Il rentrait plus tôt, la regardait vraiment. Il se mit même à l'aider à panser Ulysse, le matin. C'était étrangement intime, ces trois-là dans la lumière dorée de l'aube, brossant le même cheval.
Un matin, alors que Jean-Marc nettoyait les sabots d'Ulysse avec une application nouvelle, Marie lui dit :
« Tu sais, si tu veux vraiment rebooster notre couple, il faudrait peut-être que tu te muscles un peu le torse. Lui, au moins, il a des pectoraux. »
Jean-Marc leva la tête, un sourire narquois aux lèvres. « Ça tombe bien, j'ai acheté des haltères. Et puis, pour le reste... » Il regarda la croupe d'Ulysse. « Je n'aurai jamais son gabarit. Mais j'ai ce qu'il n'a pas : des mains pour te faire le café, et la parole pour te dire que tes fesses, dans cette salopette, me rendent fou. »
Marie sentit une bouffée de chaleur l'envahir, plus douce que celle des fantasmes. Plus humaine.
Ulysse, entre eux, poussa un soupir profond, comme pour signifier qu'il avait fait son temps, que sa mission de révélateur était accomplie. Il n'était plus l'objet d'un désir torride et interdit. Il était devenu le grand confident muet, le gardien de leur étrange secret, le ciment d'un couple qui avait failli se briser sur l'écueil du désir et qui avait choisi, avec un humour noir salvateur, de rire de ses propres abysses.
Et dans le box, ce soir-là, sur la gourmette du licol, à côté de la vieille trace de rouge à lèvres de Marie, pendait désormais un petit ruban bleu, arraché à la casquette de Jean-Marc. Un symbole. Le pacte à trois était scellé.
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