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L'Étoffe des Rêves (nouvelle)

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L'Étoffe des Rêves



Azza n'aurait jamais dû entrer dans cette boutique.

Elle longeait la rue Al-Muizz, dans le vieux Caire, lorsque la vitrine l'avait arrêtée. Un mannequin de bois portait une abaya d'un bleu si profond qu'il semblait contenir toute la nuit du désert. Derrière la caisse, un homme lisait, ses lunettes perchées sur un nez busqué.

Elle poussa la porte. Un carillon tinta.

L'homme leva les yeux. Il devait avoir la cinquantaine, des tempes grises, un visage buriné mais des mains fines, presque délicates, qui refermèrent le livre – une édition poussiéreuse d'un poète soufi, nota-t-elle.

« Bienvenue », dit-il simplement. Sa voix était grave, posée. Il ne se leva pas précipitamment comme les autres vendeurs, ne lui colla pas aux basques. Il attendit.

Azza, trente-huit ans, mère de trois enfants, mariée à Tarek depuis quinze ans, n'avait jamais été regardée comme ça. Pas avec insistance – il n'y avait rien d'insistant – mais avec une présence. Comme si, le temps qu'elle choisirait un tissu, rien d'autre au monde n'existait.

Elle toucha la première étoffe, un soyeux synthétique. « C'est pour une occasion spéciale ? » demanda-t-il en s'approchant. Il ne la toucha pas, bien sûr. Mais son ombre l'enveloppa.

« Mon mari fête sa promotion », mentit-elle. En vérité, Tarek, fonctionnaire au ministère des Antiquités, n'avait pas eu de promotion depuis sept ans. Ce soir, comme tous les soirs, il rentrerait, s'affalerait devant la télé satellite, et lui demanderait ce qu'il y avait à manger.

Bacem – c'était son nom, brodé sur sa poche de chemise – déroula un rouleau de soie naturelle. « Celle-ci. Elle chante quand on marche. » Il fit glisser le tissu entre ses doigts, et le tissu chantait en effet, un froissement liquide.

Azza sentit ses joues brûler sous le voile.

Elle repartit avec la soie, un prétexte pour revenir. Elle revint trois jours plus tard, prétextant un défaut dans la couture. Puis une semaine plus tard, pour « voir les nouvelles collections ». Chaque fois, le même rituel : le carillon, son regard, le temps suspendu. Tarek, lui, ne remarquait jamais qu'elle changeait de foulard. Il ne voyait pas ses yeux, de toute façon.

Bacem, lui, voyait tout.

Un après-midi de chaleur écrasante, le khamsin soufflait sur la ville, plaquant le sable contre les vitres. Azza était la seule cliente. La climatisation ronronnait faiblement. Elle essayait une nouvelle abaya, plus cintrée que ce qu'elle portait d'habitude, quand Bacem frappa doucement à la porte de la cabine.

« Puis-je vous montrer comment le drapé doit tomber ? »

Elle ouvrit. Il entra.

L'espace était minuscule. Son odeur l'enveloppa – thé à la menthe, cuir, et quelque chose d'épicé. Il ne la toucha pas immédiatement. Il ajusta le tissu sur son épaule, ses doigts effleurant à peine le coton. Elle retint son souffle.

« Vous avez des yeux de reine, » murmura-t-il. « Pourquoi les cacher ? »

Elle baissa le voile. Juste pour lui. Juste une seconde.

Ses yeux à elle – noisette,我们的frange de cils épais – rencontrèrent les siens. Dans ce regard, il n'y avait pas de concupiscence vulgaire, mais une reconnaissance. Celle de deux êtres qui avaient oublié qu'ils existaient encore.

Le fantasme, pour Azza, commença là. Il ne s'agissait pas de gestes précis, mais de possibilités. Elle imaginait ses mains quittant le tissu pour sa peau, le drapé de l'abaya glissant sur le sol de la cabine, le bruit du carillon restant silencieux. Elle l'imaginait, lui, Bacem, posant ses lèvres sur la naissance de son cou, là où personne ne touchait jamais, pas même Tarek les rares fois où il se rappelait qu'elle était sa femme.

L'humour grinçant de la situation ? Elle, Azza, femme pieuse, mère exemplaire, voilée par conviction, ne pensait qu'à commettre le péché dans une cabine d'essayage, entre des rangées d'abayas et de foulards. Le comble de l'ironie.

Les semaines passèrent. Ses visites s'espacèrent pour ne pas éveiller les soupçons, mais elle y pensait sans cesse. En préparant le foul, en repassant les galabeyas de Tarek, en écoutant les récitations du Coran à la radio le matin – ses pensées dérivaient vers la boutique, vers ses mains fines, vers sa voix.

Un jour, elle le vit dans la rue, par hasard. Il marchait avec une femme – sa femme, devina-t-elle. Une dame ronde, souriante, portant un sac de légumes. Bacem lui tenait la porte d'une boulangerie. Geste machinal, banal. Mais dans ce geste, Azza vit tout ce que Tarek ne faisait pas : l'attention, la présence.

Elle les suivit des yeux, le cœur serré. Lui aussi était marié. Lui aussi avait une vie, des routines, une femme qui l'attendait. Était-il, comme elle, en train de se consumer d'ennui ? Ou n'était-elle pour lui qu'une cliente un peu trop fidèle ?

Le fantasme prit une autre dimension. Plus douloureuse. Plus profonde. Elle ne désirait pas seulement son corps, elle désirait sa vie. Cette main qui tenait la porte, elle la voulait sur sa joue. Cette voix qui conseillait sur les tissus, elle la voulait le matin, au réveil. Cette présence qu'il offrait à sa femme en allant chercher le pain, elle la voulait pour elle seule.

La réalité la rattrapa de la pire des façons.

Un soir, Tarek rentra plus tôt que prévu. Azza, perdue dans ses pensées, n'avait pas préparé le dîner. Il trouva sur la table, non pas la soupe habituelle, mais un échantillon de soie bleue, oublié là.

« C'est pour quoi ? » demanda-t-il en le soupesant, comme si c'était un document administratif.

« Rien. Une nouvelle robe. »

Il haussa les épaules. « Trop cher. On n'a pas les moyens. » Et il alluma la télé.

Cette indifférence, ce mépris pour ce petit morceau de rêve – c'en était trop. Azza sentit une rage froide l'envahir. Pour la première fois, elle lui répondit.

« Tu ne me regardes même pas, Tarek. Tu ne vois pas que je meurs, à côté de toi ? »

Il la fixa, stupéfait. « Quoi ? »

Elle sortit. Elle marcha dans les rues du Caire, sans but, le voile mal ajusté. Sans s'en rendre compte, elle se retrouva devant la boutique. La grille était baissée. La lumière éteinte.

Elle pleura, là, adossée à la grille, honteuse et libérée à la fois.

Le lendemain, elle retourna au magasin, comme on retourne sur les lieux d'un crime. Bacem était là, rangeant des rouleaux de tissu. Quand il la vit, il s'immobilisa.

« Azza. »

Elle dit tout. D'une traite. Son mari, son indifférence, son désespoir. Et lui – ce qu'il représentait pour elle. La beauté, l'attention, le désir.

Il écouta, sans l'interrompre. Quand elle eut fini, il vint s'asseoir près d'elle, sur la petite banquette réservée aux clientes. Il prit sa main – la première fois qu'il la touchait vraiment.

« Je te regarde, moi, » dit-il doucement. « Depuis le premier jour. Et je vois une femme qui mérite d'être vue. »

Il lui parla alors de sa vie. De sa femme, Malak, qui dormait dans la chambre à côté et qu'il n'avait pas touchée depuis des années. De son magasin, hérité de son père, seule raison de se lever le matin. De ses nuits à lire Rumi en se demandant où était passé l'amour.

« On est deux naufragés, » conclut-il avec un sourire triste. « Accrochés à la même planche. »

Ils restèrent silencieux longtemps. Dehors, la ville continuait son vacarme. Dedans, le temps s'était arrêté.

« Je ne veux pas coucher avec toi, » dit enfin Azza. « Enfin si, je veux. Mais ce n'est pas ça le plus important. Je veux... exister. Pour quelqu'un. »

Il hocha la tête. « Je sais. Moi aussi. »

Ce qui se passa ensuite ne fut pas ce qu'Azza avait imaginé dans ses fantasmes. Il n'y eut pas de cabine d'essayage, pas de corps à corps fiévreux. Il y eut autre chose, de plus rare : une amitié amoureuse, faite de regards et de paroles. Ils se virent régulièrement, dans son arrière-boutique, autour d'un thé. Il lui lisait des poèmes. Elle lui racontait ses journées, ses enfants, ses espoirs minuscules. Il l'écoutait. Vraiment.

Parfois, leurs mains se frôlaient en prenant le verre. Parfois, leurs regards s'attardaient une seconde de trop. C'était tout. Et c'était immense.

L'humour de la situation – car il y en avait, un humour noir et désespéré – c'est que leur relation, la plus intense qu'ils aient jamais connue, restait chaste. Deux quinquagénaires, mariés, voilée et commerçant, vivant une passion platonique dans une arrière-boutique du Caire, entre des rouleaux de soie et des poèmes soufis.

Un jour, Tarek, intrigué par ses absences répétées, la suivit. Il la vit entrer dans la boutique, en ressortir une heure plus tard, les joues roses, les yeux brillants. Ce soir-là, pour la première fois, il posa des questions.

« Qui c'est ? »

Elle le regarda droit dans les yeux. « Quelqu'un qui me voit. »

Il y eut un long silence. Puis, Tarek, l'homme des évidences administratives, l'homme qui ne voyait rien, dit une chose qu'elle n'aurait jamais imaginée.

« Je ne veux pas te perdre. Apprends-moi. Apprends-moi à te voir. »

Azza sentit ses yeux s'embuer. Était-ce possible ? Après quinze ans ?

Elle retourna voir Bacem. Elle lui raconta. Il écouta, puis sourit.

« Rumi dit : 'L'amour n'est pas de trouver la personne parfaite, mais de voir parfaitement une personne imparfaite.' Ton mari a peut-être commencé à voir. »

Elle posa sa main sur la sienne. « Et nous ? »

Il réfléchit longtemps. « Nous, on a eu l'étoffe. Le rêve. C'est déjà plus que beaucoup n'ont eu. »

Ils surent, ce jour-là, que leur histoire devait changer. Elle ne reviendrait plus aussi souvent. Il continuerait à vendre ses tissus. Mais il resterait quelque chose d'indélébile : la certitude d'avoir existé, pleinement, dans le regard de l'autre.

Parfois, Azza passe devant la boutique. Parfois, il est là, lisant derrière sa caisse. Ils échangent un regard. Juste un regard. Et dans ce regard, il y a des années-lumière de complicité, des nuits de rêves inachevés, des matins de thé partagé.

Elle rentre chez elle, où Tarek, depuis ce jour, essaie. Maladroitement, mais il essaie. Il lui demande son avis. Il remarque quand elle change de foulard. L'autre jour, il lui a même offert un morceau de soie bleue – pas de la vraie, une imitation, mais il avait retenu la couleur.

Et dans le secret de son cœur, Azza sourit. Car elle sait, désormais, que la véritable infidélité n'est pas celle du corps. C'est celle du regard. Et elle a deux hommes, désormais, qui la regardent. Chacun à sa manière. L'un avec la fraîcheur d'une découverte tardive, l'autre avec la mélancolie d'un rêve partagé.

Le soir, quand elle prie, elle remercie Dieu pour cette folie, cette passion inassouvie, ce désir qui l'a réveillée. Et elle prie aussi pour Bacem, quelque part dans sa boutique, lisant Rumi, se souvenant d'elle.

Car dans ce Caire immense et bruyant, deux âmes se sont touchées. Sans péché, mais avec passion. Sans chair, mais avec profondeur. Et parfois, c'est ainsi que naissent les plus belles histoires – dans l'étoffe des rêves, entre deux mondes, à la frontière de l'interdit et du possible.


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